La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

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La technocratie contre les puissances de la vie
| 11 Oct 2026

Théo Oliveira Machado dans Gâchette du bonheur d’Ana Borralho et João Galante @Le Phénix Scène nationale Valenciennes

 

Il existe plusieurs manières de faire mourir. On peut détruire un corps. On peut aussi épuiser une existence, étouffer une parole, interdire une œuvre, condamner une génération à l’impuissance. On peut rendre un territoire inhabitable, supprimer les lieux où ses habitants se rencontrent, retirer à ceux qui soignent les moyens de soigner. Ces violences diffèrent par leur nature et leur gravité. Elles engagent pourtant une même responsabilité politique : celle de pouvoirs qui détruisent les conditions de la vie.

Derrière les mots de rationalisation, d’adaptation et de performance, des choix décident de ce qui pourra vivre, grandir, se transmettre. Une classe, un service hospitalier, un lieu de création apparaissent comme des coûts. Leur fermeture devient une opération de gestion. Ceux qui en subiront les conséquences doivent ensuite apprendre à vivre avec ce qui leur a été retiré.

Déshumanisation

À cette politique de l’épuisement s’ajoute une tentation : construire une société où chaque existence pourrait être mesurée, suivie, évaluée, corrigée. La puissance technologique donne à cette ambition une portée nouvelle. Lorsque les dispositifs numériques servent à surveiller les comportements, classer les personnes et automatiser les décisions, une question devient décisive : qui conserve le pouvoir de comprendre une situation, de discuter un jugement, de faire valoir son expérience ?

La déshumanisation commence lorsqu’une personne doit se conformer à son dossier pour être reconnue. Sa vie déborde les catégories, mais c’est elle qui doit se réduire. Le patient devient une succession d’actes, l’élève un ensemble de résultats, le salarié un taux de productivité, l’habitant un profil de risque. Tout ce qui réclame une présence — l’hésitation, la souffrance, la singularité d’un parcours — apparaît comme une anomalie à traiter.

Un pouvoir devient particulièrement dangereux lorsqu’il peut prendre une décision sans rencontrer celui qui en subira les conséquences. Un écran tient lieu d’interlocuteur. Un score tient lieu de jugement. Une procédure ferme la discussion. L’administration conserve la capacité d’exiger, tandis que la personne perd celle de répondre. La violence prend alors la forme d’une décision sans visage et d’un recours sans porte.

Quel progrès?

Je refuse que nous appelions progrès une organisation qui augmente la puissance des systèmes tout en diminuant celle des personnes. La technologie doit être jugée à ce qu’elle permet de vivre : donne-t-elle du temps pour soigner, des moyens pour apprendre, une capacité pour décider ? Ou sert-elle à intensifier le travail, à surveiller les conduites et à rendre les décisions moins contestables ? Ces orientations relèvent de choix politiques. Les présenter comme une évolution inévitable nous en dépossède.

La jeunesse se trouve au cœur de cette bataille. Nous devons lui transmettre la capacité de penser et d’agir dans un monde où les instruments de contrôle peuvent devenir toujours plus précis. Un lycée doit être un lieu où l’on apprend à discuter, à exercer son jugement, à prendre la parole. Lorsque la contestation des jeunes est traitée comme une menace à neutraliser, l’institution contredit sa propre promesse. Quelle démocratie construisons-nous si l’apprentissage de la liberté commence par celui du silence ?

Une société de contrôle poursuit un idéal redoutable : rendre les conduites prévisibles. Elle supporte mal ce qui échappe à ses modèles, ce qui interrompt ses flux, ce qui invente un usage imprévu. Or la jeunesse, la création et le vivant portent précisément cette puissance de transformation. Leur liberté engage la possibilité que quelque chose advienne sans avoir été autorisé à l’avance.

Une liberté entravée

Je parle depuis le champ culturel. J’y mesure combien une liberté peut être entravée sans qu’aucune interdiction officielle soit prononcée. Il suffit de faire comprendre qu’un sujet déplaît, qu’un artiste embarrasse, qu’une programmation pourrait compromettre une subvention ou une reconduction. Il suffit qu’une intervention politique impose sa préférence à un jugement artistique, qu’une direction apprenne à anticiper les représailles, qu’une équipe renonce avant même de proposer.

La censure commence aussi dans ce renoncement fabriqué. La perspective d’être observé, signalé ou sanctionné peut suffire à discipliner une parole. Lorsque chacun doit calculer les conséquences de son expression, la liberté se rétracte jusque dans les gestes quotidiens. Le pouvoir obtient alors une obéissance dont il n’a même plus à formuler l’ordre.

Lorsqu’un responsable utilise sa capacité de financer, de nommer ou de sanctionner pour déterminer ce qui peut être montré et pensé, il franchit une limite démocratique. L’argent public lui confère une responsabilité ; il ne lui donne aucun droit de propriété sur les consciences. Une liberté dont l’exercice dépend de la satisfaction du pouvoir devient une permission révocable.

Un théâtre public appartient à la vie démocratique du pays. Sa vocation implique que des œuvres puissent inquiéter les certitudes, déplacer les regards, contredire ceux qui gouvernent. Il est aussi l’un des lieux où des personnes se rencontrent sans être réduites à leur profil, où une expérience commune peut surgir sans être immédiatement mesurée. Préserver ces lieux, c’est défendre une part de notre existence contre son administration intégrale.

Une responsabilité effacée

La technocratie devient un pouvoir de mort lorsqu’elle organise les dépendances tout en effaçant la responsabilité de ses décisions. Personne n’aurait choisi : il faudrait respecter la trajectoire, appliquer la procédure, suivre le résultat du système. Pourtant, quelqu’un fixe les objectifs. Quelqu’un détermine les critères. Quelqu’un accepte les conséquences. L’automatisation peut éloigner le décideur de l’acte ; elle ne l’absout pas.

J’appelle mort sociale l’isolement auquel on abandonne des personnes privées de liens et de recours. J’appelle mort politique la disparition de leur capacité à peser sur les décisions qui les concernent. J’appelle mort symbolique l’effacement de leurs récits et de leurs expériences. La destruction des milieux vivants ajoute à ces dépossessions une atteinte matérielle aux possibilités d’habiter la Terre. Ces mots obligent à regarder ce que les comptes ne disent pas : ce qui cesse d’exister après une décision.

Les heures sombres de la France nous ont appris jusqu’où peuvent conduire la désignation d’ennemis intérieurs, l’obéissance érigée en vertu et la participation des administrations à la persécution. Leur mémoire nous oblige à examiner les responsabilités, y compris lorsqu’elles se présentent sous l’apparence du devoir accompli. La légalité d’une procédure ne suffit jamais à établir la justice de ce qu’elle produit.

Ne pas se résigner

Chaque situation doit être jugée dans sa réalité propre. Cette exigence historique nous commande aussi de reconnaître les habitudes qui rendent une société disponible à l’autoritarisme : s’accoutumer à la censure, tolérer l’intimidation, admettre que certains droits deviennent conditionnels, considérer la dissidence comme une faute. Elle impose enfin une question sur les instruments que nous construisons : quelles seraient leurs conséquences entre les mains d’un pouvoir décidé à persécuter ?

C’est en ce sens que les politiques d’épuisement et de contrôle préparent, à mes yeux, le terrain de l’extrême droite. Elles affaiblissent les institutions communes, nourrissent l’expérience de l’abandon et habituent à gouverner par la contrainte. Elles peuvent aussi lui laisser des moyens de surveillance et de classement dont elle amplifierait l’usage. Le danger tient à ce qui aura été rendu ordinaire avant son arrivée.

Accueillir ce qui cherche encore sa forme

Nous devons opposer à cette pente une politique des puissances de la vie. Elle commence par des moyens durables pour le soin, l’éducation et la création. Elle exige des garanties contre les interventions arbitraires et le droit de contester les décisions, y compris lorsqu’elles sont automatisées. Elle protège la vie privée, les espaces de liberté et la possibilité de parler à quelqu’un qui puisse entendre, comprendre et répondre.

Dans mes réflexions sur une démocratie du vivant, je défends cette capacité à faire place à ce dont nous ne maîtrisons pas l’avenir : un enfant, une œuvre, une relation, un milieu. À Amiens, l’ambition d’une Maison de la culture et de la nature porte cette conviction. Une institution publique doit donner prise sur le monde et accueillir ce qui cherche encore sa forme.

La jeunesse n’a pas à mériter son avenir en se taisant. Les artistes n’ont pas à acheter leur liberté par leur docilité. Les soignants n’ont pas à sacrifier leur santé pour compenser nos renoncements. Et personne ne devrait avoir à devenir lisible pour une machine afin d’être reconnu comme un être humain.

Une démocratie se défend dans les moyens qu’elle donne à chacun pour vivre, penser et agir. Elle se défend lorsqu’une parole dérange et que nous protégeons son droit à être entendue. Notre responsabilité est de préserver cette puissance d’existence : refuser que l’épuisement fasse taire, que la surveillance fasse obéir, que la vie entière soit placée sous contrôle.

Romaric Daurier est directeur de la Maison de la Culture d’Amiens

 

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