E pur si muove !

“Le Nombre imaginaire” ou les mathématiques comme terrain de jeu où l’imagination seule fixe les limites.

Il est difficile d’aborder les rapports entre maths et religion sans mentionner la célèbre mais finalement assez mal connue controverse de Galilée. Au-delà des légendes et des raccourcis rapides, cette histoire éclaire en effet une dialectique profonde et toujours d’actualité entre vérité et modèle.

J’ai eu la chance il y a quelques années d’assister à une conférence sur le sujet donnée par un orateur dont la perspective était particulièrement intéressante, puisqu’il s’agissait d’un astronome jésuite américain, Guy Consolmagno, devenu depuis directeur de l’observatoire du Vatican.

Car il se trouve que oui, on ne rit pas : le Vatican dispose bien d’un observatoire et même d’un télescope (comme l’orateur dut le confirmer à un spectateur incrédule), avec lequel les Jésuites qui en ont la charge procèdent à des observations sans doute humbles mais qui n’en contribuent pas moins à l’enrichissement toujours en cours du catalogue des galaxies, tout en développant des actions éducatives.

De par ses fonctions, Frère Guy était idéalement placé pour avoir accès à de nombreuses pièces liées à la controverse de Galiliée et conservées aux archives du Vatican, dont bon nombre n’avaient pas été relues depuis l’époque.

Par ailleurs, quelles que soient vos convictions religieuses (et les miennes font de moi un perdant tout désigné au pari de Pascal), force est de reconnaître que les Jésuites cultivent souvent une exigence intellectuelle dans l’élaboration de leur foi qui les rend simplement passionnants.

Notre orateur nous avait prévenus : L’Église ne sortirait pas grandie de l’histoire que nous allions entendre, mais pas du tout pour les raisons que l’on pouvait penser. Et de fait, il apparut lors de cette conférence que la fortune changeante de Galilée avait plus à voir avec le climat politique du temps qu’avec la théologie – sa faveur auprès du Pape fluctuant avec les hasards de la guerre de Trente ans et les positions respectives de la France (alliée des Medicis, protecteurs de Galilée) et des Habsbourg d’Espagne. Le Pape, fin animal politique, sut jouer sur les deux tableaux en temps opportun, et Galilée en fit certainement les frais – la notion de dommage collatéral ne date pas d’hier.

Sur le plan théologique, en revanche, la bataille ne portait pas réellement sur le système du monde, sur une opposition frontale entre un géocentrisme réactionnaire et obscurantiste et un héliocentrisme moderniste voire révolutionnaire. Elle portait davantage sur un point philosophique assez simple mais fondamental: la distinction entre vérité et modèle.

Pour mémoire, le modèle géocentrique rendait compte du déplacement des corps célestes grâce à un assemblage fort complexe de cercles appelés épicycles. Si le soleil se contentait de tourner tranquillement autour de la Terre, les planètes devaient tourner sur des cercles dont le centre lui-même se déplaçait (en cercle également) autour d‘un autre centre, la Terre elle-même. Ce système ne marchait pas si mal compte tenu des limitations des observations de l’époque : il permettait de prédire le mouvement des astres avec une assez bonne précision. Mais il était bien compliqué. Le système héliocentrique de Copernic rendait compte des mêmes phénomènes d’une manière plus simple, et nul ne songeait à le nier : les calculs étaient tout simplement plus faciles à opérer si l’on supposait que les planètes, Terre comprise, tournaient en cercle autour du Soleil (les ellipses arriveraient plus tard).

Que l’Église fût effrayée de la révolution conceptuelle introduite par l’idée que la Terre ne soit pas le centre du Monde, on peut bien le penser, puisque l’héliocentrisme était mal vu depuis la publication un siècle auparavant par Copernic de son De Revolutionibus Orbium Coelestium ; par ailleurs, toute entorse à la doctrine artistotélicienne – entorse que l’approche empiriste de Galilée, basée sur l’observation, constituait de fait – ne pouvait être que mal vue par une partie de l’élite intellectuelle. Mais ce n‘est pas réellement là où Galilée avait un problème. L’Église, en soi, n’objectait pas à l’idée de se simplifier la vie en faisant « comme si » la Terre tournait autour du Soleil. Si le modèle héliocentrique rendait les calculs plus simples, pourquoi s’en priver ?

Ce qui fut reproché à Galilée, ce ne sont pas seulement les observations ou les moyens de calcul qu’il apportait en soutien de ce modèle : c’est d’avoir, au-delà du modèle, présenté un système du monde, une ontologie, une réalité. Galilée avait franchi la ligne qui sépare « tout se passe comme si » de « ça se passe comme ça », c’est-à-dire le modèle de la réalité.

Car, la réalité, Galilée n’avait tout simplement pas le droit d’en parler. Pourquoi ? Parce que décrire la réalité, c’est expliquer l’œuvre de Dieu. Et cela, c’est réservé aux docteurs en théologie. Or, comme nous l’expliqua notre conférencier, il se trouve que Galilée n’avait pas obtenu le diplôme, car il avait loupé (apparemment assez sèchement) l’examen de Latin !

On comprend bien que laisser un amateur prendre le boulot des professionnels qui, eux, ont réussi l’examen cum summa laude, ce serait créer un précédent fâcheux. Pas de ça.

Il y a quelques leçons bien actuelles à retenir de cette histoire quant à l’influence de la politique (et de la cuistrerie) sur l’évolution des idées. Sans parler du fait, toujours utile à rappeler, que la Terre ne tourne pas autour du Soleil non plus ! Elle tourne – comme le Soleil – autour du centre de gravité du système Terre-Soleil, situé il est vrai quelque part à l’intérieur du Soleil. Ce centre se déplaçant bien entendu sous l’influence gravitationnelle des autres planètes, et suivant le mouvement du système entier. La quête d’un point fixe rassurant est ancienne, mais toujours sans objet…

Yannick Cras
Le nombre imaginaire