Comédie à Hollywood

Gilles Pétel interroge l’actualité avec philosophie. Les semaines passent et les problèmes demeurent. « Le monde n’est qu’une branloire pérenne » notait Montaigne dans les Essais

Les studios d’Hollywood ont depuis quelque temps habitué les spectateurs à se délecter de comédies à la fois plates et bien pensantes comme La La land. Des personnages d’humbles extractions mais doués, persévérants, gentils pour tout dire finissent peu à peu par vaincre les obstacles qui se dressent sur le chemin de la réussite. Le canevas est ordinaire et usé jusqu’à la corde. Il fonctionne cependant encore si on en juge par le succès rencontré par ce dernier film.

Mais voilà qu’Hollywood nous offre aujourd’hui une comédie d’un tout autre genre, plus épicée, plus violente, moins morale mais qui connaît d’ores et déjà un vif succès. L’affaire Harvey Weinstein a en effet tout d’une comédie si l’on veut bien admettre que la répétition est un des ressorts principaux du comique comme le remarque Bergson dans Le Rire. Combien de fois n’avons-nous pas entendu parler de ces hommes qui pour être puissants, riches et adulés de tous se croient précisément tout-puissants ? « Il n’y a rien de neuf sous le soleil » répète inlassablement l’Ecclésiaste.

Autrefois ce type de tempérament était le propre d’un certain type d’homme ou de personnage politique dont Platon dresse le portrait dans les livres VIII et IX de La République. Aujourd’hui, sauf exceptions, ce caractère se rencontre plutôt dans le milieu des affaires ou du cinéma dans le cas présent. C’est que le centre du pouvoir s’est déplacé. Nos hommes d’État manquent de moyens, ils ont perdu un peu de leur arrogance. Dans les démocraties modernes le pouvoir politique se veut discret, policé, « correct » pour reprendre un mot à la mode. Tel n’est pas le cas en revanche du pouvoir économique qui dicte souvent sa loi au Prince. La fortune d’un Nicolas Sarkozy ne pèse pas bien lourd comparée à celle des dirigeants du CAC 40, des patrons de la Silicon Valley ou encore des moguls d’Hollywood. Mais je reviens à Platon.

Celui-ci écrit à la fin du livre VIII que « paraît-il, quand on a goûté à des entrailles humaines, hachées parmi d’autres provenant d’autres victimes sacrées, il est fatal qu’on soit mué en un loup. » (traduction de L. Robin). Le tyran est vorace : son appétit est insatiable. Secrétaires, actrices, mannequins, accessoiristes : personne ne saurait résister à ses désirs. Le tyran est un prédateur, un loup. Mais comment un tel comportement est-il possible ? N’y-a-t-il aucune loi, aucune autorité capable de mettre fin à de pareilles pratiques où rien n’est respecté, où plus rien n’est sacré, souligne le texte de La République ? Platon explique le mécanisme qui met le tyran au pouvoir. C’est la démocratie, « avide de liberté », qui engendre la tyrannie. Ce régime politique n’est que la corruption d’une autre forme de régime que Platon croit par essence instable. Une fois au pouvoir, le tyran n’a de cesse d’éloigner de lui les hommes de valeur pour leur préférer ceux que Platon nomme des « esclaves », des êtres incapables de s’opposer au tyran parce qu’ils manquent d’intelligence, parce qu’ils sont faibles ou pauvres, parce qu’ils espèrent profiter de la richesse du tyran. Dans l’affaire Weinstein, l’omerta qui a entouré ses exactions est beaucoup moins surprenante que ce que beaucoup prétendent aujourd’hui. La plupart des personnes de l’entourage direct ou non du producteur (pensons aux Obama) lui étaient d’une manière ou d’une autre redevables. Bien sûr, la bête mise à terre, tous poussent des cris d’orfraie, jurent leur grand dieu n’avoir jamais rien su, et crachent sur le monstre. Le tyran, note encore Platon, n’a pas d’amis. Des serviteurs zélés, oui, des femmes ou des hommes de main prêts à lui servir d’entremetteurs, sachant disparaître au bon moment après avoir introduit dans la chambre d’hôtel une jeune actrice naïve à la recherche du succès. Cette dernière remarque me fait penser à un film de Gus van Sant peu connu et pourtant très drôle : Prête à tout (To Die For, 1995).

Clap de fin donc pour le tyran. Débauché de la Weinstein Company, Harvey Weinstein apprenait dans la foulée que son épouse demandait le divorce. Il vient d’être exclu de l’Académie des Oscars. L’analyse de Platon est loin pourtant d’épuiser le problème. Pascal dans les Pensées renouvelle le sujet. Selon lui, le tyran est celui qui désire être aimé hors de son ordre :

« La tyrannie est de vouloir avoir par une voie ce qu’on ne peut avoir que par une autre. […] Ainsi ces discours sont faux et tyranniques : “Je suis beau, donc on doit me craindre, je suis fort donc on doit m’aimer. Je suis…” » (Les Pensées, fragment n°58 dans l’édition Lafuma)

Il est juste en effet d’être aimé parce qu’on a de l’agrément, respecté si l’on est savant, craint lorsqu’on est fort ou puissant. L’injustice n’est pas seulement dans le dérèglement d’un ordre comme le voulait Platon mais dans la confusion des ordres ou des domaines. Ce qui fait de Harvey Weinstein un tyran est qu’il voulait être aimé (ou du moins désiré) parce qu’il était puissant. L’homme semble n’avoir jamais envisagé qu’il pût être un objet d’aversion ou de dégoût pour celles qu’il entreprenait tant il était persuadé que son pouvoir possédait à lui seul la force de séduire.

Il reste cependant un point à éclaircir. H. Weinstein était-il cet homme sans principe avant de bâtir son empire (celui-ci n’ayant été alors que l’instrument de son désir) ou la puissance qu’il a érigée l’a-t-elle transformé au point de le rendre tyrannique ? Il semble à y regarder de près que la seconde hypothèse soit la bonne : le pouvoir dénature les hommes. De nombreux exemples attestent de la force de cette proposition. DSK n’a passé les limites de la légalité qu’après avoir acquis notoriété et puissance en tant qu’économiste et homme politique. À l’époque des faits qui lui ont été reprochés, ne dirigeait-il pas le FMI ? Édith Piaf dans une célèbre chanson déclare que l’amour « lui fait tourner la tête », on peut en dire autant et même davantage du pouvoir.

On m’objectera que l’homme devait posséder quelques mauvaises dispositions, être enclin plus qu’un autre à abuser de la faiblesse des femmes. Tyrannique de naissance en somme. Mais ne peut-on pas en dire autant de tout être humain : « chaque moi est l’ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres » (Les Pensées, fragment n°597). Mais, encore une fois, sans la puissance que lui offrait sa position, le producteur n’aurait pu donner à son moi toute sa mesure. Chez Pascal la Chute explique que l’homme soit un animal dénaturé. Aujourd’hui où nous ne croyons plus vraiment à tout ce fatras de la mythologie biblique, le pouvoir colossal et proprement inouï dont disposent certaines personnes semble jouer le rôle qu’avait le récit de la Chute dans l’Ancien Testament : il précipite l’homme hors de son ordre.

Que Harvey Weinstein ait dirigé un des plus grands studios de cinéma n’est pas anecdotique. Hollywood est une machine à fabriquer du rêve. Le producteur de Miramax, comme tant d’autres, devait sans doute être nécessairement amené à prendre ses désirs pour la réalité.

Le Mépris de Jean-Luc Godard s’ouvre sur cette citation d’André Bazin : « Le cinéma substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs. » H. Weinstein aura fini par ne plus faire la différence entre ce qui se passe devant et derrière la caméra.

Gilles Pétel
La branloire pérenne