La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

Folies Faust
| 07 Nov 2016
Angelus novus, AntiFaust, mise en scène de Sylvain Creuzevault. Une critique de René Solis dans délibéré

Angelus novus, AntiFaust, mise en scène de Sylvain Creuzevault (photo © compagnie)

Les manifs mènent à tout, même à Sainte-Anne, ce qui n’est pas le plus mauvais refuge quand on n’en peut plus de s’être fait gazer depuis le pont d’Austerlitz jusqu’au boulevard Arago. C’est dans le jardin de l’hôpital psychiatrique parisien que Marguerite Martin, Prix Nobel de biologie et quadragénaire érotomane, trouve asile juste avant l’entracte. Dans le Faust revu et refusé par Sylvain Creuzevault, comme dans Le Maître et Marguerite de Boulgakov, la folie est un cadeau du diable, une façon d’échapper au contrôle d’identité et à l’ordre établi.

Avis aux spectateurs, les trois heures trente que dure Angelus novus ne sont ni raisonnables ni bien léchées ; l’embrouille y règne et les personnages sont susceptibles de changer de peau, au sens propre : les masques conçus par Loïc Nevada participent d’un carnaval existentiel, d’un bal des sorcières où les zadistes de Notre-Dame-des-Landes croisent des assistants de Frankenstein dans un monde futuriste –on est en décembre 2016, voire en juin 2017– où tout est possible, y compris l’élection d’un chef d’orchestre mélenchoniste à la présidence de la République (rêve ou cauchemar, ce n’est pas clair…). Le tout se terminant en chansons, dans un Jardin des délices où se retrouvent humains, diables et marionnettes.

Angelus novus, AntiFaust, mise en scène de Sylvain Creuzevault. Une critique de René Solis dans délibéré

© compagnie

Entre tout cela, un fil, et même trois : les histoires parallèles –et mélangées– de deux savants (Kacim le neurologue et Marguerite la Prix Nobel) et d’un musicien (Theodor le chef d’orchestre). Trois “AntiFaust”, selon le mot de Creuzevault, qui mènent leurs travaux dans des laboratoires souterrains à l’équipement précaire, à la merci d’interventions intempestives de comparses maladroits. On s’y perd mais ce n’est pas grave, le spectacle a beau accumuler références, vraies et fausses pistes, il reste sous la menace permanente du rire, comme un démon libérateur venu nettoyer les yeux et les oreilles.

Au Théâtre Monfort à Paris, du 12 au 14 novembre, les anciens du groupe T’Chan’G  entendent honorer la mémoire de Didier-Georges Gabily, disparu il y a vingt ans, apôtre d’un théâtre qui brassait mythes anciens et monde d’aujourd’hui. Un théâtre d’excès, hors normes, imprévisible, revigorant. C’est cette même flamme que ranime le spectacle de Creuzevault.

René Solis

Angelus novus, AntiFaust, mise en scène de Sylvain Creuzevault. Une critique de René Solis dans délibéréAngelus novus, AntiFaust, mise en scène de Sylvain Creuzevault, Théâtre national de la Colline (Festival d’Automne), 75020 Paris, jusqu’au 3 décembre.

[print_link]

0 commentaires

Dans la même catégorie

De la démocratisation culturelle à la démocratie du vivant

La décentralisation culturelle française est née d’une intuition fondatrice : les grandes œuvres ne devaient plus être le privilège d’une élite sociale ou géographique. Elles devaient devenir accessibles à tous les citoyens. Les Maisons de la culture imaginées par André Malraux répondaient à cette ambition. Mais soixante ans plus tard, le monde dans lequel cette politique s’est élaborée n’est plus le nôtre.

Bernardines, suite et pas fin

Directeur du théâtre des Bernardines à Marseille de 1987 à 2015, Alain Fourneau travaille à la réalisation d’un « livre-outil » à partir de l’histoire d’un lieu majeur pour le théâtre d’essai en Europe.

Kelly Rivière remonte à la source

À partir d’un secret de famille (un grand-père irlandais disparu dont personne ne veut parler), Kelly Rivière, seule en scène, offre une hilarante pièce intime solidement construite. Dans sa quête des origines, elle passe sans cesse d’une langue à l’autre, jusqu’à brouiller les repères, comme si les barrières linguistiques étaient emportées par le flux de son histoire. Une incertitude linguistique qui fait écho aux incertitudes d’un final qui laisse beaucoup plus de questions que de réponses.

Jon Fosse ou la musique du silence

Si Shakespeare utilise dans son oeuvre un vocabulaire de 20.000 mots là où Racine n’en a que 2000, Fosse, lui, tournerait plutôt autour de 200. Une décroissance qui n’est pas un appauvrissement: comme ses personnages, la langue de Fosse est en retrait, en grève du brouhaha et de l’agitation du monde.