En trop

Goutte d’Or–Barbès, quartier-monde, oxymore urbaine, marge au cœur de Paris. Enclave en mutation, exclusion et gentrification sur le même trottoir. Jamais aussi attractif que depuis qu’il a été déclaré “no-go zone”.

Du sang, du coton, des boîtes vides de Néo-codion
Méthadone, Rohypnol, Subutex, et autres cachetons
Une douille, un d’mes textes, des OD
Des seringues vides, désolé, des capotes pleines
Des 8-6, des 16, des Heineken
Tout type de déjection
Comme tous ces tracts en période d’élection
Toutes sortes de mégots, des merdes de cabots
Le sang d’un perdant, les dents d’un perdreau
Des canettes, des becs doseurs, des pipes à crack
Des résidus de drogue, Paris boum boum
Des gratuits, le Parisien, une revue porno
Le string bombé d’un travelo
Nos sales semelles, la grolle germant d’un clodo
Le larfeuille vide d’un naïf, des pigeons en morceaux
Les flaques de vomi, des papiers gras, des enfants rachitiques
Des rubriques nécrologiques, rarement de fric
Des meubles en cartons, des jouets, ces reliques abandonnées
D’un foyer explosé
Des emballages Quick, grec, turc, asiatique et McDo […]
Demande à la poussière qui elle fréquente
Demande au luxe avec qui il fricote
Mate le sol de nos villes, tu comprendras nos vies
Et si t’as toujours rien compris, eh bien baisse les yeux

Ainsi C. Sen, une des plus singulières voix du hip-hop made in XVIIIe, nous brosse-t-il un portrait de son quartier, à la manière d’un Arcimboldo trashy. Poème-poubelle, ode-décharge où s’entassent les tout petits riens, trottoir à la Prévert que cette chanson si bien titrée Demande à la poussière [1].

Suivent d’autres paniers en plastique, exposés côte à côte, formant un ensemble coloré d’objets hétéroclites : des coupe-ongles, des limes, des ouvre-boîtes en métal, des tournevis miniatures, des gants de crin, des taille-crayons, des couteaux, des fourchettes, vendus à l’unité, des tubes de savon à bulles, des peignes en plastique…

Ainsi Emmanuelle Lallement, sociologue qui se passionne pour cette « centralité » commerçante et immigrée [2], énumère-t-elle les étals d’une boutique, entre mille autres. Paris-souk, Paris-bazar – de Tati aux épiceries d’Orient, on y chine toute une prodigalité du Sud en super promo exclusive.

les voitures passent, tournent, accélèrent, ralentissent donnent des coups de klaxon
ambulances / pompiers / sirènes de police/ vélomoteur / motos pétaradant / camions de livraison / bennes / motards
le métro et son grondement lointain, surprenant
les cloches des églises : Sacré Cœur, St Denis, St Bertrand
les arabes jouent au loto / bagarre
les gens communiquent dans toutes les langues
il y a un souk de sons

Ainsi Danièle Basso, dans un article daté de 1981 [3], égrène-t-elle ce que des habitants lui disent entendre au hasard des rues, pour son « Enquête sur les sons » dans le XVIIIe arrondissement. Déjà Barbès est Babel, concert des langues de partout, l’arabe et le wolof, le bengali et l’anglais – celui des prostituées de Guinée ou celui des touristes en panique qui, au sortir du métro, trouvent Bamako plutôt que Montmartre. Polyphonie et cacophonie à la fois, avec pour refrain de la chanson et chœur de tragédie les sirènes des secours, tout gyrophare dehors, qui nous hurlent que quelqu’un est en détresse pas loin. Si le quartier était un son, il serait un de ces grands cris stridents qui dégringolent le boulevard en zigzaguant, et aussitôt écrasent tout le champ sonore.

Ainsi la caverne d’Ali Barbès s’ouvre-t-elle trésor au visiteur : sous le régime de la saturation. Tout ici est excès. Trop de formes et de couleurs sur les tissus d’Afrique, les DVD d’Inde ou les 300 mètres de graffs rue Ordener, trop de légumes dont on ignore le nom, le goût ou l’origine au marché Dejean, trop de cosmétiques pour éclaircir les peaux dans les vitrines. C’est là sans doute ce qui rend si riche la zone la plus pauvre de Paris : trop de couleurs de peau, tant de nuances de chair qu’un lexique créole même n’y suffirait plus, tout l’arc-en-ciel des épidermes qui couvre la surface de la Terre (mais l’on cherche encore la marmite pleine d’or du côté de la rue Myrha).

Et puis soudain, le silence.

Il a neigé sur Barbès.

Absorbés les bruits, dévorées les couleurs, dissoutes les formes. Le grand silence blanc de la neige a tout avalé, et quand je le traverse ce matin-là, le quartier se réveille tard sans comprendre de se découvrir si sobre, comme un comateux qui ne se reconnaît plus. Une paix de miracle est tombée sur la ville, et la voilà qui retient son souffle, mais pour Barbès la noire, Barbès la multicolore, la robe de mariée fait l’effet d’un linceul. Plus de son ni d’image qui m’assaille, le calme qu’il faut pour une promenade d’hiver, avec enfants qui façonnent des bonhommes et passants qui survivent au verglas, comme partout ailleurs – et plus rien qui ne soit « en trop » : mais où est passé mon quartier ?

Thomas Gayrard
(No-)go zone

[1] Du nom d’un chef-d’œuvre de John Fante, le génial romancier italo-américain qui racontait si bien les bas-fonds où traîne son héros Bandini qu’il aurait arraché des larmes au jeune Bukowsky, nous dit la légende.

[2] Emmanuelle Lallement, La ville marchande, enquête à Barbès, Téraèdre, 2012.

[ 3] Revue Espaces et sociétés, n°36-37, janvier-juin 1981 – et merci à l’ami Sébastien Rutès, mon compagnon de chronique, qui a  lui-même fait le glaneur de bibliothèque pour me dégotter cette merveille.

 

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