Jérusalem

Le monde est devenu fou… Pas de panique, il nous reste les livres.

Le monde est devenu fou.

On s’en échappe vaguement, quand on en a la chance, le temps d’une brève pause estivale, et puis on reprend ses marques, ses limites, ses fatigues : en quelques jours, c’est plié. En automne, les rues des villes sont encore animées, le froid n’a pas encore renvoyé rudement tout le monde à la maison, tout un chacun peut y traîner, y croiser des mamies qui parlent à leur chien ou à leur cabas de courses, des cadres sup qui parlent à leurs oreillettes, des mamans bardées d’enfants qui ne parlent qu’à leur iPhone, mais dans le fond on croise toujours les mêmes visages en pilotage automatique, et on se dit alors que le monde a parfois tendance à rétrécir au fur et à mesure que l’été s’éloigne, que le quotidien, quoi qu’on fasse, reprend absolument toujours le dessus avec la grisaille et les soucis et la routine. On vit dans un monde désespérément riquiqui, une sorte de chambre oppressante qui se rétrécit au fur et à mesure que l’on essaie d’avancer. On a alors des envies d’ailleurs, d’espaces plus larges, d’humanité plus vaste quand en fait on est coincé dans la queue du supermarché qui n’avance pas parce qu’une fois de plus on n’a pas choisi la bonne caisse.

Le problème, en réalité, est qu’on manque dramatiquement d’imagination.

Prenez une ville de taille moyenne, un seul quartier dans cette même ville, ajoutez-y l’imagination débridée du fameux scénariste des BD cultes Watchmen, V pour Vendetta ou From hell, et vous obtiendrez un roman fleuve, un roman torrentiel, un roman bouillonnant, un monstre (1266 pages, 1,150 kg sur ma balance de cuisine).

Alan Moore, dans Jérusalem (éditions Inculte), se centre sur quelques rues à peine, celles qui constituent le quartier des Boroughs dans la ville anglaise de Northampton, « un assommoir urbain », quartier ouvrier peuplé d’une kyrielle d’êtres historiques ou fictifs, d’époques différentes, soumis à un enchaînement d’histoires vertigineux, de témoignages, de glissements abracadabrants. Tout, dans ce roman, ressemble à « un complot mystérieux et pourtant merveilleux ». Le lecteur est brinquebalé d’une intrigue à un autre, d’une écriture à une autre : ah oui, car ici les styles se succèdent et ne se ressemblent pas, et l’on a là une pensée émue pour le valeureux traducteur, Claro, qui a mené à bien la transposition intégrale du roman en français : n’hésitez pas à aller lire les textes qu’il consacre, sur son blog, à son entreprise.

Vous l’aurez compris, le roman d’Alan Moore est impossible à résumer, il n’appartient à aucun genre, c’est un peu « une scène aux mille détails arrangés de façon quasi cohérente ». Ce qui est certain, c’est qu’en ressort une humanité d’une épaisseur ahurissante, tous ces hommes et ces femmes et ces enfants et ces êtres fantastiques qui se croisent en des temporalités parfois bien éloignées, qui se démènent et parfois se télescopent.

Northampton-Jérusalem, ville-monde vertigineuse, ou comment dilater à l’infini un quartier et les êtres qui le peuplent. Et vous ne trouverez plus jamais votre monde étriqué.

Nathalie Peyrebonne
Le monde est devenu fou, chronique littéraire

Alan Moore, Jérusalem, traduit par Claro, éditions Inculte, 1266 p.,28,90 €.

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