Livres, films, expos, danse, théâtre, photo, archi, design…

Les choix de délibéré

 

Un animal bien singulier

Un enfant, un étrange animal, New York. Et puis en bas une cave, et là-bas un zoo. Le nouveau roman de Béatrice Leca (prix Fénéon pour Technique du marbre, Seuil) n’entre dans aucune catégorie connue si ce n’est, à la rigueur, celles du conte et du rêve. Il est franc comme un enfant, et déroutant comme un kaléidoscope. Il réveille en nous non pas des souvenirs mais des sensations premières que l’âge s’est chargé d’emprisonner dans un fatras de rationalité et de fatalité. Il est rare que l’on nous donne l’occasion de les en extirper. La lecture de ce livre en est une, excellente. EL

L’étrange animal, de Béatrice Leca, éditions Corti, 2019, 14 €


Fine fleur

Premier volet d’un film-fleuve atypique, aux chiffres invraisemblables : quatorze heures de projection qui s’effeuillent en quatre parties, tournées pendant un peu plus de dix ans. Quatre actrices qui changent de registre et d’accent avec une versatilité époustouflante ; six histoires qui ne commencent ou qui ne terminent pas tout à fait (à une exception près), chacune rendant hommage à un genre cinématographique différent : en l’occurrence, les films de série B et le mélodrame musical pour ce premier épisode de 3h30, que Mariano Llinás revisite avec intelligence, un brin d’humour et plein de subtilité narrative. Quoi encore ? Une caméra prodigieuse, une bande-son magnifique (qui se permet même de rendre tribut au cultissime duo kitsch « Pimpinela »), et le bon vieux plaisir du cinéma, tout simplement. MDC

Mario Llinás, La Flor (Argentine), 840 minutes, avec Pilar Gamboa, Elisa Carricajo, Laura Paredes, Valeria Correa… Les 1ère et 2e parties du film sont sorties en France, la 3e partie est à voir en salles dès cette semaine, la 4e partie en avril.

Et, en prime, le duo Pimpinela dans une chanson cultissime de son répertoire :


La Mel : péril en la demeure des écrivains

En juillet dernier, c’était plié. Après de années de tensions, affrontements (et budgets en réduction), la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, avait tranché. La Maison des écrivains et de la littérature quittait le giron du Centre national du livre, son organisme de tutelle, pour dépendre désormais de la DRAC Île-de-France. Tout, en principe, devait continuer comme avant, après discussion amiable entre gens de culture. À la MEL, on s’est réjoui.
Neuf mois plus tard, c’est la catastrophe (avec envol de pétitions et tribunes, voir plus bas). Fin mars, les salaires des permanents pourraient ne pas être versés, et d’ores et déjà, les écrivains engagés dans des projets ont été informés qu’ils seraient payés…dès que possible. Car les caisses sont presque à sec. Le ministère aurait oublié de mandater la DRAC, d’où blocage. Histoire d’une liquidation amorcée, mais pas gagnée.
À quoi sert la Mel ? Elle mène une double vie. Rencontres permanentes d’écrivains et public, partenariat avec des universités, échanges et discussions qui culminent chaque année avec les Enjeux, quatre jours denses autour d’un thème. Le tout hors promotion, et avec des écrivains généralement intéressants, parfois rares. Sur un second versant (qui communique avec le premier) un travail de fond dans les collèges ou lycées (y compris le prix littéraire des lycéens). Moins visible, mais vrai travail de passeur. Celui dont régulièrement- et avec quelle nostalgie ! – on déplore la disparition.
Des écrivains ont protesté contre le retard annoncé de leurs émoluments. Ce qui se comprend. Mais peut-être devraient-ils se poser la question de l’existence même de la Mel. Car si un courrier récent de la DRAC annonce une amputation de 50 000 euros sur les 550 000 prévus pour les projets, il y a un grand silence (y compris dans les pétitions, d’ailleurs) sur ce que l’on nomme le budget de fonctionnement qui permet de rétribuer les onze salariés, d’acquitter le loyer de l’hôtel des frères Goncourt qui héberge l’association. Qui va payer ?  Le CNL, comme avant ? Plus son problème. La DRAC île de France ? Pas son problème non plus, on dirait. Le ministère de la Culture, du genre taiseux jusqu’ici ?
Et cerise sur le gâteau, La DRAC Île-de-France, comme son nom l’indique n’entend financer que des projets régionaux. Quid du reste du territoire, là où, justement, il y a souvent disette culturelle ? Lors de l’aimable conversation estivale, le maintien des actions était acquis. Aujourd’hui, rien n’interdit à la Mel de s’atomiser entre 13 DRAC métropolitaines… Mais il est vrai que la culture, justement, ne fait pas partie des points qu’Emmanuel Macron souhaitait voir abordés lors des Grands débats.
On parle ici d’environ un million d’euros, tous budgets compris. À rapprocher du spectaculaire Pass’ culture destiné aux 18 ans, actuellement testé sur cinq départements, à hauteur… de 34 millions d’euros. Mais si l’on saborde les passeurs, faudra-t’il s’étonner que le consumérisme y trouve davantage son compte que la découverte ?
La Mel n’est pas parfaite. On y a parfois préféré le bras de fer à la négociation . Elle a ses snobismes et ses insuffisances. Au moins, à la différence de bien des structures dites culturelles assoupies, a-t’elle des ambitions, des désirs, et mène-t’elle des actions, maintient-elle des présences, multiples, peu médiatisées, mais réelles.
En milieu contraire, plombé, une respiration. Contre l’asphyxie, plusieurs pétitions se sont montées ces derniers jours, ici sur Sitaudis, chez change.org. Deux tribunes ont été publiées versant universitaire sur Mediapart et côté écrivains et essayistes dans Le Monde. DC


Marronnages

Marronnages, lignes de fuite. Photo Bernard Gomez« Elle répondait mal, de mauvaise volonté, et on lui disait alors : Ouvre donc la bouche, qu’on t’entende, imbécile. Et elle répliquait à peine quelques mots. Je suis persuadé, moi, qu’elle comprenait sa position. » Oui, on en est convaincu, en lisant  quelques lignes de Victor Schoelcher (Des colonies françaises. Abolition immédiate de l’esclavage, 1842) : la jeune fille de seize ans, vendue entre baignoire et canapé, a tout compris.
Mais s’il est cité, ce n’est pas Schoelcher qui a fourni la passionnante matière première, humaine et historique, de Marronnages : c’est la Gazette de la Guadeloupe (période 1788-1847), qui consacrait une partie de ses colonnes aux avis de recherches des esclaves évadés, « marrons », à leur reprise, à leur emprisonnement, et éventuellement à leur vente en solde, comme « épaves » lorsque leurs propriétaires ne se souciaient pas de récupérer des non-productifs, ou des gens dont les frais de recherche et détention montaient trop haut. Femmes et hommes.
Dans leur sécheresse, les avis racontent des histoires effacées, des résistances ignorées, des terreurs, des marquages. Les signalements, à eux seuls, disent des pays d’origine, des traits de caractère. On découvre ainsi ce que sont les « allures » lieux refuges, campements d’évadés parfois nombreux ensemble, dont l’espace va se réduire promptement avec l’avancée de la colonisation.
Les lieux oublient-ils tout à fait ce qui s’y est passé ? Sylvaine Dampierre, cinéaste auteure du Pays à l’envers (primée au Cinéma du réel et aux Trophées des arts afro-caribéens), en collaboration avec Frédéric Régent, historien maître de conférence à la Sorbonne, président du comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage, se sont chargés du texte, du contexte, et d’un indispensable glossaire, à lui seul une mine.
Bernard Gomez (enseignant en photographie aux Beaux-arts de Bourges, à Paris 8 et à l’ENSAD) photographie la Guadeloupe depuis une décennie. Il a pour ce livre travaillé sur la trace, infime, imaginaire parfois, regardé ce que ces marrons avaient dû regarder un jour, forêts, marais, lieux en déshérence, pierres bouffées, la mer comme une frontière, regardé aussi ce qui en a découlé : c’est l’histoire, et aujourd’hui, en creux.
« Une monumentalité sensible », dit le texte : haute qualité de l’impression, beaux tirages ; on ne sait pas combien de temps les auteurs ont passé sur Marronnages, mais c’est un de ces livres aimés par ceux qui l’ont fait. DC

Marronnages, lignes de fuite, 96 pages, éditions Loco, 30€.


Les mots face au désastre

« … ici on trompe la mort, on la sait inévitable, on parle depuis elle, on parle déjà mort, mais depuis trois-quatre mille ans qu’on sait l’extinction inévitable, on sait aussi la tromper, on sait lui faire face, on sait la déjouer, c’est presque devenu instinctif : on reforme des liens perdus ou imaginaires, on se met à plusieurs, comme alors et comme aujourd’hui, et on se raconte des histoires ».
Car c’est de cela qu’il s’agit dans l’essai de Lionel Ruffel, ou plutôt de ceux-là, de ceux qui (se) racontent des histoires. Quelles histoires ? L’auteur – enseignant, dont l’expérience universitaire constitue en partie la matière de ce livre – s’attarde, en un récit qui tient à la fois du cours et de la discussion informelle entrelardée de digressions parfois savoureuses, sur trois exemples. Pour commencer, Les Mille et Une nuits. Rappelez-vous, Shéhérazade qui, nuit après nuit, raconte des histoires au roi, des histoires toujours inachevées au petit matin, et elle a ainsi la vie sauve, et les récits se poursuivent : « Mais à la fin, même dévastées, les Shéhérazade toujours triomphent ». Puis L’Insurrection qui vient : « Que contient ce livre qui le rend si dangereux, vous demanderez-vous peut-être ? […] Si dangereux que l’État français emprisonne neuf personnes et lance l’affaire dite de “Tarnac”, s’engluant dans un de ces fiascos judiciaro-policiers dont il a le secret ». Dernier livre-étape de cet ouvrage : le Décaméron où tout commence par la ville de Florence atteinte par la peste (« Certains parlent de cent millions de morts, d’autres disent que la moitié de la population disparut en cinq ans, c’est peut-être exagéré, je ne sais pas, mais quand on pense à nos séries télévisées contemporaines qui font des pitchs avec des horreurs comme 3% de l’humanité se volatilise au même moment ou un pays fait disparaître 10% de la population d’un autre, on se dit que plus personne n’assumerait le scénario de la peste noire : trop dément, pas assez crédible »). Des jeunes gens se réfugient dans une villa et, pour passer le temps se racontent… des histoires. Tiens donc, encore des histoires. Face au désastre, les mots. Au bout du compte, la question, ici, est toujours celle de la littérature. À quoi sert-elle, au fond ? D’autant qu’aujourd’hui, « ce dérèglement du livre moderne, son absolue prolifération nous devenait de plus en plus évidente en ce début de vingt et unième siècle […]. Quelque chose dans la circulations des textes et des données avait changé […] Les livres sortent du corps des livres, gagnent les espaces publics, les environnements numériques, les esprits affolés. »
Alors ?
Tromper la mort, on vous dit. Encore et toujours, et c’est rudement d’actualité.
Se raconter des histoires. NP

Lionel Ruffel, Trompe la mort, Verdier, 9,99 €


La nudité selon Ren Hang

Ren Hang, Untitled © Courtesy of Estate of Ren Hang and OstLicht GalleryLa Maison européenne de la photographie expose en ce moment un jeune artiste chinois disparu en 2016, à l’âge de 29 ans. Il laisse derrière lui des centaines de clichés dont le thème principal est la nudité. Plus précisément, Ren Hang montre des corps enchevêtrés qui évoquent parfois certains dessins de Hans Bellmer. C’est là où cet artiste est le plus surprenant, flirtant avec l’absurde ou le surréalisme. D’autres photos où les corps se mêlent non les uns aux autres mais à la nature ou à l’animal sont peut-être moins convaincantes. Dans tous les cas, ce jeune artiste dérangeait le PCC et on comprend bien pourquoi : la Chine qu’il montre est loin des images de la propagande officielle. Un étage au-dessus, le curieux pourra aller jeter un coup d’œil à l’exposition d’une autre photographe, Coco Capitá, née en Espagne et installée à Londres. Sa cote, nous dit-on, ne cesse de monter. Il n’est cependant pas certain qu’il faille la suivre si haut ! Chacun jugera. GP

Ren Hang, exposition à la Maison européenne de la photographie, 5/7 rue de Fourcy, 75004 Paris, du 6 au 26 mars


Luigi Ghirri et le sens de la ligne

LuigiGhirri_Salzburg1977

Le Jeu de Paume montre actuellement une superbe rétrospective consacrée au photographe italien Luigi Ghirri (1943–1992). Originaire d’Emilie-Romagne, Ghirri s’intéresse particulièrement aux traces que laissent les hommes dans le paysage. Ici pas de nature magnifiée mais un décor fabriqué par la culture, une culture d’ailleurs populaire comme cette foire de Modène que Ghirri photographie de façon décalée. Puis çà et là apparaissent des silhouettes, des êtres esseulés et pris dans espace construit au cordeau. Méconnu du public français, Luigi Ghirri est un grand artiste qu’il faut découvrir. GP

Luigi Ghirri, cartes et territoires, exposition au Jeu de Paume, Concorde, Paris. Jusqu’au 2 juin.


Tofu, saké et autres gourmandises

L’argument, mince en apparence : c’est l’histoire d’un petit restaurant de quartier, d’une de ces gargotes ouvertes toute la nuit qui accueillent une clientèle des plus diverses, d’habitués et d’hôtes de passage. Et chaque histoire – qui tient sur quelques pages – se noue autour d’une nuit et d’un plat. Ce dernier (Wiener rouges, saucisses de poisson, tomates fraîches, riz au beurre, salade de vermicelles…) résulte d’une demande de la part d’un client. En entrant, celui-ci formule ses desiderata et le patron, qui s’est engagé à préparer tout ce qu’on lui demande à condition d’avoir les ingrédients nécessaires, s’exécute de fort bonne grâce.
Et c’est le début… d’une histoire, d’une tranche de vie. Ou plutôt, d’une plongée dans un univers qui, au sein des limites étroites du cadre de l’image, va chercher loin. On pourrait s’arrêter à l’anecdote : un fils en conflit avec sa mère, une croqueuse d’hommes, un animateur de club, une obsédée des régimes amaigrissants… Une succession de portraits, de conflits au sens dramaturgique du terme. Mais c’est plus que cela. Il y a une grâce troublante dans ces mille et une nuits du quotidien, où les habitués sont tantôt acteurs, tantôt témoins, où le patron accompagne, de sa présence à la fois bienveillante et perplexe, tout ce monde qui se presse chez lui, avide de chaleur et de cordialité. L’ordinaire se teinte d’une forme d’irréalité qui laisse pressentir ce qu’il y a de mystérieux et de singulier dans ces existences qui se côtoient l’espace de quelques heures. Le mystère de la poésie, d’une profondeur de champ qui ne s’explique pas. La simplicité du dessin y est peut-être pour quelque chose. Le trait pose sur le papier un objet ou une mimique, un détail ou un plan d’ensemble qui, parce qu’ils sont sans grande profondeur, acquièrent une présence saisissante.
Laisser agir – voilà ce qui s’impose au fil des pages. Une attention, une rêverie, une lenteur. La plupart des scènes se déroulent en intérieur, avec quelques échappées urbaines. Les abords du restaurant, un bout de rue, un fragment de ciel noir et pluvieux. Pas besoin d’en montrer plus. Au dedans, la lumière, les discussions, les querelles, parfois, et les plats. Simples, de ceux que l’on ferait chez soi mais qu’il est si bon de manger ailleurs. Et qui tous sont liés à un souvenir, un rituel, une nostalgie. Et comme de juste, on est là pour partager. Aussi, lorsqu’un client exprime le souhait de manger telle chose, les autres ne tardent pas à l’imiter. C’est plus qu’une simple curiosité : une participation. La représentation visuelle des plats y gagne en densité expressive. Ce qu’offre le patron de la Cantine, c’est là encore de la présence.
Cette poésie qui se dégage de l’ouvrage est d’une ironie subtile. Enfin, ironie… On peine à qualifier ce souffle d’humour, de distance, d’implication souriante, pas guindée, qui traverse ces vignettes. Le verbe joue à cet égard un rôle essentiel. Et là, il faut rendre hommage à la traduction. Elle est pour beaucoup dans le plaisir qu’on prend à vivre ces nuits en compagnie de ces individus humains, si humains. Extrêmement juste, précise, elle cisèle les dialogues, les fait résonner avec finesse et à-propos. De tout cela il ressort, oui, une impression d’acuité, comme un faisceau de lumière qui dit, sans s’attarder ni expliciter. Juste ce qu’il faut. CG

La Cantine de minuit, de Yarô Abe, aux éditions Le Lézard Noir. Quatre volumes, traduits par Miyako Slocombe.


Au bonheur des passages

De la galerie Véro-Dodat aux Arcades des Champs-Élysées, combien y a-t-il eu de passages à Paris ? 305. Il y en avait encore plus d’une cinquantaine au XIXe siècle, il y en survit 18 aujourd’hui, raconte Patrice de Moncan, dans son ouvrage Les passages couverts de Paris, aux 330 illustrations, peintures et photos, très informatives et animées. L’auteur, historien de la ville, nous explique comment ces voies « mises sous cloches » sont nées en 1786, d’abord dans les jardins du Palais Royal. Les rues sales, noires et encombrées devenaient impraticables, elles empêchaient aussi les boutiquiers de tenir commerce sur les trottoirs. Les passages vont devenir un refuge pour des flâneries plus agréables et protégées, et ils vont surtout s’affirmer comme le « nouveau mode d’exploitation commerciale » du capitalisme naissant et de la spéculation.
Car il fallait s’approprier le passant, « se l’asservir corps et âme, l’ensorceler, qu’il oubliât tout, face à des pyramides de chapeaux, des amphithéâtres de pendules », des bottes ou des socques, des pipes et du tabac, des étalages de livres, des ateliers d’imprimeurs. Des nouveautés de toutes sortes. Des bains aussi, des cabinets d’aisance et des salons de décrottage. Les théâtres, les artistes, les cafés, les restaurants naissants et estaminets faisaient bon ménage avec ces galeries, dont le Lyrique, passage Jouffroy. Et s’y animaient d’attractives images, le « machins en rama » comme les nommait Balzac, les diaphanoramas, les dioramas. S’y tenaient aussi des bals, des carnavals. Ces passages étaient conçus pour les classes les plus aisées, des « Incoïables » aux bourgeois en ascension. Mais y « travaillaient »  évidemment des filous vide-goussets, des prostituées. Des « sans toits ni feux » qui y dormaient, tolérés. Les petites gens, les plus défavorisés se contentaient de regarder, comme dans un parc d’attraction.
Car ces rues couvertes si attirantes furent érigées en symbole du progrès, le progrès technique de leurs architectures, de la fonte au verre, avec ses « torrents » de lumière face aux rues noires. En 1811, les premiers becs de gaz apparaissent, passage des Panoramas. Des lieux d’illusions, des cavernes d’Ali Baba. « La chaleur l’hiver, la fraîcheur l’été, jamais de poussière, de boue », telle était leur devise. Et on s’y pavane, dans ces « villes dans la ville ».
Ainsi, pendant deux siècles, au fil de ces passages, on va flâner entre délice ou cauchemar avec le journaliste-écrivain Auguste Luchet (1806-1872), avec Aragon passage de l’Opéra, Céline passage de Choiseul, et tant d’autres, dont Walter Benjamin. Qui écrit dans Paris capitale du XIXe siècle, publié en 1939 : « Ces passages, récente invention du luxe industriel, sont des couloirs au plafond vitré, aux entablements de marbre, qui courent à travers des blocs entiers d’immeubles dont les propriétaires se sont solidarisés pour ce genre de spéculation. Des deux côtés du passage, qui reçoit sa lumière d’en haut, s’alignent les magasins les plus élégants, de sorte qu’un tel passage est une ville, un monde en miniature… Les passages qui se sont trouvés primitivement servir à des fins commerciales, deviennent chez Fourier des maisons d’habitation. Le phalanstère est une ville faite de passages. Dans cette « ville en passages » la construction de l’ingénieur affecte un caractère de fantasmagorie. »
Ils ne seront pas détournés par Fourier. Devenues trop petites, ces galeries vont être détrônées par les grands magasins, avec la même recette capitaliste mais d’une autre ampleur à partir de 1850, dans la capitale que transforme dans de plus grandes largeurs Haussmann. Et l’éclairage se généralise partout. En 1870, on les méprise, on en supprime. Les passages touchent le fond de 1950 à 1970, désuets, et détruits, transformés parfois en parking. Des galeries marchandes modernes, sans grâce ni architecture, les remplacent.
Dans les années 80, ils deviennent branchés, le couturier Jean-Paul Gaultier s’installe passage Vivienne. Leurs architectures se redévoilent, certains vont être rénovés.
C’est une profonde balade historique, politique et artistique que nous offre là l’auteur. Suivons le pour ré-explorer le passage Brady, et les 17 autres qu’il remet en scène, jusqu’au passage de monsieur Puteaux dans le VIIIe arrondissement : un méconnu, un raté de 1839, son propriétaire avait misé (et perdu) sur l’implantation, à proximité, d’une gare de l’Ouest. C’est la gare Saint-Lazare qui s’installera, mais plus loin. AMF

Patrice de Moncan, Les Passages couverts de Paris, éditions du Mécène, 29,90 euros, novembre 2018.


Must See

Denys Arcand - La chute de l'empire américainLe dernier film de Denys Arcand, La Chute de l’empire américain, est sorti en salle ce mercredi et il faut aller le voir sans tarder : a must see ! comme on dit en anglais. Avec ce film, Arcand clôt une trilogie commencée avec Le Déclin de l’empire américain (1986), suivi des Invasions barbares (2003). Chacun de ces films est une pépite de drôlerie posée sur une terre sombre : la morale du cinéma d’Arcand est cruelle. Dans son dernier opus, Denys Arcand part d’une scène invraisemblable (un hold-up raté qui tourne au bénéfice d’un « innocent ») pour développer une intrigue aussi rigoureuse que machiavélique. In fine… mais il vaut mieux ne pas dévoiler la fin qui est superbe. GP

Denys Arcand, La Chute de l’empire américain. Sortie en salles le 20 février.


Le tueur et le rabbin

Manuel Benguigui, Un bon rabbin, Mercure de France, 2019Chlomo est un bon rabbin : le titre du roman l’annonce d’emblée, et le récit qui suit le répète à l’envie, refrain qui donne au texte des allures de comptine malicieuse. Un beau jour, un tueur à gages débarque dans sa synagogue. « Un tueur à gages fatigué, suicidaire apparemment » : « Il tue des gens contre de l’argent. Depuis des années. Il n’a toujours fait que ça. Et il n’en peut plus. Il explique cela sans aucune torsion du visage, comme s’il expliquait qu’il n’en peut plus d’exercer dans la boulangerie ou les assurance. Il n’en peut plus de tuer ». Alors Chlomo, toujours « à l’écoute de Dieu et des hommes, à leur service », va chercher une solution. Et, au bout du compte, va proposer au tueur de le soulager dans son travail : « Il demanda la permission à Dieu, solennellement, arguant de la sincérité de sa démarche. Dieu ne manifesta aucune objection ». Manuel Benguigui déroule ici, avec la délicatesse qui est toujours la sienne, une histoire aux allures de fable qui pose, mine de rien, la question du bien et du mal, en un conte à la fois moderne et désuet. NP

Un bon rabbin, de Manuel Benguigui, Mercure de France, 2019


Retour à Stockholm

« Le 23 août 1973, peu après l’ouverture des bureaux, un détenu suédois fraîchement évadé pénétrait dans la principale succursale de l’une des premières banques de Suède, la Sveriges Kreditbank, avec l’intention d’y commettre le forfait le plus ambitieux d’une longue carrière criminelle. » Une fois dans la place, le braqueur obtient qu’on libère l’un de ses camarades alors emprisonné, qui le rejoint, et les deux hommes prennent en otage quatre employés durant six jours dans des conditions parfois très pénibles, tenant en haleine le pays tout entier. Le reportage haletant du journaliste Daniel Lang, paru à l’origine dans le New Yorker en 1974, mêle récit factuel et témoignages des ravisseurs, des policiers, des psychiatres et des otages. Ces derniers ont pris le parti de leurs geôliers, sentiment qu’ils conservèrent par la suite : « il s’avéra que ceux-ci persistaient à voir en la police « l’ennemi » et à croire qu’ils avaient la vie sauve grâce aux deux ravisseurs », l’une d’entre eux alla même jusqu’à leur rendre visite par la suite en prison. Allia publie là le récit d’une naissance, celle du syndrome de Stockholm, phénomène depuis observé dans d’autres contextes, les dictatures notamment, et même, plus récemment, dans le monde du travail. Passionnant. NP

Daniel Lang, Stockholm 73 (traduit de l’anglais par Julien Besse), Allia.


The Paper, l’Adriatique noire

… ou grise, toujours, couleur Baltique, le plus souvent cadrée avec un bout de grue, de chantier ou d’entrepôt dans le champ. On entrevoit le vieux centre et ses ruelles, restos et bars, mais c’est dans les tours 1960, le port industriel, et bien sûr quelques riches villas (loftées, Ikea amélioré) que tout se passe ou presque. C’est la Croatie, Rijeka.
Netflix le dit, The Paper (Novine) est la première série slave. Si l’on excepte toutefois l’indigeste The Teach polonais sur Canal+, qui ne raflera pas le prix du scénario. Mais The Paper, dont la saison 2 vient d’arriver est certainement la première série croate et la seule à être diffusée dans 190 pays. En faisant un tabac en Amérique latine. Peu ou pas de critiques en France à ce jour où l’œil se porte vers l’ouest, toujours : dommage, The Paper a les qualités des vrais romans noirs, atmosphère, personnages, envers du décor, plus un rien de baroque.
La saison 1 s’ouvrait sur le rachat du seul quotidien indépendant de la seconde ville croate, Rijeka (si l’on excepte un site internet plus friand de clics que d’éthique) par un mini oligarque du béton. Les journalistes s’inquiétaient, non sans raison. Mais souplesse d’échine, petits arrangements, placardisations, courage discret et ruses pour faire passer les informations indésirables, rien de si dépaysant ? On travaille en open space mais on a dû congédier les maquilleuses, tous les visages et les corps sont marqués, fatigués, le stylisme vestimentaire hérité du socialisme. Même le riche bétonneur, en dépit de sa maison grand luxe, aurait bien besoin de voir un dentiste avant de vouloir régler son compte à l’ambitieux maire de la ville et ex-comparse. Dijana Mitrovic (Branka Katic, superbe en royale épuisée), la journaliste d’investigation vedette de Novine, mûrit ses enquêtes en descendant une quantité impressionnante de « cognacs » au bar – salle de rédaction bis – et entretient des relations ambigües avec des personnages louches. Grandit l’impression qu’en fond, derrière l’histoire du journal, s’en profile une autre. Bingo à hauteur d’épisode 10, lorsqu’un très jeune journaliste, sympathique personnage dépourvu de tout repère moral, probablement au biberon au début des années 90, interroge un vieux briscard, passé-chargé-mais-loyauté-sans-faille : « Ca remonte à la guerre ? » Réponse : « Tout remonte à la guerre. »
Et la guerre est bien là, en saison 2. Avec corruption généralisée, présidentielles dans la quinzaine et lutte au couteau entre un candidat ultra-nationaliste aussi dépourvu de scrupules que résilient, et une candidate dite de gauche sociale-démocrate qui ne vaut pas beaucoup mieux, le journal une nouvelle fois racheté, une rédaction encore amaigrie. Et la guerre, la vraie, celle de la Yougoslavie explosée, qui ressurgit avec violence. Peu de morts cependant : les morts, il y en a eu tant, ils sont déjà là. Les personnages, qui n’étaient déjà pas simples, gagnent en épaisseur et ont de plus en plus l’air fatigué. Tout l’art d’Ivica Djikic, écrivain, ancien directeur de journal disparu et auteur de la série est de subtilement distiller le poison du passé, tandis qu’il dézingue tout ce que le pays compte d’institutions, à commencer par l’église catholique, dans ce pays où il est bien plus grave d’avoir poussé une fille à avorter qu’assassiné une ou deux personnes et détourné des millions d’euros. Toujours à l’épisode 10, le père exilé (en Serbie) de l’investigatrice de choc lui demande « pardon pour tout ». Mais de quoi ? Il y a dans The Paper un clandestin propos, très organisé, qui sous-tend l’impeccable série.
En compagnie du réalisateur, Dalibor Matanic – il a un faible pour les inserts hallucinés, multiplie les panoramiques sur ces toitures roses enserrées de gris –, Ivica Djikic travaille déjà sur la saison 3, focalisée sur le monde judiciaire. Espérons que cette fois Netflix se donnera la peine de sous-titrer un peu mieux, notamment en traduisant les citations qui ouvrent chaque épisode. DC


The Paper, saisons 1 et 2, sur Netflix.


Écrire, lire, traduire la poésie

Acheter des livres en espagnol à Paris n’est pas une mince affaire. Il y a eu les Éditions hispano-américaines de la rue Monsieur-le-Prince, la librairie espagnole de la rue de Seine, le Salón del Libro de la place de l’Estrapade. Toutes trois ont fermé. Jusqu’à il y a peu, la librairie Palimpseste installée depuis 1967 dans la rue Santeuil, face aux locaux de la Sorbonne Nouvelle, proposait – outre des rayonnages aussi utiles aux universitaires d’en face que riches des choix de l’hôte Thierry Saillot – un très honorable rayon hispanique en VO. Mais la librairie était en difficulté et, malgré un appel à « sauver Palimpseste », elle n’a pas réouvert ses portes lors de la dernière rentrée universitaire. Il n’y a donc plus dans la capitale qu’une librairie latino-américaine et nous souhaitons longue vie à Cien Fuegos qui, après avoir ouvert ses portes dans la rue de la Forge-Royale, vient de s’installer dans le XVe arrondissement parisien. On peut y aller chercher des livres, mais pas que. La librairie propose tout au long de l’année des rencontres, lectures et ateliers variés. Prochain rendez-vous : un atelier de poésie sous-titré « Écriture, lecture et traduction », mené par Laura et Miguel Ángel Petrecca. Côté lecture : des poètes latino-américains du XXe siècle à nos jours. Côté traduction : lire des traductions réalisées par des poètes, penser la traduction comme un laboratoire de poésie. La langue de l’atelier sera l’espagnol, les langues des textes traduits ou à traduire seront aussi le français, l’anglais et le chinois (Miguel Ángel Petrecca, fondateur de la librairie, étant lui-même traducteur de littérature chinoise). Que l’on soit poète, traducteur, lecteur ou curieux, il serait bon d’y aller voir de plus près. CV

Librairie Cien Fuegos, 12 avenue de Champaubert (entrée en sous-sol), 75015 Paris, métro La Motte-Picquet Grenelle.
L’atelier aura lieu deux jeudis par mois à 19h. Première séance le jeudi 5 février. Pour s’inscrire, écrire à info@cienfuegos.in ou appeler le 06 51 74 97 81.


Une famille vraiment hantée

De loin, cela ressemble à une bonne vieille série d’épouvante. De près, c’est une plongée fracassante dans les traumas d’une famille dont les rejetons sombrent dans la drogue, la dépression ou se mettent à ériger des remparts d’acier autour d’eux. C’est un savant mélange de Six Feet Under et de ce film glaçant qu’est Burnt Offerings (Dan Curtis, 1976). The Haunting of Hill House innove assurément, en particulier dans son sixième épisode (sur dix) qui est essentiellement tourné en plan-séquence. En un long mouvement fluide, la caméra s’affranchit du temps et de l’espace, nous emmenant d’une chapelle de pompes funèbres en Californie à une maison hantée de la côte Est, dévoilant à la fois les racines et les fleurs, les causes (supposées) et les effets. On en reste comme deux ronds de flan. Tremblotant naturellement. EL


The Haunting of Hill House, de Mike Flanagan, sur Netflix


Il Miracolo, une histoire du trouble

Dieu, ces derniers temps, visite souvent Arte et c’est tant mieux. Après Au nom du père, co-production avec le Danemark, et son ravageur pasteur, voici Il Miracolo, co-production avec l’Italie, avec sa vierge en plastoc qui pleure des litres de sang. Serait-ce un rien passéiste ? Parce que l’Italie, là, semble moins habitée par les miracles de la madone que par de bons vieux démons. Erreur.
Niccolò Ammaniti fait ses débuts en réalisation, il est jeune écrivain connu, traduit en France chez Grasset (par Myriam Bouzaher), a reçu le prix Strega (l’équivalent du Goncourt) et, pour expliquer son passage à l’image, ne dit que cela : cette vierge, qui lui est apparue au moment d’écrire, il n’avait pas envie de la céder à d’autres. Y a-t-il meilleure raison pour générer livre ou film, que quatre mots ou une image qui ne vous lâche pas ?
D’où ce formidable Short cuts à l’italienne qui, partant de la pleurante dame, fait entrer en scène un président du Conseil italien en campagne électorale à haut risque (Guido Caprino, tout en subtilité) : nous sommes en plein Italiaexit potentiel ; son épouse que l’on peut croire évaporée mais qui possède un vrai potentiel de nuisance politique, et regrette le militant sans petits arrangements qu’elle a aimé ; un prêtre dont la foi s’est bien effondrée et qui est devenu champion polyvalent du vice, jeu, sexe, escroquerie (Tommaso Ragno, prix d’interprétation au festival Séries Mania) ; une baby-sitter polonaise membre d’une improbable secte fredonnante (hommage sans doute à The Leftovers que Niccolò Ammaniti a bien aimé), un père et son fils en plein dilemme Abraham/Isaac quelque part en Calabre, une scientifique spécialiste de l’ADN chargée d’analyser le sang virginal, ce qui pourrait bien l’emmener vers l’extrême (impeccable Alba Rohrwacher qui magnifie ses rôles ici avec discrétion), une amoureuse éconduite trente ans plus tôt mais de nature entêtée, un général qui pense, et quelques autres.
   
Le miracle est bien là, y compris chez les plus rationnels des personnages (du moins en apparence) : directement ou indirectement la statuette sème le trouble dans les vies et les esprits mais la fragmentation permanente du réel est déjouée, portée par une narration qui d’éparse devient progressivement lumineuse. Et même parfois inspirée. DC

Il Miracolo, de Niccolò Ammaniti, sur Arte. L’intégralité de la série est en ligne depuis le 4 janvier, la diffusion sur la chaîne débutant le 11. Et prions pour que les spectateurs en Arte +7 télévisuel aient accès à la version originale, ce qui n’est pas toujours le cas.


De quoi L’Amie prodigieuse est-elle le nom ?

L'Amie prodigieuse (décor)

Ça ressemble à un film néoréaliste, mais ça n’en est pas un (même lorsqu’une scène sort tout droit de Rome ville ouverte). Ça à l’allure d’une vaste fresque sociale, mais n’en est pas tout à fait une (trop lissée). Tout comme les livres d’Elena Ferrante ont un air de chef d’œuvre mais n’en sont pas vraiment. Co-produite par HBO et la RAI, l’adaptation en série du premier tome de la tétralogie à succès, L’Amie prodigieuse, est arrivée sur Canal+ à la mi-décembre, et y restera pour un bon moment, tandis qu’en Italie, quinze jours plus tôt, elle rassemblait… 54 millions de spectateurs.
L'Amie prodigieuse (épisode 1): udovica Nasti (Lila), Elisa Del Genio (Elena)Eh oui, pas difficile de rester scotché devant son écran, à engloutir les huit épisodes jusqu’à deux heures du matin. À suivre les existences, de l’enfance à la fin de l’adolescence, de deux gamines mal nées dans une cité d’après-guerre construite aux confins de Naples. Béton vertical et bien gris, cours sans un atome de vert. Reconstruction inspirée – les couleurs en moins – du quartier de Rione Luzzatti à Naples, mais Naples, comme la mer, est d’abord absente. Lena et Lila, toutes deux, vont tenter de s’extraire de la cité, de ses « riches » dont le fascisme a fait la fortune, de sa camorra en composante obligée, et des règles oppressantes qui régissent la vie des filles. Et leur amitié, parfois défaite mais toujours recommencée, est le fil rouge des quatre romans. Avec cette curieuse impression, grandissante : tout est là, et quelque chose est dépeuplé. Presque rien…
L'Amie prodigieuse (épisode 1): Ludovica Nasti (Lila), Elisa Del Genio (Elena)L’adaptation à cet égard est fidèle, très. Elena Ferrante y a veillé, imposant par exemple le parler napolitain, qui même pour des oreilles françaises sonne différemment. Pas de trahison, mais au contraire une mise à nu des rouages du livre, à commencer par l’opposition entre les deux personnages principaux (et formidablement interprétés, avec mention spéciale pour Ludovica Nasti, dix ans) : Lena, intelligente, sage, poursuivant ses études mais ne brillant que grâce aux fulgurances de Lila, renvoyée travailler chez son cordonnier de père, mais rebelle surdouée, et surtout, créative. Même collée au ressemelage, elle dessine d’improbables stilettos. L’enjeu sous-jacent est moins le savoir que la capacité à s’emparer de celui-ci, du réel, des chaussures, des amours de Didon, de l’apprentissage du grec, pour inventer autre chose.
Le « je » de L’Amie prodigieuse est celui de Lena, qui trimballe un sentiment d’imposture au travers de son sans faute scolaire. On pense soudain à Goliarda Sapienza, née à Catane en Sicile, elle, rebelle assumée, dont l’œuvre majeure, L’Art de la joie, bien dépeigné, avec boiteries dans les agencements mais fort courant porteur, ne connut le succès qu’après 2005 (elle était morte en 1996). Il y a du Goliarda chez Lila, le versant sauvage, mais en amorti.
Elena Ferrante – on ne revient pas sur le fait qu’elle refuse d’apparaître et abhorre la promotion, toutes choses plutôt sympathiques quoique devenues avec le temps formidable machine de promotion inversée – accorde de rares interviews et se réfère volontiers à Elsa Morante, Virginia Woolf, Marguerite Duras, mais n’a jamais mentionné Goliarda Sapienza. Excellente écrivaine populaire, elle aimerait quand même mieux figurer au panthéon des très grandes. Les références, c’est à double tranchant : en pensant à Duras qui savait si bien brouiller les codes romanesques et « prendre le large de la littérature », on se dit que ce large est absent chez Elena Ferrante, comme dans la fidèle série qui nous la joue neo-réaliste, façon Reader’s Digest.
On notera qu’il n’y pas ici un seul spoiler, seulement de quoi troubler éventuellement une absorption placide, et encore… Finalement, on se fiche de savoir qui est Elena Ferrante, on sait qui est Lena, l’endurante étudiante qui sait agglomérer les éclairs intellectuels de Lila et les inscrire dans une dissertation acceptable et bien notée. Mais qui est Lila ? DC

L’Amie prodigieuse, saison 1, huit épisodes, Canal+.

Elena Ferrante, Frantumaglia. L'écriture et ma vie, Gallimard, Du monde entier, 2019Le quatrième et dernier tome de L’Amie prodigieuse, L’Enfant perdue, est publié ce mois-ci en poche chez Folio.
Ainsi que Frantumaglia, correspondances diverses, sous-titré L’écriture et ma vie, dans la collection Du monde entier, Gallimard, 2019.


Jean Paul Gaultier : freak et chic

Jean Paul Gaultier (Folies Bergères) © Augustin DétienneÀ la télé, sur les bus, en 4×3… L’information n’a pas pu vous échapper : Jean Paul Gaultier fait son show aux Folies Bergères. Un spectacle sur la mode avec pour trame la vie du créateur. La caméra de Yann L’Hénoret, à qui on doit notamment Emmanuel Macron, les coulisses d’une victoire (2017), suit le couturier dans les coulisses d’une fastueuse réalisation où se mêlent danseurs, stars (Nile Rodgers de Chic, Madonna, Antoine de Caunes cul nu, Pierre et Gilles), également Tonie Marshall, sa co-metteuse en scène… Durant quatre-vingt dix minutes, le projet grandit, foutraque, les danseurs « plutôt petits » se retrouvent à porter des tenues créées pour des grands, des ours transpirent… Dans une très grande liberté, Jean Paul Gaultier ne recule devant aucune audace : « Il voit un objet, il dit Je veux une robe dans cet esprit-là », explique sa couturière Mireille Simon. Et l’œil de Yann L’Hénoret le saisit au plus près de son geste créatif, exigeant, décidé. SE

Jean Paul Gaultier : freak et chic, un documentaire de Yann L’Hénoret (90′), première diffusion le mercredi 19 décembre à 20h55 sur iCanal +, puis en replay. 


Polar des Caraïbes

Tous les Mayas sont bons de Daniel Westlake, traduit de l’anglais par Nicolas Guérif, Payot & Rivages, 2018Les polars, souvent, se déroulent à New York ou bien à Londres ou encore à Paris : un privé à moitié dépressif mène l’enquête entre deux verres bien tassés. Rien de tout cela dans le roman échevelé et drôle de l’Américain Daniel Westlake. Ingrédients : « des antiquités, des malfrats, des avions, des rencontres clandestines dans les champs de maïs… » et on est au Bélize, minuscule État d’Amérique centrale. Il y est question d’indiens, de trafics divers, de complots politiques, de tortillas à la marijuana, d’antiquaires trop émotifs, de jungle pas toujours accueillante. D’une jeune archéologue qui disparaît, aussi. Attention, le dernier chapitre, intitulé « Instructions pour la navigation en mer des Caraïbes », pourrait vous donner envie de larguer les amarres. NP

Tous les Mayas sont bons de Daniel Westlake, traduit de l’anglais par Nicolas Guérif, Payot & Rivages, 2018


Patrick Bouchain, l’art d’être passeur

Il introduit le récent ouvrage collectif Notre-Dame-des-Landes ou le métier de vivre, qui a recensé cabanes et hangars, du Haut-Fay à la Riotère, avant qu’ils ne soient détruits en avril dernier. « Sur la ZAD, on occupe, on habite, on expérimente, on démontre… On a une hypothèse, on passe à l’acte et après on gère… », écrit-il. Pour construire, Patrick Bouchain, architecte, scénographe et enseignant n’a de cesse de regarder, rechercher, capter, fédérer, transmettre…
Patrick Bouchain, l'architecture comme relation, sous la direction d'Abdelkader Damani, texte de Pierre Frey, 288 p., 400 illustrations, coédition Frac Centre-Val-de-Loire / Actes Sud, 2018Dans une autre livraison, Patrick Bouchain, l’architecte comme relation, se dessine l’inventaire de ses créations de 1967 à 2017. Carnets, dessins, collages, notes de chantiers, maquettes sont autant d’archives (données en 2017 au Frac Centre-Val-de Loire) qui illustrent sa démarche. Où se croisent l’Afrique, l’architecture mobile, le théâtre et les engagements politiques de ce « Till l’Espiègle de l’architecture », comme le définit le critique d’art Pierre Frey. Où s’expriment doutes et convictions d’une pensée souvent orale, d’une pensée « ensemble » avec artisans, usagers, artistes… Du Magasin de Grenoble au Plus Petit Cirque du monde à Bagneux. « C’est sur les rivages de l’utopie, de la contre-utopie, de la prospective et de l’expérimentation que vient accoster l’oeuvre de Patrick Bouchain », conclut Abdelkader Damani, directeur du Frac Centre-Val-de-Loire, qui coordonne cette somme.
Cette réflexion acharnée et cohérente rebondit dans une autre bataille lancée en octobre par ce redistributeur de cartes : La preuve par 7, un projet manifeste qui défend une construction de « haute qualité humaine », dans sept lieux de tailles différentes. Où il est possible, du village à la métropole, « de généraliser des pratiques alternatives vertueuses en matière d’écologie, d’habitat, d’enseignement et d’action sociale ». Bouchain a su inventer un réseau complice, affectif, imaginatif, politique, pour lutter contre ses propres découragements. Il fait aujourd’hui figure d’animateur d’une jeune architecture française. AMF

Notre-Dame des Landes ou le métier de vivre, ouvrage collectif, 208 p., éditions Loco, 2018, 32 €.
Patrick Bouchain, l’architecture comme relation, sous la direction d’Abdelkader Damani, texte de Pierre Frey, 288 p., 400 illustrations, coédition Frac Centre-Val-de-Loire / Actes Sud, 2018, 39 €.


Le cirque Trottola à l’assaut du ciel

Campana - Cirque TrottolaCampana, le spectacle du cirque  Trottola présenté au dernier festival d’Aurillac et repris au 104 à Paris, est un modèle d’exigence réfléchie. Avec au centre de la piste, un couple qui peut rappeler Zampano et Gelsomina, les protagonistes de La Strada de Fellini. Un duo de contraires, avec un colosse mal léché (Bonaventure Gacon) et une clown acrobate (Titoune), plus deux musiciens comparses (Thomas Barrière et Bastien Pelenc). Impeccables, les numéros d’équilibre et de trapèze baignent dans une atmosphère étrange, doucement inquiétante ; sous les planches qui recouvrent la piste s’ouvre un drôle de trou noir qui pourrait bien être une bouche de l’enfer. Mais c’est haut dans le ciel que le spectacle s’achève, au terme d’une sidérante opération. RS

Campana, du cirque Trottola, jusqu’au 22 décembre au Cent Quatre, 5, rue Curial – 75019 Paris. Puis la tournée continue à Istres (6-10 février 2019), Sète (19-23 février), Elbeuf (9-13 mars), Fleury (23-27 mars), Le Mans (3-10 mai), Clermont-l’Hérault (29 mai-4 juin).


Gosselin dans le labyrinthe DeLillo

Joueurs, Mao II, Les noms. Texte: Don DeLillo, traduit par Marianne Véron et Adelaïde Pralon, adaptation et mise en scène Julien Gosselin. Photo © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'AvignonCoutumier des adaptations de romans fleuve, Julien Gosselin, après 2666 de Roberto Bolaño, plonge dans trois livres de l’écrivain américain Don DeLillo : Joueurs, Mao II, Les Noms, publiés entre 1977 et 1991. Fil rouge entre les trois, la question du terrorisme, le rapport à la violence. On retrouve les tics du metteur en scène lillois, notamment une propension à trop monter le son – comme si ses acteurs confondaient véhémence et conviction – et à saturer les basses – comme si le bourdonnement aux oreilles était un marqueur d’émotion. Ses qualités de conteur se heurtent cette fois à un os : l’écriture de DeLillo, riche en ellipses et surtout en silences, résiste à l’élucidation. Moins maîtrisé que les précédents, son spectacle, créé au dernier festival d’Avignon, est pourtant plus intéressant : on peut s’y perdre, y rêver, imaginer les chaînons manquants, entrer dans un labyrinthe littéraire dont les issues ne sont pas balisées. RS

Joueurs, Mao II, Les Noms, d’après Don DeLillo, mise en scène de Julien Gosselin, Odéon-Théâtre de l’Europe, dans le cadre du Festival d’automne, 75006 Paris, du 17 novembre au 22 décembre, le 19 janvier 2019 à Bonlieu, scène nationale d’Annecy, le 16 février 2019 au Théâtre de Saint-Quentin en Yvelines, les 2 et 3 mars 2019 au DeSingel à Anvers, le 16 mars 2019 au Quartz de Brest, du 23 au 30 mars 2019 au Théâtre National de Bretagne à Rennes.


Horoscope littéraire

La revue délibéré et le service de médecine littéraire qu’elle héberge ont donc décidé de fournir aux lecteurs exigeants un horoscope digne de ce nom, un horoscope littéraire pour commencer d’un pied serein et assuré l’année, des livres plein les poches. Douze signes astrologiques, douze livres recommandés, tous choisis au sein de la pléthorique rentrée littéraire 2018. Car il ne s’agit pas de lire n’importe quoi, il s’agit de lire ce qui vous convient : le capricorne n’a pas les mêmes besoins de lecture que le lion, le sagittaire que la balance, cela tombe sous le sens mais cela, trop souvent, on l’oublie. NP

 

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