Le voyage à Londres

« Diogène en banlieue » : Heurs et malheurs d’un prof de philo aux confins du système scolaire.

Après un épisode pluvieux, le temps s’était remis au beau. Une douceur inattendue accompagnait la rentrée de novembre. C’est l’esprit détendu que je me dirigeais vers mon lycée, content à l’idée de retrouver mes terminales scientifiques, que j’avais pris en amitié.

Tout en montant la cote qui conduit de la gare au lycée, je me demandais combien d’élèves auraient fait leur travail. Les connaissant maintenant un peu mieux, je pariais sur 80% de retour – un chiffre assez élevé mais en rapport, me semblait-il, avec les dispositions que m’avait montrées la classe avant les vacances de la Toussaint. Je ne parlais pas aux murs quand je m’adressais à ces matheux. Sans doute la petite Roxane et son impossible chevalier servant constituaient une exception à ce tableau louangeur, mais ils n’étaient que deux. La bonne ambiance de la classe avait fini par les isoler. Ils se contentaient de se chuchoter à l’oreille un mot par-ci, par-là, ils se passaient des petits billets que j’imaginais doux. J’étais persuadé en revanche qu’ils n’auraient pas leur travail, ainsi sans doute que trois ou quatre autres élèves que j’avais repérés parce qu’ils résidaient à demeure dans le fond de la classe. Je ne les entendais jamais, leur nom et prénom me restaient inconnus, et c’était fort probablement le but qu’ils recherchaient : demeurer anonymes. Et que je les oublie. En comptant large il me manquerait donc cinq ou six copies que je finirais par obtenir au bout de dix ou quinze jours. Vingt ou trente lignes d’une écriture indéchiffrable sur une feuille chiffonnée. J’avais en revanche dû renoncer à mon devoir sur table devant l’accablement de toute la classe. J’avais compris que si je ne voulais pas perdre mes élèves, de la même manière qu’on dit d’une femme enceinte qu’elle craint de perdre son enfant après un accident, si je voulais être écouté, il me fallait lâcher du lest.

Je fus d’abord un peu surpris de ne trouver aucun élève devant la porte de la classe. Il est vrai que j’arrivais avec quelques minutes d’avance sur l’heure de la sonnerie. Pourtant d’ordinaire, mais c’était un ordinaire au fond très relatif puisque je n’avais eu que quatre cours avec ces élèves, les fois précédentes donc il y avait toujours quatre ou cinq terminales légèrement en avance qui m’attendaient en taillant le bout de gras. C’était le cas notamment de Cécile que j’avais rapidement distinguée parce qu’elle prenait souvent la parole, qu’elle s’exprimait fort bien et qu’elle aimait un peu trop à mon goût les citations grandiloquentes qu’elle puisait dans un répertoire pseudo-philosophique. La femme est l’avenir de l’homme, il faut sauver l’amour, ma liberté s’arrête là où commence celle des autres. Leïla et Adélaïde l’accompagnaient toujours. A elles trois elles aimaient refaire le monde. Ce matin-là cependant aucune d’elles ne traînaient dans les parages. J’éprouvai soudain un doute angoissant. Mes élèves auraient-ils été capables de tous sécher le cours afin de ne pas me rendre leur devoir ?

@ Gilles Pétel

C’est sans entrain que j’ouvris la porte de ma salle pour gagner lentement le bureau du professeur. Je commençais à relire mon cours pour me donner une contenance quand j’entendis la voix fluette de Yilmaz :

–  Qu’est-ce que vous faites là, Monsieur Pétel ?

–  Comment ça ! Qu’est-ce que je fais là ? Vous vous moquez de moi, Yilmaz. Où sont passés vos camarades ? Mais entrez ! Entrez donc ! La cloche vient de sonner.

–  Comment ? On ne vous a pas prévenu ?

–  Prévenu de quoi ? Mais entrez donc !

–  Mais Monsieur !

–  Quoi Monsieur ?! Voyons ! Ne restez pas dans le couloir !

–  Monsieur !

–  Oui?

–  Ils sont tous à Londres.

–  En Angleterre ?

–  Oui, Monsieur. A Londres, en Angleterre.

–  Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? A Londres !

–  C’est le voyage scolaire, Monsieur ! Vous ne le saviez pas ?

–  Vous voyez bien que j’attends les élèves ! C’est incroyable ! Et qui a organisé cette plaisanterie ?

–  C’est le professeur d’anglais !

–  Evidemment. Et comment s’appelle votre professeur d’anglais ?

–  C’est Monsieur Lahoud. Il ne vous a rien dit ?

–  Non. Il ne m’a rien dit. Et toute la classe est partie ?

–  Presque.

Souvent dans les voyages scolaires un, deux ou trois élèves restent sur le carreau, par manque de moyens ou en raison d’un refus des parents qui désapprouvent les sorties. Dans le cas de Yilmaz les deux raisons s’étaient sans doute ajoutées l’une à l’autre.

Je voulus sur le champ rencontrer Monsieur Lahoud mais mon élève me fit gentiment observer que celui-ci se trouvait précisément à Londres avec ses camarades. Leur retour était prévu pour le samedi matin.

En salle des professeurs je croisai Mme Durant, ma collègue de mathématiques, qui était de fort méchante humeur. Elle ne supportait pas de voir son cours de terminale scientifique supprimé pour un voyage scolaire. Elle avait pourtant eu la chance d’être prévenue. Mais c’était pour elle comme une question d’honneur. Les maths ne pouvaient passer après l’anglais. Puis le bonheur affiché par les élèves la veille de leur départ l’avait blessée. Ils adoraient leur professeur d’anglais. Quelle drôle d’idée ! me dit-elle avant de m’apprendre dans la foulée que mon prochain cours de philo serait également annulé à cause cette fois-ci d’un devoir sur table de mathématiques.

– On ne te l’avait pas dit ?

Gilles Pétel
Diogène en banlieue