La décentralisation culturelle française est née d’une intuition fondatrice : les grandes œuvres ne devaient plus être le privilège d’une élite sociale ou géographique. Elles devaient devenir accessibles à tous les citoyens. Les Maisons de la culture imaginées par André Malraux répondaient à cette ambition. Elles affirmaient qu’il existait un patrimoine commun de l’humanité dont chacun devait pouvoir faire l’expérience, indépendamment de son origine sociale ou de son lieu d’habitation.
Cette ambition demeure l’un des acquis les plus précieux de la politique culturelle française. Elle ne mérite ni d’être caricaturée ni d’être abandonnée. Elle a profondément transformé le paysage culturel du pays en faisant de l’accès aux œuvres une exigence démocratique. Il serait injuste d’oublier la puissance émancipatrice de ce projet, qui a permis à des générations de spectateurs, de lecteurs et d’amateurs de rencontrer des œuvres auxquelles rien ne les destinait.
Mais soixante ans plus tard, le monde dans lequel cette politique s’est élaborée n’est plus le nôtre.
La crise écologique, la mondialisation des circulations artistiques, les migrations, l’accélération numérique, l’effondrement des grands récits de la modernité occidentale et l’émergence de nouvelles sensibilités ont profondément déplacé le centre de gravité de la question culturelle. Il ne s’agit plus seulement de savoir comment diffuser les œuvres ; il devient nécessaire de s’interroger sur les conceptions du monde qu’elles rendent possibles, sur les relations qu’elles instituent entre les humains et les autres vivants, sur les catégories à partir desquelles elles sont reconnues comme de l’art.
Autrement dit, la démocratisation ne peut plus porter uniquement sur l’accès aux objets culturels. Elle doit progressivement concerner les conditions mêmes à partir desquelles nous définissons ce qui mérite d’être reconnu comme une œuvre, une pratique artistique, une expérience esthétique ou une institution culturelle.
D’autres formes de présence
C’est ici que la pensée de Philippe Descola ouvre une perspective décisive.
En montrant que le naturalisme occidental n’est pas l’horizon universel de toute pensée mais une ontologie parmi d’autres, Descola ne relativise pas la modernité. Il la resitue. Il rappelle que la séparation entre nature et culture, entre sujet et objet, entre humain et non-humain, entre représentation et réalité constitue une construction historique singulière, et non la forme achevée de toute civilisation.
Cette prise de conscience engage directement les politiques culturelles.
Car nos institutions n’ont pas seulement démocratisé des œuvres ; elles ont également diffusé, souvent sans le dire, une certaine manière d’habiter le monde. En ouvrant les portes des musées, des théâtres ou des bibliothèques, elles rendaient accessible un patrimoine, mais elles transmettaient aussi une conception particulière de ce qu’est une œuvre, un auteur, une représentation, un spectateur.
Cette transmission n’avait rien d’illégitime. Elle participait du grand projet d’émancipation des Lumières. Mais les défis contemporains invitent désormais à compléter cette ambition plutôt qu’à la répéter.
L’enjeu n’est plus seulement de permettre à chacun d’accéder aux œuvres reconnues. Il est de permettre à chacun de rencontrer des manières différentes de composer le monde.
Peut-être sommes-nous aujourd’hui confrontés à un paradoxe.
À mesure que s’effondre la confiance dans les grands récits occidentaux, une partie importante de la création contemporaine répond moins par une ouverture vers d’autres régimes de sensibilité que par une sophistication toujours plus grande de ses propres dispositifs de représentation. Les œuvres deviennent d’admirables analyses de leur propre impossibilité ; elles mettent en crise les catégories héritées de la modernité avec une intelligence remarquable, mais continuent souvent à parler depuis ces catégories mêmes. Elles déconstruisent la représentation davantage qu’elles n’expérimentent d’autres formes de présence.
Démocratiser les ontologies
À cet égard, certaines œuvres marquent un seuil. Je pense notamment à 2666. En portant sur scène l’immensité du roman de Roberto Bolaño, Julien Gosselin pousse le théâtre jusqu’à une forme de saturation de la représentation. L’accumulation des récits, des images, des temporalités et des dispositifs médiatiques ne produit pas seulement une esthétique de l’excès ; elle touche cette aporie où la représentation semble reconnaître sa propre limite face au réel. L’œuvre n’ouvre peut-être pas encore pleinement un autre régime ontologique, mais elle atteint ce point de bascule où devient pensable le dialogue cosmologique auquel invite Descola.
Cette question avait déjà été pressentie par Claude Lévi-Strauss. Dans Tristes Tropiques, il observait que l’Occident tendait à universaliser ses propres catégories au moment même où il découvrait la diversité des mondes humains. Soixante-dix ans plus tard, ce constat prend une résonance nouvelle : nous savons que plusieurs cosmologies coexistent, mais nous continuons souvent à les accueillir à condition qu’elles deviennent lisibles selon nos propres catégories esthétiques.
Les politiques culturelles ont considérablement progressé dans la reconnaissance de la diversité des origines, des langues et des récits. Elles accueillent désormais des artistes venus de tous les continents. Mais cette ouverture demeure souvent asymétrique. Pour entrer dans nos institutions, les autres cosmologies doivent encore accepter de devenir des œuvres selon nos critères, des spectacles selon nos conventions, des patrimoines selon nos classifications. Elles franchissent le seuil des institutions ; elles transforment plus rarement les catégories qui organisent ces institutions.
Nous avons démocratisé les appartenances.
Nous n’avons pas encore démocratisé les ontologies.
Une ontologie désigne une manière collective d’habiter le monde, de concevoir les relations entre les humains, les animaux, les plantes, les objets, les ancêtres, les esprits ou les paysages. Chaque ontologie définit qui ou quoi possède une intériorité, une agentivité, une capacité à entrer en relation.
La démocratisation des ontologies ne consiste pas à juxtaposer des identités culturelles ni à additionner des provenances
géographiques. Elle désigne la capacité d’une société à reconnaître que plusieurs manières d’être au monde peuvent coexister dans un même espace public sans que l’une soit systématiquement contrainte de se traduire dans le langage de l’autre.
Une telle perspective ne conduit nullement au relativisme. Elle oblige au contraire les institutions à exercer une responsabilité plus exigeante encore : créer les conditions d’un dialogue entre des régimes de sensibilité qui ne reposent pas sur les mêmes présupposés anthropologiques.
Habiter le monde
Dans cette perspective, la programmation culturelle change profondément de signification.
Elle cesse d’être la sélection d’un répertoire pour devenir une politique de composition. Il ne s’agit plus seulement d’équilibrer les disciplines, les esthétiques ou les territoires. Il s’agit d’organiser des rencontres entre des conceptions différentes du vivant, du temps, de la mémoire, de la transmission, de la présence ou de la création.
Une Maison de la culture devient alors moins un lieu de diffusion qu’une institution diplomatique.
Elle accueille des mondes qui ne parlent pas toujours la même langue symbolique. Elle ne cherche pas à les fusionner dans un consensus esthétique. Elle invente les conditions d’une traduction réciproque où chacun accepte que ses propres catégories puissent être déplacées par la rencontre.
Cette intuition rejoint également les travaux de Tim Ingold. Là où la modernité a privilégié la représentation du monde, Ingold nous invite à penser l’habitation, l’attention, la correspondance avec les milieux vivants. La culture ne consiste plus seulement à produire des objets ; elle devient une manière de prendre part à un monde partagé.
Cette transformation est d’ailleurs déjà perceptible dans les pratiques culturelles elles-mêmes.
L’essor des tiers-lieux, la multiplication des festivals hybrides, des expériences artistiques participatives, mais aussi le succès de rassemblements spontanés, de fêtes auto-organisées ou de certaines rave parties témoignent moins d’un rejet des institutions que d’une aspiration à retrouver des espaces de présence, de partage et de communion avec le vivant. On ne s’y rend pas uniquement pour assister à une œuvre ; on y vient pour habiter temporairement un milieu, partager des gestes, des rythmes, des attentions, retrouver une expérience sensible du commun. Ces formes émergentes rappellent que la culture n’est pas seulement affaire de représentation ; elle est aussi une manière d’être ensemble.
Cette évolution transforme également le sens de la décentralisation.
Au XXᵉ siècle, la décentralisation culturelle consistait à rapprocher les œuvres des habitants.
Au XXIᵉ siècle, elle pourrait avoir une ambition plus vaste : rapprocher les mondes eux-mêmes.
Faire en sorte que chaque territoire devienne un lieu où puissent entrer en conversation des cosmologies différentes, des savoirs scientifiques et vernaculaires, des pratiques artistiques occidentales et d’autres traditions performatives, des mémoires locales et des imaginaires venus d’ailleurs.
La culture ne serait plus seulement ce qui circule entre les territoires.
Elle deviendrait ce qui permet aux mondes de se rencontrer.
Les Maisons de la culture ont été inventées pour rendre les œuvres accessibles à tous. Leur tâche pourrait désormais être plus exigeante encore : rendre hospitalières plusieurs manières d’habiter le réel.
Elles ne seraient plus seulement les maisons des arts, mais les maisons de la coexistence. Non des lieux où chacun vient reconnaître ce qu’il connaît déjà, mais des institutions capables d’organiser des rencontres suffisamment exigeantes pour que chacun accepte de voir ses propres catégories déplacées par celles des autres.
La première décentralisation culturelle a rapproché les œuvres des habitants.
La suivante pourrait rapprocher les mondes eux-mêmes.
Car c’est peut-être cela, au fond : non plus seulement diffuser des œuvres, mais apprendre à faire coexister des régimes de sensibilité différents. Non plus seulement partager un patrimoine commun, mais reconnaître qu’il existe plusieurs façons légitimes de faire monde.
La démocratisation culturelle trouverait alors un nouvel horizon.
Celui d’une démocratie du vivant.
Romaric Daurier est directeur de la Maison de la culture d’Amiens









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