L’espion aux sept maisons

Je découvre en lisant le livre de Louise Michel La Commune. Histoires et souvenirs une remarque intrigante : « Vaysset qui pour mieux conspirer avait sept domiciles à Paris ». Je n’ai jamais entendu parler du dénommé Vaysset, mais le fait qu’il ait eu sept domiciles me semble une exagération, même pour un espion versaillais et anti-communard. Je me dis qu’il doit s’agir d’une métaphore sortie de la plume merveilleuse de Louise Michel.

Piqué quand même par la curiosité, je me rends au garage où se trouve l’étagère de ma bibliothèque contenant les livres sur la Commune et j’y recherche le nom de Vaysset. Je trouve aussi son prénom, Georges, et son destin final : fusillé par les « Vengeurs de Flourens » durant les derniers jours de la Commune. Avant d’être fusillé, il avait lancé cette étrange menace : « Vous répondrez de ma mort devant le comte de Fabrice », lequel était apparemment un officier prussien et non un chef de l’espionnage versaillais. Son exécution, si l’on en croit le livre sur l’histoire de la Troisième République publié chez Tallandier, eut lieu sur le Pont Neuf, ce fameux neuvième pont auquel un jour je suis arrivé guidé par Julio Cortázar dans Les Armes secrètes : « Appuyé au parapet du Pont Neuf, il regarde passer les péniches et il sent le soleil d’été sur son cou et ses épaules » (traduction de Laure Guille-Bataillon). La place Dauphine est la pointe de l’île de la Cité. Le sexe de Paris, selon André Breton. Je me souviens d’une photo de moi prise à cet endroit par Daniel Mordzinski. Avait-il choisi sans le savoir le lieu de l’exécution pour me photographier ?

Je laisse le pont de côté pour revenir au personnage. Plusieurs heures plus tard, j’ai clairement en tête que Vaysset s’est fait prendre en essayant d’acheter le général communard Jaroslaw Dombrowski, ce merveilleux Polonais à fine moustache formé dans une école militaire pour aristocrates de Saint-Pétersbourg, membre actif du soulèvement populaire de Varsovie, mort à 33 ans sur les barricades en tant que général de la Commune, et qui donna plus tard son nom à la 13brigade internationale pendant la guerre d’Espagne.

C’est trop pour mon âme faible : un espion possédant sept maisons, fusillé sur le pont de Cortázar pour avoir essayé d’acheter Dombrowski, encore un peu et je vais finir par lire tout ce qui est disponible sur la 13brigade et la bataille de Teruel.

Du temps passe.

Dans l’histoire de la Commune écrite en collaboration avec Prosper-Olivier Lissagaray, Eleanor Marx Aveling, la fille de Marx, raconte que Vaysset a utilisé comme intermédiaire pour parvenir jusqu’au général communard un de ses aides de camp, Hutzinger, qui avait été un espion de la police dans le milieu des exilés londoniens, et qu’elle avait donc dû croiser, enfant, dans les réunions organisées dans la maison de son père.

Vaysset avait offert 500 000 francs selon les uns, un million et demi prétendent ceux qui exagèrent, et 10 000 d’après les plus modérés, à Dombrowski, pour qu’il retire ses troupes et laisse ouverte une des portes de Paris pour permettre aux Versaillais d’entrer. Le général communard se voyant proposer un sauf-conduit, et le paiement en billets de la Banque de France, ou une lettre de créance pour la succursale de la banque Rothschild à Francfort.

Vaysset sera dénoncé, arrêté, fusillé.

Merde alors. Est-ce que cela pourrait faire une histoire, un fragment de roman ? Ou rien du tout ?

Je suis sur le point de laisser tomber et de ranger tout ça dans le placard virtuel où je conserve tous les matériaux promis un jour à un meilleur destin, quand dans la merveilleuse étude de Bernard Vassor publiée dans le blog « Autour du Père Tanguy » je tombe sur la liste des appartements utilisés par l’espion Vaysset :

  • 28, rue Pigalle, prêté par un concierge alsacien et réactionnaire nommé Muller
  • 7, rue Pigalle, chez un parent
  • le domicile d’un comte dans la rue Neuve des Mathurins, sans doute au numéro 91
  • 48, rue Condorcet
  • 12, rue Frochot
  • 14, boulevard de Clichy
  • 3, rue de Douai, prêté par Alfonse Guttion
  • et enfin, son propre domicile, 32, rue Caumartin.

Sauf que si l’on additionne, on n’arrive pas aux sept domiciles que j’avais crus métaphoriques de Louise Michel, mais à neuf !

Que pouvait-il bien faire de neuf appartements ?

Je suis tenté d’aller vérifier les rues en prenant pour guide la série des Pardaillan de Zévaco. Heureusement, je m’abstiens.  

Jean-Baptiste Carpeaux, L’Espion. Épisode du siège de ParisPlusieurs mois se passent. En fouinant, je tombe sur un tableau. L’Espion. Épisode du siège de Paris a été peint peu après les événements par Jean-Baptiste Carpeaux, que je ne connaissais pas. Bizarre, un peintre assez conventionnel qui peignait et sculptait pour la cour impériale. Une foule bigarrée tente de lyncher un homme. Un espion des Allemands ? Un espion des Versaillais anti-communard ? Sur Internet, les avis divergent pour savoir si le tableau se trouve au musée des Beaux-Arts de Valenciennes ou aux Manchester City Art Galleries. Ce qui est clair en revanche c’est qu’on peut en commander une copie à une entreprise spécialisée pour la somme de 531 dollars et que l’on peut acheter un t-shirt avec le tableau imprimé pour 15,80 dollars. Je ne l’achète pas.

Un jour où ce que j’écris traîne des pieds pour se laisser raconter, je retourne à l’histoire sans intention particulière et j’essaye d’autres orthographes. Veysett/Vayset/Vaysset/Veysset ? Alléluia ! Je trouve une étude de P. Martinez sur les exilés et les espions dans l’English Historical Revue, un texte de sa veuve, une coupure d’un journal américain de province reprenant une dépêche d’agence, des versions plutôt conservatrices dans la Revue des deux mondes. J’utilise mon code d’accès de la Bibliothèque de New York pour trouver des versions complètes et lisibles de tout cela.

La version anti-communarde le décrit comme un homme « entreprenant, énergique et habile », un agriculteur de 59 ans (agriculteur ?) tenu à l’œil par la police communarde de Raoul Rigault durant un certain temps mais qu’il serait parvenu à tromper. Au moment où il est dénoncé pour avoir tenté d’acheter Dombrowski par l’intermédiaire de Hutzinger et de son épouse, dont le nom de jeune fille est Frossard, ils se remettent à sa recherche ; ils fouillent l’appartement de la rue Caumartin, arrêtent son épouse, il est ensuite dénoncé par le concierge de l’une de ses nombreuses autres adresses et c’est à l’hôtel du Lapin blanc à Saint-Denis (dixième domicile), qu’il est arrêté ; il y était descendu sous le nom de Jean et non de Georges. Curieusement, durant les interrogatoires, surgit une nouvelle adresse « où se tenaient les réunions les plus importantes » : le 29, rue de Madrid. (Onze maisons !)

Intervient dans cette histoire Théophile Ferré (lunettes, longue crinière, barbe fleurie, une bonne tête). Grâce au Dictionnaire de la Commune de Paris de Bernard Noël, je peux préciser sa biographie : militant blanquiste travaillant chez un avocat, condamné quatre fois sous le Second Empire pour ses opinions politiques, membre du 152bataillon de la Garde nationale, délégué du comité central républicain du XXe district avec Louise Michel. Il dirige le soulèvement des artilleurs le 18 mars. Je m’arrête. Je cherche la version du soulèvement proposée par Tardi et Vautrin dans une bande dessinée géniale, Le Cri du peuple. Quand je termine les quatre tomes, j’ai oublié pourquoi je suis revenu de façon aussi obsessionnelle à la Commune. (Est-ce que nous ne revenons pas tous à la Commune de Paris, mère de toutes les gauches ?)

Des mois s’écoulent, c’est par hasard que je retourne à Vaysset.

Est-ce le 24 mai, le jour où Ferré ordonne l’exécution de l’archevêque de Paris, ce qui justifiera sa future exécution en novembre 1871 ? Le fait est que le responsable de la sécurité et membre du comité central communard, accompagné par un peloton des Vengeurs de Flourens, vient chercher l’homme aux onze maisons au dépôt où il est emprisonné. Ils l’amènent au Pont Neuf, à côté de la statue de Henri IV. On dit que Ferré à lancé à Georges Vaysset : « Vous allez être fusillé. Avez-vous quelque chose à dire ? ». On dit que Georges a répondu : « Je vous pardonne ». Quatre hommes déchargent leurs fusils, le cadavre est balancé dans la Seine par-dessus le parapet. On dit que Ferré a dit : « Justice du peuple est faite. »

Où est-ce que tout cela m’entraîne ?

Je n’en ai pas la moindre idée.

Paco Ignacio Taibo II
Traduit de l’espagnol (Mexique) par René Solis
Histoires

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