Le papa d’Anaïs

Anaïs NinRevenons au fameux concert relaté dans la Léda sans cygne. Il est mentionné dans L’Avenir d’Arcachon de mars 1912 : Le grand concert donné mercredi 27 par Joaquín Nin a été la plus savante fête musicale de la saison d’hiver. Dans un public de cent dilettanti, nous citerons Gabriele d’Annunzio.” Joaquín Nin, ami de Ravel, Isaÿe, Casals et d’Indy, mais pas de Wanda, est un de ceux qui ont ressuscité la musique baroque. Ce soir-là, il joue Couperin, Rameau, Bach et Scarlatti : “Nin égrenne ensuite, continue le journaliste anonyme, une série de sonates de Scarlatti, détaillant avec finesse de tact la mièvrerie, la morbidesse de nuances, avec puissance les limpidités du style ; avec distinction les délicatesses des assonances.”

Pour d’Annunzio, Scarlatti est une révélation fulgurante : “Certaines cadences faisaient tout à coup bondir mon coeur et provoquaient, au fond de mon oeil blessé, de grandes lueurs, comme dans un incendie qui reprend.” Quant à Nin, c’est le grand intercesseur : “Par l’art merveilleux de ses doigts et de ses esprits, il révélait en lui un vrai maître claveciniste digne du XVIIIe siècle, digne du divin Napolitain.” À ceci près que le clavecin était un piano, et que c’est précisément pour avoir dit que le second était préférable au premier que Nin a subi les foudres de Wanda. Non mais.

Le retour de Joaquín Nin, l’année suivante, est raconté par sa femme Rosa, cantatrice, et mère de la petite Anaïs, 11 ans : “Au printemps 1913, pour hâter la convalescence d’Anaïs, je lui fis découvrir Arcachon où Joaquín louait, face à l’immense dune du Pyla, une villa d’inspiration gothique, justement nommée ‘Les Ruines’. Le lierre masquait les lézardes des murs. Mais il y avait un immense salon où Joaquín sacrifiait aux mondanités, aiguillonné par son voisin dont la réputation de séducteur éclipsait la sienne. Gabriele d’Annunzio nous fit, un soir, l’honneur d’une visite. Joaquín s’installa au piano. D’Annunzio me réclama une aria : ‘O cessate di piagarmi ! Sublime !’ Joaquín me baisa la main. Quelle farce ! À trois pas devant moi se tenait sa maîtresse. Une gamine, qu’il avait eue comme élève ! Fortunée bien sûr. Aussi riche qu’insignifiante. Anaïs la détesta aussitôt. Le soir du 14 mai, Joaquín m’annonça qu’un concert improvisé l’obligeait à nous quitter.”

De fait, il partit pour toujours, traumatisant durablement sa fille dont le Journal, hanté par l’absence du père (“Son nom est dans toutes les bouches, on l’invoque comme le dieu de la musique, car oui personne ne peut être comparé à mon Papa, personne ne joue comme lui, personne ne peut l’imiter”), est entré dans l’histoire de la littérature. Entre autres parce qu’y est relaté un célèbre inceste : délaissant ses amis et amants ordinaires, d’Antonin Artaud à Henry Miller, Anaïs eut vingt ans plus tard une aventure avec son père ce qui, comme le chante Delphine Seyrig dans Peau d’âne (“Mon enfant, on ne marie pas les filles avec leur papa”), n’est pas très recommandé. D’Annunzio, qui ne peut en 1913 subodorer cette histoire bien plus perverse que celle de sa Léda, raconte à son tour la scène de la rupture : “Cette fois-ci, il (Nin) avait avec lui sa compagne : une petite Espagnole de Cuba, aussi dorée qu’une délicate feuille de tabac. Comme elle m’avait promis de chanter pour moi seul des airs et des ariettes de Carissimi, de Caldara, d’Antoine Lotti, elle me faisait penser, non sans regret, à ces chiens sans voix que les Conquistadores trouvèrent dans cette île prodigieuse où ils n’existent plus aujourd’hui, où le souvenir même s’en est perdu.

Pauvre Rosa ! Seul Scarlatti, une fois de plus, tire son épingle du jeu : “Les honneurs du clavecin étaient toujours pour Domenico Scarlatti. La sonate en la majeur, telle une formule magique, tira du passé, intacte et vivante, l’heure mystérieuse.”

Joaquin Nin vu par d'Annunzio : “Le jeune musicien portait des lunettes de professeur, à monture d'or, sur un nez presque grec, (...) une cravate à double tour au-dessus d'un long gilet de velours noir comme en ont les élégants sur les lithographies de Gavarni.”
Joaquin Nin vu par d’Annunzio : “Le jeune musicien portait des lunettes de professeur, à monture d’or, sur un nez presque grec, (…) une cravate à double tour au-dessus d’un long gilet de velours noir comme en ont les élégants sur les lithographies de Gavarni.”

  

Les sonates et l’aria de la semaine

Il y a beaucoup de sonates en la majeur ressuscitant des heures mystérieuses ; serait-ce une de ces deux-là ? La 322 à la guitare de John Williams :

 

ou la 268 par Aldo Ciccolini, qui se trouve à 6:00 et non à 0:00 comme l’indique la légende.

Le spectre de cette sonate est spécialement clair : les trois motifs de droite, qui se succèdent en première partie à 6:20, se retrouvent aussi à gauche en deuxième partie :

268 spectre 1

 

 

 

 

268 spectre 2

 

 

 

 

Une symétrie aussi parfaite est très rare dans les sonates.

Pour finir, et rendre hommage à Rosa, O cessate di piagarmi (“Ô cessez de me blesser, laissez-moi mourir, yeux ingrats et sans pitié, qui plus que gel et plus que marbre demeurez sourds à mon martyre”), du papa de Domenico, par Renata Tebaldi :

Nicolas Witkowski
Chroniques scarlattiennes

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