À la dérive

Quel rapport entre Méduse et Arctique, deux des spectacles donnés en clôture du Festival d’Avignon ? Tous deux relatent des histoires de naufrages en pleine mer, sans pour autant prétendre faire le lien avec l’actualité. Sans doute est-ce mieux ainsi : la charge émotionnelle autour des migrants noyés en Méditerranée est telle qu’y puiser la matière d’un spectacle serait une entreprise périlleuse. Et la métaphore du naufrage est suffisamment puissante pour ne pas l’alourdir d’explicitations politiques.

Reste pourtant un léger malaise : à force de tenir à distance toute référence à la réalité, les deux spectacles donnent le sentiment de tourner sur eux-mêmes, comme s’ils étaient, chacun à sa façon, sourds au monde, seulement préoccupés de leur propre survie.

Conception, mise en scène et scénographie Les Bâtards dorés - Photo Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon
Conception, mise en scène et scénographie Les Bâtards dorés – Photo © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Méduse s’intéresse à un événement historique : le naufrage en 1816, au large de la Mauritanie, de la fameuse frégate et la dérive calamiteuse de son radeau, immortalisée par le tableau de Géricault. Le Collectif Les Bâtards dorés, qui a créé ce spectacle en 2016, se propose de refaire, deux cents ans plus tard, le procès du naufrage, via une reconstitution des faits à partir du témoignage de deux rescapés : celui de Jean-Baptiste Savigny, le médecin du bord, dont le récit, écrit en collaboration avec le géographe Alexandre Corréard, un autre survivant, a été publié en 1817. Et celui, largement imaginaire, d’Étienne-Jacques, un simple matelot. Au compte rendu aussi précis que poignant du médecin succède un propos beaucoup plus décousu mais pas moins dévastateur, et leur confrontation – Qui ment ? Qui dit vrai ? – est d’une efficacité dramatique certaine. Mais ce fil est moins solide qu’il n’y paraît ; comme pour mieux faire l’expérience du naufrage, le spectacle se saborde lui-même : tous les personnages sont gagnés par la fièvre et le délire, d’autres textes remontent à la surface, notamment Ode maritime, le poème de Pessoa (pas sûr que le ton de la colère lui convienne). C’est souvent drôle, y compris dans la façon de faire participer les spectateurs, et finalement très – trop ? – maîtrisé.

Conception, mise en scene et scenographie Les Bâtards dores, texte Les Bâtards dores – Photo © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Maîtrisé aussi, mais avec de gros manques, Arctique, le spectacle de Anne-Cécile Vandalem. Cette fois, pas de retour deux siècles en arrière mais un petit saut en avant : nous sommes en 2025, quelque part au large du Groenland. La metteuse en scène belge reprend la recette qui avait fait le succès de Tristesses, en 2016 : une fable d’anticipation écolo-politique, mêlant étroitement théâtre et cinéma, mettant aux prises des individus enfermés dans un espace clos – une petite île pour Tristesses, un paquebot à la dérive dans Arctique. Mais autant le scénario de Tristesses semblait solide – une sitcom familiale à suspens – autant celui d’Arctique tient plutôt du prétexte, voire du n’importe quoi : intrigue policière confuse sur fond d’événements – réchauffement climatique et sombres manœuvres pour l’exploitation économique de l’Arctique – dont la crédibilité semble n’avoir aucune importance.

Arctique. Texte et mise en scène Anne-Cécile Vandalem. Photo © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon
Arctique. Texte et mise en scène Anne-Cécile Vandalem. Photo © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Enfermés dans le grand salon, des passagers clandestins se retrouvent embarqués dans un navire de luxe désaffecté et désert, tracté par un remorqueur censé le conduire au Groenland mais qui les largue en pleine mer. Arctique. Texte et mise en scène Anne-Cécile Vandalem. Photo © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'AvignonLa caméra filme l’extérieur du salon –coursives, cales, cabines – où les passagers s’aventurent à la recherche d’eau, de nourriture et d’explications. Cela tient d’un Cluedo fantastique (il y a des cadavres, des armes du crime et des fantômes) doublé d’une parodie de film d’horreur (avec Shining en bonne place dans les références). Cette dimension comique est plutôt réussie (portée par de bons acteurs, notamment Jean-Benoît Ugeux en journaliste tête-à-claques) mais ne suffit pas à donner un cap à un projet manquant visiblement de fond.

René Solis
Théâtre

Méduse, par le Collectif Les Bâtards dorés, Festival d’Avignon, Gymnase du Lycée Saint-Joseph, jusqu’au 23 juillet ; les 15 et 16 novembre à Mis’Art Myrys, Toulouse ; 7 et 8 mars 2019, TEAT Champ-Fleuri, Sainte-Clotilde, La Réunion ; 16 au 19 avril 2019, T2G, Gennevilliers ; 24 au 27 avril 2019, Le Centquatre, Paris

Arctique, mise en scène d’Anne-Cécile Vandalem, Festival d’Avignon, jusqu’au 24 juillet  ; 7 et 8 novembre, Le Volcan au Havre ; 15 et 16 novembre Festival Les Boréales, Caen ; 21 au 24 novembre, Théâtre de Liège ; 29 et 30 novembre, Espace Jean Legendre, Compiègne ; 8 au 11 janvier 2019, Théâtre des Célestins, Lyon ; 16 janvier au 10 février 2019, Odéon-Théâtre de l’Europe, Paris  ; 14 et 15 février 2019, la comédie de Saint-Étienne.

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