Les choix de délibéré – 10 oct. 2016


LIVRES


Graphie porno

BD Cul, ce n’est pas de la pornographie, c’est de la graphie porno. Ça fait toute la différence. Il y eut l’attendrissante Comtesse d’Aude Picault, le graphique et tantrique Q de Mrzyk & Moriceau, voici le 12e opus de la série, Coup de frein sur la côte, par Roxane Lumeret. Toutes de bleu pâle, de vert amande et gonflées d’air marin, ses images délicates évoquent un film de Jacques Rozier, l’innocence en moins (quoique), le cul en plus (sans oublier les leçons de conduite). NL

Roxane Lumeret, Coup de frein sur la côte, coll. BD Cul n°12, Les requins marteaux


Quand on aime, on ne compte pas

Gaby Aspinall est un salaud, misanthrope et cynique, acheteur dans une multinationale en passe d’être mangée par un plus gros requin. C’est un bâtard. Un vrai, dont la mère “est toujours allée voir ailleurs si l’herbe des pubis était plus verte” : un pur et dur très grand, très gros, très moche, bien imbibé souvent et qui n’aime personne. Ni son patron, ni ses clients, ni les syndicats vérolés et encore moins Alain Souchon. Tout le monde en prend pour son grade et c’est jubilatoire. Quand on aime, on ne compte pas, surtout les coups tordus. LB

Mauvais coûts de Jacky Schwartzmann, éditions La Fosse aux ours


Bergounioux, haute couture

“Un vizir droit sorti de l’imagination d’un écrivain des lumières – mais lequel – constate, au soir de sa vie, que les moments heureux qu’il a eus, cousus ensemble, feraient à peine une matinée”. Pierre Bergounioux, dans son texte paru au mois de mai, s’applique à coudre soigneusement ces rares moments de grâce, faits de pêche à la ligne, d’une rencontre décisive, d’insectes, de cailloux, de livres achetés en piles vertigineuses. Entre ses mots élégants à déguster lentement en ce début d’automne, se glissent, dans cette belle édition, les dessins en noir et blanc de Philippe Cognée. NP

Cousus ensemble de Pierre Bergounioux, éditions Galilée


Qui est cette salope ?

“Tout commença […] par un cheveu”. Entortillé autour de la bretelle du maillot de corps de son mari. Un cheveu blond, de femme, forcément. Le traître. “Qui est cette salope ?”. Zahava mène l’enquête, engage un détective, réfléchit. Mais elle-même, au fond, qui est-elle ? Le détective fouille puis, lassé, l’envoie chez le psy. Elle obtempère. Mais ne débouche que sur du vide, beaucoup de vide : À quoi avait-elle gaspillé sa vie ? Le livre de Benny Barbash alterne légèreté, drôlerie et méditations angoissantes. Magistralement. NP

La vie en cinquante minutes de Benny Barbash, traduit de l’hébreu par R. Pinhas-Delpuech, éditions Zulma


FILMS


Zweig, l’effet papillon

Stefan Zweig, adieu l’Europe aurait pu livrer les clés du suicide du couple Zweig ; ce film ne donne qu’une suite de scènes énigmatiques et minimalistes dont la somme est minimale. Zweig avait tenté d’entraîner dans l’aventure tropicale Dali et sa femme Gala, en leur vantant des “papillons gros comme des assiettes”. Réaction de Dali en apprenant la mort de son ami : “Les papillons trop gros ?”. NW

Stefan Zweig, adieu l’Europe de Maria Schrader, avec Josef Hader, Barbara Sukowa, Aenne Schwarz


Banlieue divine

Jaillie de nulle part pour balancer au micro “T’as du clito !” en recevant la Caméra d’Or à Cannes, Houda Benyamina transfigure deux petites banlieusardes en grandes héroïnes tragiques, prises au piège du fric et du trafic, en un équilibre imparfait mais miraculeux entre thriller social réaliste à la française et buddy movie décomplexé à l’américaine. TG

Divines, un film de Houda Benyamina avec Oulaya Amamra, Déborah Lukumuena, Jisca Kalvanda…


Bombe et bouffonne

Après le grand bordel affectif et politique de La bataille de Solferino, Justine Triet propulse Virginie Effira, nouvelle Ève du cinéma français, mi-bombe mi-bouffonne (tendance clown triste), dans les chaos de la vie moderne et les codes de la comédie romantique : une victoire pour tout le monde, toute en euphorie dépressive et en mélancolie burlesque. TG

Victoria, un film de Justine Triet, avec Virginie Efira, Vincent Lacoste, Melville Poupaud…


MUSIQUE


Belfast Blues

Depuis des années, Van Morrison a plongé dans un blues-gospelisé aux intonations nostalgiques, presque un euphémisme vu le nombre de mélodies composées en accords mineurs. À 71 ans, le petit gars de Belfast vient d’autoproduire Keep me singing, son 43ème disque studio. Il a lâché sa guitare pour le saxophone, le piano et l’harmonica, pour entonner des balades simples et efficaces, à écouter presque en sourdine devant le feu d’une cheminée. L’exceptionnel réside dans la constance de son interprétation, faite de swing et d’harmonies très élaborées. DDM

Van Morrison, Keep me singing, Caroline Records / Exile, sortie le 20 septembre 2016


THÉÂTRE


La Comédie-Française à l’heure des brasiers

LES DAMNES - D' aprés Luchino VISCONTI, Nicola BADALUCCO et Enrico MEDIOLI - Mise en scène : Ivo VAN HOVE © Christophe Raynaud De Lage / Festival d'Avignon 2016La Comédie-Française reprend Les Damnés, adaptation du scénario du film de Visconti imaginée par le metteur en scène Ivo van Hove, dans un dispostif spectaculaire qui fait largement appel à la vidéo. Un rituel mortuaire, parfois magnifique, souvent glaçant, aux accents shakespeariens et en lien avec le monde d’aujourd’hui. Dont nous avions publié une critique au moment de la création du spectacle en ouverture du dernier festival d’Avignon. RS

Les Damnés d’après Visconti, mise en scène de Ivo van Hove, Comédie-Française, 1, place Collette, 75001 Paris, jusqu’au 13 janvier 2017, en alternance.


Du bocage à la pampa

C’est une histoire de vaches normandes (et de taureaux) qui s’embarquent pour l’Amérique du Sud. Guillaume Ravoire, tout seul, est merveilleusement à l’aise dans la paille et la pampa, sur fond de beuglements. NW

Le Voyage en Uruguay de Clément Hervieu-Léger, mise en scène de Daniel San Pedro, avec Guillaume Ravoire, Le Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris, jusqu’au 15 octobre


EXPOS


Ceci n’est pas un Magritte

Tous les plus célèbres sont absents, sauf la pipe, mais tous ceux qu’on ne connaît pas sont là. Si vous n’aimez pas Magritte, allez-y quand même pour les cadres, tous remarquablement accordés à leur tableau. À quand une exposition de cadres ? NW

René Magritte, La trahison des images, Centre Pompidou, Paris, jusqu’au 23 janvier 2017


Quoi voir à Courbevoie

À Courbevoie, quatre jeunes artistes ont conçu des pièces tantôt monumentales, tantôt furtives, qui jouent avec les formes urbaines connues, les déplacent et les métamorphosent. Escaliers aux marches évidées, bandes de passage piéton éparpillées, structures géométriques ou portes qui ne mènent nulle part, un ballet avec la ville d’une beauté tenue, exigeante. NL

A LINEA, installations in situ de Mara Fortunatović, Lucie Le Bouder, Quentin Lefranc, Lulù Nuti, Courbevoie (Pavillon des Indes, Centre événementiel et Espace Carpeaux, Place de l’Hôtel de Ville), jusqu’au 31 octobre.


Tiwanaku-Atacama, terre et ciel

En projetant, dans l’espace fluide du Plateau, un seul et même film incessamment décalé, Mark Geffriaud construit une exposition comme une caisse de résonnances et d’inversions spatio-temporelles. Le film est tourné sur deux sites : le chantier du futur plus grand télescope au monde, au sommet du mont Armazones dans le désert d’Atacama, et le site archéologique de Tiwanaku, au bord du lac Titicaca. Astronautes et archéologues y travaillent et sondent l’espace (galactique ou géologique) dans l’espoir d’entrouvrir les profondeurs du temps, et peut-être, d’en inverser le cours… NL

Mark Geffriaud, Deux mille quinze, Le Plateau, FRAC Île de France, 22 rue des Alouettes, 75019 Paris, jusqu’au 11 novembre 2016


Un beau Signe à Chaumont

Chaumont (Haute-Marne) accueille le Festival international de l’affiche et graphisme depuis 1990. Ce qui a poussé la ville à créer Le Signe, Centre international du graphisme. Conçu par l’agence d’architecture Moatti-Rivière, cette réhabilitation de l’ancienne Banque de France, à deux pas de la gare, est inaugurée le 8 octobre, avec l’exposition “La Collection”, 350 affiches anciennes et contemporaines (jusqu’au 8 janvier). Le logo a été créé par le graphiste Vincent Perrottet, en charge de ce nouveau lieu. AMF

Le Signe, 1, Place Emile Goguenheim, 52000 Chaumont.


LES CHOIX DE LA SEMAINE

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