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Un marcheur à New York. Journal d’exploration urbaine (hiver 2016-2017)

J’ai eu ce soir ma dernière expérience mondaine new-yorkaise, du moins de dialogue socialisant de plus d’une demi-heure, avant de plonger vers le grand silence pendant plusieurs jours et les « fêtes de fin d’année » qui s’annoncent, ventre mou qui, rituellement et implacablement, nous fait basculer d’une année à l’autre. La dictature du mou…

Ma socialisation new-yorkaise consistait en une visite d’un espace culturel dans le coup, le nouveau cinéma Metrograph, sur Ludlow Street, à la jointure (de moins en moins jointe mais plutôt poreuse) de Little Italy et Chinatown, au sud de Manhattan. Aperçu des salles et dîner in situ avec son directeur, le sympathique cinéphile barbu Jake Perlin (en disant cela, j’ai l’impression d’un autoportrait !, de plus en plus barbu d’ailleurs, ma sauvagerie poussant par la barbe, ce qui me rend paradoxalement de plus en plus « conforme », mainstream, puisqu’ici, comme à Paris, les barbus sont légion dans les milieux « bohème » et culturels).

Vers 18h, je suis donc descendu à pied plein sud vers Battery Park, où je ne m’étais pas encore aventuré cette année. Traversée de Soho par Mercer Street et ses magasins chics, puis Church Street et Trinity Place. J’ai longé le nouveau site du World Trade Center, la nouvelle tour assez disgracieuse, trop large en bas, trop étroite en haut, et celle qu’ils sont en train de finir, très classique, toute droite, le seul vrai gratte-ciel en construction à Manhattan en ce moment (de crise). Il y a là, entre les deux tours, le nouveau « 9/11 memorial » qui emprunte à la fois à l’imagerie catastrophe, puisque de grands et longs éclats de fers surgissent du sol pour rappeler, j’imagine, l’image des ruines des tours du WTC écroulées, et au film de monstres préhistoriques, à la mode depuis Jurassik Park, car ces éclats, qui se divisent en deux, font immédiatement penser à la carapace et aux défenses d’un stégosaure, celui qui à deux grandes crêtes punk divergentes sur le dos. Par ailleurs, comme beaucoup de choses ici, c’est aussi une sorte de centre commercial. Étrange dialogue du mémoriel et du commercial qui semble tout à fait naturel à Manhattan et ferait grincer bien des dents à Paris.

Une fois à Battery Park, comme c’était la nuit, je n’ai pas vu grand chose, juste la Statue de la Liberté qui brillait à ma droite et pas mal de bateaux qui filaient sur l’eau à bonne vitesse, comme des lumières glissant dans la pénombre. Mais j’ai décidé de revenir demain dans les mêmes lieux, exactement le même parcours, environ deux heures aller-retour, mais de jour, en partant vers 3h : pour mesurer les différences à travers une expérience de marche scientifique…

Arrivée donc au Metrograph vers 20h, après avoir traversé Chinatown et Little Italy, surtout Chinatown qui a littéralement dévoré Little Italy (voir plus haut sur la « frontière poreuse »). Chinatown impose sa marque, très animée, plein de petites boutiques et de transporteurs de paquets de textiles et de sacs de soja en tous sens. Passage devant Pearl River Mart et son magasin bric à brac/caverne d’Ali Baba, l’un de mes préférés à Manhattan. 

Le cinéma Metrograph est un écrin qui a ouvert il y a un an à peine, avec ses deux salles en briques et ses fauteuils en bois, la grande de 150 places (+ un balcon de 60 places), et la petite de 60 places. Dans l’entrée, il y a des fauteuils confortable et défoncés pour attendre les séances, et à l’étage un petit restaurant « à la française » – c’est-à-dire que les hamburgers portent des noms français, comme les vins californiens (j’exagère un peu : j’ai pris de très bons filets d’agneau…) – et une encore plus petite librairie, mais jolie, avec les œuvres complètes de Straub/Huillet, Rivette, Godard (pas tout à fait), Demy, Varda, Truffaut, Bresson, Cocteau, selon les goûts très francophiles – vous en conviendrez – du directeur. Il manque juste Chabrol… Ça c’est une remarque personnelle… Mais passe début janvier Le Cri du hibou, le seul des 57 films de Chacha que je n’ai pas vu : la chance ! 

Après la visite des lieux et le dîner, on se quitte en préparant la séance du 9 janvier, où je devrai dialoguer sur Rohmer avec Jake Perlin après L’Amour l’après-midi/Chloé in the afternoon, puis une signature de ma biographie qui vient d’être traduite ici par Columbia University Press, qui se fera profondément enfoncé dans de magnifiques fauteuils chesterfield – ça c’est bien ! Enfin, une surprise volée à l’improviste : commence dans la petite salle, projeté en 35 mm, une projection des Parapluies de Cherbourg/The Umbrellas of Cherbourg : j’y saute après avoir salué mon hôte, et me voilà, ravi, retournant dans le Cotentin en-chanté de Jacquot. A-t-on fait mieux en matière de flashes d’émotions, je ne suis pas sûr… J’ai revu toute la première partie, et je suis revenu par Bowery en chantonnant : 

Non, je ne pourrai jamais vivre sans toi,
Je ne pourrai pas, ne pars pas, j’en mourrai !
Un instant sans toi et je n’existe pas,
Mais mon amour, ne me quitte pas.

Antoine de Baecque
Degré zéro

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