Les épinards de Darwin

“Elle porte plainte parce que son ex-conjoint oblige ses enfants à manger des légumes.”

Oui, cette mère de famille reprochait à son ancien compagnon de forcer leur progéniture à manger haricots, concombres, brocolis, courgettes, épinards, endives, salsifis et autres vertes horreurs. La plainte, déposée à la gendarmerie de Briec dans le Finistère, n’a eu aucune suite : le parquet ne l’a pas jugée recevable car, pour les services du procureur, être obligé d’ingurgiter des légumes n’est pas assimilable à un acte de violence, du moins tant que ça ne passe pas par un entonnoir. L’Organisation mondiale de la santé elle-même ne préconise-t-elle pas de consommer cinq fruits et légumes par jour ?

Les enfants n’étaient peut-être pas ravis de cette cure, sans doute auraient-ils préféré des glaces et du jambon, quand bien même la consommation excessive de viande augmente les risques de cancer du côlon ainsi que l’a récemment établi le Centre international de recherche sur le cancer. Quant aux crèmes glacées… Bref, plus ça va, moins on sait ce qu’il faut donner à manger aux enfants. Et même quand on le sait, ceux-ci ne sont pas toujours d’accord. Ce n’est d’ailleurs pas de leur faute. L’enfant “difficile” devant son assiette est seulement un enfant prudent, affirme l’organisme britannique Cancer Research UK. Il aurait en effet hérité d’un trait évolutif qui lui fait considérer tout nouvel aliment avec suspicion. Hier, disons à l’âge des cavernes, les restaurants étaient rares, le cookie au chocolat n’avait pas été encore inventé et les plantes étaient (déjà) pleines de toxines. C’est vers cette époque que les enfants auraient appris à se méfier des légumes verts, des fruits bizarres et de la viande pas très fraîche. Question de survie tout bêtement.

Aujourd’hui, on s’y retrouve mieux dans ce qui est comestible et ce qui ne l’est pas, si bien que les gamins pourraient manger les yeux fermés, sauf à vivre sous le toit de de cuisiniers épouvantables ou de dangereux empoisonneurs. Or non, ils continuent de chipoter presque tous, à des degrés divers. Les chercheurs britanniques s’en sont donc allés débriefer 564 mères de bambins âgés de deux à six ans pour en savoir plus, tout cela pour constater, après des générations de parents, que les enfants difficiles boudaient légumes, fruits et viandes mais qu’ils n’avaient généralement pas de problèmes avec gâteaux, céréales ou pommes de terre. Ils en ont conclu que cette bouderie relevait d’une stratégie élaborée pour éviter les toxines. CQFD.

Hélas, cette prudence est devenue contre-productive. Près d’un tiers des cancers pourraient être évités par une meilleure alimentation, avec en priorité une consommation accrue de fruits et de légumes, ont calculé les chercheurs britanniques. Alors que faire ? Les préconisations de la science n’ont rien de très révolutionnaire : accoutumer l’enfant très jeune à manger de tout, lui montrer au préalable que tel nouvel aliment est comestible en le goûtant soi-même devant lui. Méditer sur le sens de la vie et de l’évolution peut aider à avaler la dernière bouchée.

L’évolution est décidément une théorie bien pratique puisqu’elle permet aussi d’expliquer nos réactions de dégoût. Il y a quelques années, 40.000 personnes avaient accepté de remplir un questionnaire proposé sur le Web dans lequel il leur fallait noter le degré de dégoût que leur inspiraient des photos affichées sur le site. Résultat : les clichés liés à la maladie (plaies, fluides corporels, etc) ont été considérés comme les plus dégoûtants. Les responsables de l’expérience, des chercheurs de l’École d’hygiène et de médecine tropicale de Londres, en ont tiré cette conclusion : la fonction du dégoût au regard de l’évolution serait de nous protéger de la maladie.

Ceci explique sans doute pourquoi, à table, une omelette aux vieux pansements souillés fera un bide chez les petits comme chez les grands. Mais cela ne nous dit rien des raisons pour lesquelles les petits Anglais continuent d’avaler des petits pois à la menthe. Ne seraient-ils pas en droit d’aller déposer plainte à la gendarmerie de Briec ?

Édouard Launet

Sciences du fait divers

Imprimer Imprimer