Park Plaza

 Nouvelles d’un monde ancien. Qui rit ici ? Qui pleure là-bas ? Personne, tout le monde, vous peut-être. Une semaine sur deux, une nouvelle pour en rire ou en pleurer.

Thelonious Monk à Palo Alto en 1968

Ce jour-là, j’étais avec Thelonious Monk et Charlie Rouse dans la voiture de Nica de Koenigswarter. La baronne avait un coupé Bentley gris argent décapotable avec intérieur et capote rouges : la grande classe. Ce carrosse ne passait pas inaperçu, sa propriétaire non plus. Tous les deux avaient une élégance aristocratique qui détonnait sur les routes de la côte Est. Car nous étions partis de New York pour descendre à Baltimore et ça faisait plus de deux heures que nous roulions. Monk n’avait toujours pas décoincé le moindre mot, le pauvre n’avait vraiment pas l’air dans son assiette. Pas de chance : j’étais censé l’interviewer pendant le trajet. J’ai gardé mes questions pour moi en me disant qu’il serait peut-être plus loquace au retour, après le concert. Pour passer le temps, Nica m’a tendu un sachet d’herbe en me demandant si je savais rouler un spliff. Je savais.

Les choses ont commencé à se gâter quand nous sommes passés sur le Delaware Memorial Bridge. Nous quittions le relativement libéral État du New Jersey pour entrer dans l’encore ségrégationniste Delaware, alias le « Mississippi du Nord ». Il faut dire qu’on était en 1958. Thelonious a demandé à Nica de s’arrêter. Il avait soif et voulait un verre d’eau. Sitôt franchi le pont, la baronne a rangé sa Bentley sur le parking du premier motel venu. Son nom, le Park Plaza, m’a frappé parce qu’il était plus flatteur que son aspect, assez miteux. Monk s’est extrait de la Bentley en grognant. Je l’ai accompagné. Nous sommes allés à la réception mais il n’y avait personne. Alors Thelonious s’est aventuré dans la cuisine où il est tombé nez à nez avec la femme du proprio. Celle-ci s’est affolée en voyant surgir ce grand noir qui, ce jour-là, n’arrivait vraiment pas à articuler un mot. Elle a appelé son mari, lequel nous a demandé de quitter les lieux immédiatement. Monk a refusé : il voulait son verre d’eau. Le type a téléphoné à la police.

À peine de quoi rouler un joint

Deux flics sont arrivés quelques minutes après, ont demandé à Monk de déguerpir (moi, ça leur semblait accessoire apparemment), mais celui-ci est resté muet et immobile. Il était stupéfait en réalité, il paraissait trouver la situation complètement absurde. Alors il s’est mis à faire la toupie sous le regard ébahi des flics, tournant sur lui-même comme un gros ours, les yeux un peu fous. Heureusement Nica est arrivée juste après, a dit aux flics que Monk était malade et elle l’a rembarqué fissa dans la Bentley. Hélas, au moment où nous sortions du parking, les policiers nous ont rattrapés et ont fait signe à Nica de s’arrêter, puis ils ont demandé à Monk de sortir. Celui-ci a refusé. Alors les flics l’ont carrément traîné hors de la voiture et se sont mis à le frapper à coups de matraque. Et Nica qui criait : « Arrêtez de frapper ses mains ! C’est un pianiste ! ».

L’affaire s’est poursuivie au poste de police puis devant un juge. Pendant ce temps, les flics en avaient profité pour fouiller la voiture et ils étaient tombés sur le sachet d’herbe dans le sac de Nica. Je vois encore la baronne leur répondre benoîtement : « Mais il y a à peine de quoi rouler un joint ! ». Monk a été inculpé pour agression contre des agents de la force publique, et nous, c’est-à-dire Nica, Charlie et moi, pour détention de stupéfiants. C’était foutu pour le concert que Thelonious et Charlie devaient donner ce soir-là au Comedy Club de Baltimore. C’était probablement foutu aussi pour mon interview.

Quelques heures plus tard nous avons repris la route vers New York, et je peux vous dire que l’ambiance était particulièrement pesante dans la Bentley. Nica a déposé Monk devant chez lui, sur West 63rd Street. Au moment de sortir de la voiture, il s’est tourné vers moi et m’a dit comme ça : « Tu viens ? ». Je l’ai suivi, un peu étonné. Il habitait un petit deux pièces au rez-de-chaussée d’un bâtiment en briques. C’est Nelly qui nous a ouvert. Quand elle a vu la tête de son mari, celle des mauvais jours assurément, elle a poussé un soupir et est repartie vaquer à ses occupations dans la chambre, sans dire un mot. Monk m’a entraîné dans la cuisine qui était encombrée d’un petit Steinway à queue qui débordait jusque dans le salon. L’instrument était couvert de journaux, d’assiettes, de bibelots et d’une coupe de fruits. D’un geste de la main, Thelonious m’a désigné une chaise sur laquelle je me suis assis, et lui s’est installé au piano, dos à l’évier. Il était agité de tics. Il n’allait vraiment pas bien.

Blue Hawk

Monk est resté muet pendant cinq bonnes minutes, puis il a posé une de ses grosses pattes sur le clavier. Son index est tombé sur un si bémol. Il s’est mis à le marteler, les yeux perdus dans le vague. Au bout d’un moment il a ajouté un petit triolet à l’octave supérieure : fa-sol-la bémol. Et il a recommencé : un gros si bémol suivi d’un court fa-sol-la bémol. Et il a recommencé, encore et encore, répétant ce riff pendant près d’un quart d’heure. J’étais fasciné et, bien sûr, j’avais renoncé à lui poser la moindre question. Je n’aurais même pas osé ouvrir la bouche. Les types de Time Magazine allaient faire la tronche mais il y avait déjà suffisamment à raconter, non ?

Passé ce long quart d’heure, Thelonious s’est mis à faire tomber des accords avec sa main gauche. Alternativement un si bémol septième et un mi bémol septième, m’a-t-il semblé. Le tout a commencé alors à prendre la forme d’un blues épileptique. Les accords arrivaient toujours à contretemps, pour autant qu’il y ait eu un rythme là-dedans. Et toujours cette petite phrase insistante qui revenait. Dans la cuisine minuscule, j’étais le témoin d’un moment de pure folie, de vraie folie.

Monk composait sous mes yeux et je devinais ce qu’il mettait dans sa musique : toute sa frustration, sa colère, son incompréhension accumulées pendant la journée. Mais ce n’est que quelques mois plus tard, lorsque est sorti son disque Thelonious Alone in San Francisco, que j’ai vraiment compris ce qu’il avait entrepris ce jour-là. Dessus, il y avait le morceau sur lequel il s’était échiné devant moi, quoique dans une version plus finalisée. C’était Bluehawk. Il ne l’a enregistré qu’une fois dans sa vie, je crois même qu’il ne l’a jamais joué en public, mais je peux me tromper. Cela devait être trop douloureux pour lui. Ce riff qui monte, qui n’aboutit jamais, c’était comme un gros point d’interrogation, un cri de souffrance. Je peux vous le dire, j’étais là lorsque cette chose est née.

La version de San Francisco, l’unique version donc, dure trois minutes et quarante secondes. J’ai compté : Monk commence par répéter quatorze fois son riff, puis il se lance dans une improvisation en stride. À la fin, il rejoue pas moins de vingt fois sa petite phrase. Ce qui fait au total trente-quatre points d’interrogation. Ou trente-quatre cris de souffrance, c’est comme on voudra. Tout cela planté dans un intervalle de temps qui ne suffirait même pas à lire un article de journal. Certains affirment que le titre Bluehawk est un hommage à Coleman Hawkins, d’autres qu’il évoque le club Blackhawk de San Francisco. Moi je sais que c’est faux. Ce hawk, ce faucon en français, c’est celui qui lui est tombé dessus ce triste jour de 1958.

Au bout d’une heure, dans la petite cuisine, Monk s’est tourné vers l’évier pour se verser un verre d’eau au robinet et il m’a aperçu, figé sur ma chaise. Il a eu l’air extrêmement surpris de me voir là. Je suis sûr qu’il ne savait même plus qui j’étais. Je me suis senti de trop. Je me suis levé, ai balbutié un au revoir et suis sorti. Nelly m’a rejoint dans le couloir et, en m’ouvrant la porte de l’appartement pour me laisser sortir, elle m’a chuchoté : « Il ne va pas bien fort, hein ? ». J’ai préféré ne pas répondre.

Just a gigolo

Je n’ai jamais revu Thelonious Monk. Enfin si : une fois, brièvement, une dizaine d’années plus tard. C’était dans une autre cuisine, celle du Village Vanguard, entre deux sets. Nica m’avait reconnu dans la salle et invité à rejoindre les musiciens pendant le break. Thelonious était là qui faisait les cent pas et de grands gestes foutraques, comme à son habitude. Lui ne m’a pas reconnu.

Nica s’est assise dans un coin, subtil mélange de négligé et de distinction, cheveux tombant raides sur les épaules, robe sobre à rayures, fume-cigarette au coin des lèvres, et soudain elle a lancé à Monk : « J’ai un cadeau pour vous ». « Un million de dollars ? » a fait l’autre. « Non, pas tout à fait » a-t-elle répondu en riant. Elle lui a tendu un petit paquet. Monk l’a ouvert et en a extrait un joli stylo. Il a grincé : « C’est du toc ? ». « Non, il est en argent, a répondu Nica négligemment. Mais l’important, c’est qu’il écrit bien. Essayez-le ». « Je ne m’encombre jamais d’un stylo » a grogné Monk qui, malgré tout, s’est mis à griffonner nerveusement quelques mots sur une feuille de papier qui a fini par se déchirer. Alors, en souriant méchamment, il a dit à Nica : « Si vous saviez ce que j’ai écrit, vous flipperiez. Je crois que vous flipperiez vraiment. »

Les musiciens sont retournés sur scène pour le second set. Moi, avant de sortir, j’ai discrètement récupéré la feuille de papier qu’avait déchirée Monk pour la glisser dans la poche de ma veste. Pas par fétichisme mais parce que j’étais curieux de voir ce qui aurait pu faire flipper Nica.

Le set a été exceptionnel et douloureux. Monk, coiffé d’un chapeau mou, semblait ailleurs. Jamais je ne l’avais entendu si dissonant et iconoclaste. Je crois qu’il voulait défier aussi bien le public que ses musiciens. Je ne me souviens plus de ceux qui l’accompagnaient, il me semble que ce n’était pas Charlie Rouse au sax. Peu importe : le type qui était au ténor se tournait vers Monk à la fin de chaque morceau pour savoir ce qu’ils devaient jouer ensuite, et Monk ne disait rien. Il balançait trois notes, et c’était parti pour Bright Mississippi ou Criss Cross ou que sais-je. Que les autres se démerdent ! Le sommet, ça a été son interprétation solo de Just A Gigolo sur un tempo incroyablement lent, avec un phrasé à vous tirer des larmes. C’est simple, on aurait dit une marche funèbre. Ce soir-là, pas de Bluehawk hélas. Mais, dans le fond, je crois que je l’avais suffisamment entendu celui-là.

En rentrant chez moi, j’avais complètement oublié le bout de papier que j’avais ramassé. Ce n’est que le lendemain matin, en fourrant une main dans la poche de ma veste, que je l’ai retrouvé. J’ai lu.

Il n’y avait, en majuscules, que deux mots sur la feuille : PARK PLAZA.

Édouard Launet
Nouvelles d’un monde ancien