Livres, films, expos, danse, théâtre, photo, archi, design…

Les choix de délibéré

 

Une famille vraiment hantée

De loin, cela ressemble à une bonne vieille série d’épouvante. De près, c’est une plongée fracassante dans les traumas d’une famille dont les rejetons sombrent dans la drogue, la dépression ou se mettent à ériger des remparts d’acier autour d’eux. C’est un savant mélange de Six Feet Under et de ce film glaçant qu’est Burnt Offerings (Dan Curtis, 1976). The Haunting of Hill House innove assurément, en particulier dans son sixième épisode (sur dix) qui est essentiellement tourné en plan-séquence. En un long mouvement fluide, la caméra s’affranchit du temps et de l’espace, nous emmenant d’une chapelle de pompes funèbres en Californie à une maison hantée de la côte Est, dévoilant à la fois les racines et les fleurs, les causes (supposées) et les effets. On en reste comme deux ronds de flan. Tremblotant naturellement. EL


The Haunting of Hill House, de Mike Flanagan, sur Netflix


Il Miracolo, une histoire du trouble

Dieu, ces derniers temps, visite souvent Arte et c’est tant mieux. Après Au nom du père, co-production avec le Danemark, et son ravageur pasteur, voici Il Miracolo, co-production avec l’Italie, avec sa vierge en plastoc qui pleure des litres de sang. Serait-ce un rien passéiste ? Parce que l’Italie, là, semble moins habitée par les miracles de la madone que par de bons vieux démons. Erreur.
Niccolò Ammaniti fait ses débuts en réalisation, il est jeune écrivain connu, traduit en France chez Grasset (par Myriam Bouzaher), a reçu le prix Strega (l’équivalent du Goncourt) et, pour expliquer son passage à l’image, ne dit que cela : cette vierge, qui lui est apparue au moment d’écrire, il n’avait pas envie de la céder à d’autres. Y a-t-il meilleure raison pour générer livre ou film, que quatre mots ou une image qui ne vous lâche pas ?
D’où ce formidable Short cuts à l’italienne qui, partant de la pleurante dame, fait entrer en scène un président du Conseil italien en campagne électorale à haut risque (Guido Caprino, tout en subtilité) : nous sommes en plein Italiaexit potentiel ; son épouse que l’on peut croire évaporée mais qui possède un vrai potentiel de nuisance politique, et regrette le militant sans petits arrangements qu’elle a aimé ; un prêtre dont la foi s’est bien effondrée et qui est devenu champion polyvalent du vice, jeu, sexe, escroquerie (Tommaso Ragno, prix d’interprétation au festival Séries Mania) ; une baby-sitter polonaise membre d’une improbable secte fredonnante (hommage sans doute à The Leftovers que Niccolò Ammaniti a bien aimé), un père et son fils en plein dilemme Abraham/Isaac quelque part en Calabre, une scientifique spécialiste de l’ADN chargée d’analyser le sang virginal, ce qui pourrait bien l’emmener vers l’extrême (impeccable Alba Rohrwacher qui magnifie ses rôles ici avec discrétion), une amoureuse éconduite trente ans plus tôt mais de nature entêtée, un général qui pense, et quelques autres.
   
Le miracle est bien là, y compris chez les plus rationnels des personnages (du moins en apparence) : directement ou indirectement la statuette sème le trouble dans les vies et les esprits mais la fragmentation permanente du réel est déjouée, portée par une narration qui d’éparse devient progressivement lumineuse. Et même parfois inspirée. DC

Il Miracolo, de Niccolò Ammaniti, sur Arte. L’intégralité de la série est en ligne depuis le 4 janvier, la diffusion sur la chaîne débutant le 11. Et prions pour que les spectateurs en Arte +7 télévisuel aient accès à la version originale, ce qui n’est pas toujours le cas.


Don Quichotte, roman picard

Le coup du manuscrit retrouvé au fond d’une malle marche toujours. En l’occurrence, le scénario inédit – et improbable – d’un film sur don Quichotte que Métilde Weyergans et Samuel Hercule, les animateurs de la Cordonnerie (c’est le nom de leur compagnie fondée en 1997) assurent avoir déniché dans un vide-grenier alors qu’ils étaient en panne d’inspiration pour un nouveau projet. Œuvrant à la lisière du cinéma et du théâtre, leur approche est clairement artisanale. On peut même les soupçonner d’en rajouter dans une forme de maladresse, leurs images (éclairages sommaires, cadrages tremblés…) renvoyant plus au Super 8 d’antan qu’à l’asepsie numérisée. Le résultat ne manque ni de charme ni d’humour, et la résurrection du chevalier errant en bibliothécaire fêlé arpentant les champs de pommes de terre de Picardie est fidèle à l’esprit du roman. RS

Dans la peau de don Quichotte, ciné-spectacle de Métilde Weyergans et Samuel Hercule (texte, réalisation, mise en scène) d‘après l’oeuvre de Cervantès. Musique originale Timothée Jolly et Mathieu Ogier. Avec Philippe Vincenot, Samuel Hercule, Métilde Weyergans, Timothée Jolly, Mathieu Ogier. 18-19 janvier à la Ferme du Buisson, Scène nationale de Marne-la-Vallée, Noisiel (77186) ; 23-24 janvier à l’Hippodrome, Scène nationale de Douai (59500) ; 8-9 février, Festival Momix à la Filature de Mulhouse (68100) ; 12-13 février, Espace des arts, Scène nationale de Chalon-sur-Saône (71100) ; 14-15 mars, Théâtre Anne de Bretagne, Vannes (56000)


De quoi L’Amie prodigieuse est-elle le nom ?

L'Amie prodigieuse (décor)

Ça ressemble à un film néoréaliste, mais ça n’en est pas un (même lorsqu’une scène sort tout droit de Rome ville ouverte). Ça à l’allure d’une vaste fresque sociale, mais n’en est pas tout à fait une (trop lissée). Tout comme les livres d’Elena Ferrante ont un air de chef d’œuvre mais n’en sont pas vraiment. Co-produite par HBO et la RAI, l’adaptation en série du premier tome de la tétralogie à succès, L’Amie prodigieuse, est arrivée sur Canal+ à la mi-décembre, et y restera pour un bon moment, tandis qu’en Italie, quinze jours plus tôt, elle rassemblait… 54 millions de spectateurs.
L'Amie prodigieuse (épisode 1): udovica Nasti (Lila), Elisa Del Genio (Elena)Eh oui, pas difficile de rester scotché devant son écran, à engloutir les huit épisodes jusqu’à deux heures du matin. À suivre les existences, de l’enfance à la fin de l’adolescence, de deux gamines mal nées dans une cité d’après-guerre construite aux confins de Naples. Béton vertical et bien gris, cours sans un atome de vert. Reconstruction inspirée – les couleurs en moins – du quartier de Rione Luzzatti à Naples, mais Naples, comme la mer, est d’abord absente. Lena et Lila, toutes deux, vont tenter de s’extraire de la cité, de ses « riches » dont le fascisme a fait la fortune, de sa camorra en composante obligée, et des règles oppressantes qui régissent la vie des filles. Et leur amitié, parfois défaite mais toujours recommencée, est le fil rouge des quatre romans. Avec cette curieuse impression, grandissante : tout est là, et quelque chose est dépeuplé. Presque rien…
L'Amie prodigieuse (épisode 1): Ludovica Nasti (Lila), Elisa Del Genio (Elena)L’adaptation à cet égard est fidèle, très. Elena Ferrante y a veillé, imposant par exemple le parler napolitain, qui même pour des oreilles françaises sonne différemment. Pas de trahison, mais au contraire une mise à nu des rouages du livre, à commencer par l’opposition entre les deux personnages principaux (et formidablement interprétés, avec mention spéciale pour Ludovica Nasti, dix ans) : Lena, intelligente, sage, poursuivant ses études mais ne brillant que grâce aux fulgurances de Lila, renvoyée travailler chez son cordonnier de père, mais rebelle surdouée, et surtout, créative. Même collée au ressemelage, elle dessine d’improbables stilettos. L’enjeu sous-jacent est moins le savoir que la capacité à s’emparer de celui-ci, du réel, des chaussures, des amours de Didon, de l’apprentissage du grec, pour inventer autre chose.
Le « je » de L’Amie prodigieuse est celui de Lena, qui trimballe un sentiment d’imposture au travers de son sans faute scolaire. On pense soudain à Goliarda Sapienza, née à Catane en Sicile, elle, rebelle assumée, dont l’œuvre majeure, L’Art de la joie, bien dépeigné, avec boiteries dans les agencements mais fort courant porteur, ne connut le succès qu’après 2005 (elle était morte en 1996). Il y a du Goliarda chez Lila, le versant sauvage, mais en amorti.
Elena Ferrante – on ne revient pas sur le fait qu’elle refuse d’apparaître et abhorre la promotion, toutes choses plutôt sympathiques quoique devenues avec le temps formidable machine de promotion inversée – accorde de rares interviews et se réfère volontiers à Elsa Morante, Virginia Woolf, Marguerite Duras, mais n’a jamais mentionné Goliarda Sapienza. Excellente écrivaine populaire, elle aimerait quand même mieux figurer au panthéon des très grandes. Les références, c’est à double tranchant : en pensant à Duras qui savait si bien brouiller les codes romanesques et « prendre le large de la littérature », on se dit que ce large est absent chez Elena Ferrante, comme dans la fidèle série qui nous la joue neo-réaliste, façon Reader’s Digest.
On notera qu’il n’y pas ici un seul spoiler, seulement de quoi troubler éventuellement une absorption placide, et encore… Finalement, on se fiche de savoir qui est Elena Ferrante, on sait qui est Lena, l’endurante étudiante qui sait agglomérer les éclairs intellectuels de Lila et les inscrire dans une dissertation acceptable et bien notée. Mais qui est Lila ? DC

L’Amie prodigieuse, saison 1, huit épisodes, Canal+.

Elena Ferrante, Frantumaglia. L'écriture et ma vie, Gallimard, Du monde entier, 2019Le quatrième et dernier tome de L’Amie prodigieuse, L’Enfant perdue, est publié ce mois-ci en poche chez Folio.
Ainsi que Frantumaglia, correspondances diverses, sous-titré L’écriture et ma vie, dans la collection Du monde entier, Gallimard, 2019.


Jean Paul Gaultier : freak et chic

Jean Paul Gaultier (Folies Bergères) © Augustin DétienneÀ la télé, sur les bus, en 4×3… L’information n’a pas pu vous échapper : Jean Paul Gaultier fait son show aux Folies Bergères. Un spectacle sur la mode avec pour trame la vie du créateur. La caméra de Yann L’Hénoret, à qui on doit notamment Emmanuel Macron, les coulisses d’une victoire (2017), suit le couturier dans les coulisses d’une fastueuse réalisation où se mêlent danseurs, stars (Nile Rodgers de Chic, Madonna, Antoine de Caunes cul nu, Pierre et Gilles), également Tonie Marshall, sa co-metteuse en scène… Durant quatre-vingt dix minutes, le projet grandit, foutraque, les danseurs « plutôt petits » se retrouvent à porter des tenues créées pour des grands, des ours transpirent… Dans une très grande liberté, Jean Paul Gaultier ne recule devant aucune audace : « Il voit un objet, il dit Je veux une robe dans cet esprit-là », explique sa couturière Mireille Simon. Et l’œil de Yann L’Hénoret le saisit au plus près de son geste créatif, exigeant, décidé. SE

Jean Paul Gaultier : freak et chic, un documentaire de Yann L’Hénoret (90′), première diffusion le mercredi 19 décembre à 20h55 sur iCanal +, puis en replay. 


Polar des Caraïbes

Tous les Mayas sont bons de Daniel Westlake, traduit de l’anglais par Nicolas Guérif, Payot & Rivages, 2018Les polars, souvent, se déroulent à New York ou bien à Londres ou encore à Paris : un privé à moitié dépressif mène l’enquête entre deux verres bien tassés. Rien de tout cela dans le roman échevelé et drôle de l’Américain Daniel Westlake. Ingrédients : « des antiquités, des malfrats, des avions, des rencontres clandestines dans les champs de maïs… » et on est au Bélize, minuscule État d’Amérique centrale. Il y est question d’indiens, de trafics divers, de complots politiques, de tortillas à la marijuana, d’antiquaires trop émotifs, de jungle pas toujours accueillante. D’une jeune archéologue qui disparaît, aussi. Attention, le dernier chapitre, intitulé « Instructions pour la navigation en mer des Caraïbes », pourrait vous donner envie de larguer les amarres. NP

Tous les Mayas sont bons de Daniel Westlake, traduit de l’anglais par Nicolas Guérif, Payot & Rivages, 2018


Le pacte d’Adriana

El Pacto de Adriana, un documentaire de Lissette Orozco, Chili, 2018Lissette Orozco n’a jamais connu ni père ni mère, adolescents sortis du paysage dès sa naissance. Elle a grandi entre grand-mère et tantes, avec une affection particulière pour Adriana, que tout le monde appelle Chany. Chany, celle qui a échappé à la grisaille petite bourgeoise, celle qui rentre régulièrement d’Australie chargée de cadeaux, jupe courte sur genoux bronzés, grand rire. Libre. Mais un jour, au début des années 2000, la police chilienne cueille Adriana Rivas à l’aéroport. Elle est accusée d’avoir été un membre – enthousiaste – de la DINA, police politique sous Pinochet, et directement participé à la torture des prisonniers.
Ici commence le premier film réalisé par Lissette Orozco, intime, bousculé, avec vidéos familiales bancales, où certains parents ont fait flouter leurs visages, avec longues conversations par Skype, portables, une investigation erratique et cruelle au sein d’une famille portée sur le silence, et d’un pays qui oublie. Adriana-Chany est-elle coupable, ou innocente comme elle le clame ?
Mais l’enquête, qui oblige à scruter les visages, celui, délibérément neutre de la nièce qui interroge, celui, tempête d’expressions, de la tante, n’est pas celle que l’on imagine. Assez vite, les témoignages accablants, les multiples photos aux côtés des pontes de la DINA, le copines d’autrefois dont celle que l’on surnommait miss Cyanure car elle s’y entendait pour achever les torturés, les dérapages (ces communistes étaient têtus, fallait bien) tout cela laisse peu de place au doute. Et Adriana Rivas, placée sous contrôle judiciaire, s’empresse de s’envoler pour l’Australie.
El Pacto de Adriana, un documentaire de Lissette Orozco, Chili, 2018Lissette Orozco, visage fermé, assiste à un terrifiant meeting des nostalgiques de Pinochet (important, et avec de nombreux jeunes). Visage impassible, elle va à la rencontre de ceux qui inventorient les années de dictature (jeunes aussi, souvent). C’est un portrait en creux du Chili, de ses fractures persistantes, ce que la réalisatrice dans une interview nomme les « dommages transgénérationnels ». L’enquête détruit progressivement le secret familial, national.
Tante Chany joue le jeu. Elle attend de sa nièce un film en défense. Lissette Orozco à un moment, dit que sa tante a essayé de la manipuler. En effet, mais arrive un instant où la manipulation change de côté, au nom de la vérité devenue nécessaire pour la jeune femme. Ce que Chany comprend, mais un peu tard.
Le formidable tissage, entre histoire familiale et histoire tout court est passionnant : Le Pacte d’Adriana, de bric et de broc (et grâce à cela, son inachèvement choisi) a été récompensé du prix de la paix à la dernière Berlinale, primé au Festival du film de femmes de Créteil, et sélectionné dans de nombreux festivals. Côté Arte, il est diffusé dans le cadre de la Lucarne (dévolue aux documentaires de création). Très juste mais tardif : le 4 décembre à 00:50. Replay pendant une semaine, et, espérons-le, un peu plus… DC

Le Pacte d’Adriana, documentaire de Lissette Orozco, Chili, 2017. Diffusion sur Arte le mardi 4 décembre, puis en replay jusqu’au 31 janvier 2019.


Patrick Bouchain, l’art d’être passeur

Il introduit le récent ouvrage collectif Notre-Dame-des-Landes ou le métier de vivre, qui a recensé cabanes et hangars, du Haut-Fay à la Riotère, avant qu’ils ne soient détruits en avril dernier. « Sur la ZAD, on occupe, on habite, on expérimente, on démontre… On a une hypothèse, on passe à l’acte et après on gère… », écrit-il. Pour construire, Patrick Bouchain, architecte, scénographe et enseignant n’a de cesse de regarder, rechercher, capter, fédérer, transmettre…
Patrick Bouchain, l'architecture comme relation, sous la direction d'Abdelkader Damani, texte de Pierre Frey, 288 p., 400 illustrations, coédition Frac Centre-Val-de-Loire / Actes Sud, 2018Dans une autre livraison, Patrick Bouchain, l’architecte comme relation, se dessine l’inventaire de ses créations de 1967 à 2017. Carnets, dessins, collages, notes de chantiers, maquettes sont autant d’archives (données en 2017 au Frac Centre-Val-de Loire) qui illustrent sa démarche. Où se croisent l’Afrique, l’architecture mobile, le théâtre et les engagements politiques de ce « Till l’Espiègle de l’architecture », comme le définit le critique d’art Pierre Frey. Où s’expriment doutes et convictions d’une pensée souvent orale, d’une pensée « ensemble » avec artisans, usagers, artistes… Du Magasin de Grenoble au Plus Petit Cirque du monde à Bagneux. « C’est sur les rivages de l’utopie, de la contre-utopie, de la prospective et de l’expérimentation que vient accoster l’oeuvre de Patrick Bouchain », conclut Abdelkader Damani, directeur du Frac Centre-Val-de-Loire, qui coordonne cette somme.
Cette réflexion acharnée et cohérente rebondit dans une autre bataille lancée en octobre par ce redistributeur de cartes : La preuve par 7, un projet manifeste qui défend une construction de « haute qualité humaine », dans sept lieux de tailles différentes. Où il est possible, du village à la métropole, « de généraliser des pratiques alternatives vertueuses en matière d’écologie, d’habitat, d’enseignement et d’action sociale ». Bouchain a su inventer un réseau complice, affectif, imaginatif, politique, pour lutter contre ses propres découragements. Il fait aujourd’hui figure d’animateur d’une jeune architecture française. AMF

Notre-Dame des Landes ou le métier de vivre, ouvrage collectif, 208 p., éditions Loco, 2018, 32 €.
Patrick Bouchain, l’architecture comme relation, sous la direction d’Abdelkader Damani, texte de Pierre Frey, 288 p., 400 illustrations, coédition Frac Centre-Val-de-Loire / Actes Sud, 2018, 39 €.


Les Noailles, des mécènes en scène

Alexandre Mare et Stéphane Boudin-Lestienne, Charles et Marie-Laure de Noailles, mécènes du XXe siècle, Bernard Chauveau éditionsDe 1923 à 1973, ils ont soutenu et stimulé activement toutes les formes d’art. C’est cette « œuvre » des mécènes Charles et Marie-Laure de Noailles que reconstituent Alexandre Mare et Stéphane Boudin-Lestienne, historiens-chercheurs du Centre d’art Villa Noailles, avec la mise en scène des éditions Bernard Chauveau. Lettres, documents, œuvres et fabuleuses photos se recoupent dans un ouvrage énorme, pour dresser la saga romanesque de ce couple d’aristocrates qui a mis sa fortune au service de l’avant-garde culturelle. Lui, vicomte jardinier perspicace qui aimait « s’amuser avec des gens intelligents et de valeur », elle artiste et écrivain plus radicale, extravagante et « première femme du monde qui ait dit merde », selon Paul Morand. Dans leur villa fada un peu cubiste construite par Robert Mallet Stevens, avec leurs illustres invités – Cocteau, Giacometti, Man Ray, Luis Buñuel, Serge Lifar, Francis Poulenc… et Pierre Clémenti – se construit une scène artistique aux multiples rhizomes, particulièrement surréalistes. Des bals extravagants, expositions, projections, missions ethnographiques, matchs de boxe qu’ils savaient inventer, quitte parfois à choquer ou à être censuré, aux architectures, meubles, jardins, et sculptures avec lesquels ils ont vécu. Ce n’est pas un livre-objet, à simplement étaler sur sa table basse, c’est une suite de textes à savourer pour découvrir nombres de Fantômas dans ces placards modernes. Le plus jubilatoire de cette histoire, c’est que leur Villa continue à vivre, dans un esprit fantasque contemporain, grâce à un nombre d’acteurs amoureux du « noaillisme ». Dont Jean-Pierre Blanc, directeur de cette maison héliotrope qui a initié cet ouvrage. AMF

Alexandre Mare et Stéphane Boudin-Lestienne, Charles et Marie-Laure de Noailles, mécènes du XXe siècle, Villa Noailles/Bernard Chauveau éditions, 52 euros.
Villa Noailles, Centre d’art, montée de Noailles, 83400 Hyères (Var), 04 98 08 01 98. 


Un Corbusier pas si radieux

Le Corbusier, zones d'ombre, coordonné par Xavier de Jarcy et Marc Perelman, éditions Non Standard, 2018, 25 eurosUn vent critique et tenace continue à souffler sur le monument Le Corbusier (LC). Après trois livres en 2015 qui ont fissuré son image [1], paraît un nouvel ouvrage, collectif cette fois-ci, où l’on retrouve les trois auteurs : Le Corbusier, zones d’ombre, aux éditions Non Standard. C’est à la Galerne, « la » belle librairie du Havre, qu’il a été lancé, le 16 novembre. Marc Perelman, architecte et professeur d’esthétique, y fait défiler l’idéologie totalitaire de la Ville Radieuse, le journaliste Xavier de Jarcy aborde la question de l’eugénisme. Le critique François Chaslin y développe l’Affaire Corbusier, une polémique médiatique. Jean-Pierre Frey, architecte et sociologue invité, débusque « une violence symbolique faite aux classes populaires malgré la générosité affichée des intentions. » Les relations de Corbu avec le fascisme français, puis avec Vichy, son peu d’intérêt pour les classes populaires et les usagers, tout y est à nouveau examiné, précisé, à partir de ses textes, par huit auteurs. Plus sa pensée s’éclaire, plus son humanisme apolitique s’assombrit. Le débat est-il possible en France sur « le plus Grand Architecte du XXe  siècle » ? La discussion se poursuivra à la Galerne, avec un livre en solo de François Chaslin : Rococo ou drôles d’oiseaux, essai littéraire, drôle et dessiné, sur les mœurs intellectuels autour de l’architecte « auquel on trouvait une tête de corbeau ». AMF

Le Corbusier, zones d’ombre, coordonné par Xavier de Jarcy et Marc Perelman, éditions Non Standard, 2018, 25 euros.
François Chaslin, Rococo ou drôles d’oiseaux, éditions Non Standard, 2018, 28 euros. Rencontre à La Galerne, le 23 novembre à 18 h au Café, 148, rue Victor-Hugo, Le Havre. 02 35 43 22 52.
[1] François Chaslin, Un Corbusier, Seuil, 2015. Xavier de Jarcy, Le Corbusier, un fascisme français, Albin Michel, 2015. Marc Perelman, Le Corbusier, une froide vision du monde, Document/Michalon, 2015.


Le cirque Trottola à l’assaut du ciel

Campana - Cirque TrottolaCampana, le spectacle du cirque  Trottola présenté au dernier festival d’Aurillac et repris au 104 à Paris, est un modèle d’exigence réfléchie. Avec au centre de la piste, un couple qui peut rappeler Zampano et Gelsomina, les protagonistes de La Strada de Fellini. Un duo de contraires, avec un colosse mal léché (Bonaventure Gacon) et une clown acrobate (Titoune), plus deux musiciens comparses (Thomas Barrière et Bastien Pelenc). Impeccables, les numéros d’équilibre et de trapèze baignent dans une atmosphère étrange, doucement inquiétante ; sous les planches qui recouvrent la piste s’ouvre un drôle de trou noir qui pourrait bien être une bouche de l’enfer. Mais c’est haut dans le ciel que le spectacle s’achève, au terme d’une sidérante opération. RS

Campana, du cirque Trottola, jusqu’au 22 décembre au Cent Quatre, 5, rue Curial – 75019 Paris. Puis la tournée continue à Istres (6-10 février 2019), Sète (19-23 février), Elbeuf (9-13 mars), Fleury (23-27 mars), Le Mans (3-10 mai), Clermont-l’Hérault (29 mai-4 juin).


Le prix de Monte-Cristo

Les prix se suivent et se succèdent mais, parfois, ils peuvent être différents. C’est le cas du nouveau prix Monte-Cristo, sélection littéraire de Fleury-Mérogis. Le jury est composé de dix détenus du bâtiment D1 et a officiellement ouvert cette première édition en dévoilant sa première sélection d’ouvrages répondant à la thématique « enfermement » : Rupture de Maryline Desbiolles (Flammarion), Scénario de Dan Franck (Grasset), Un dissident de François-Régis de Guenyveau (Albin Michel), Les Hommes de Richard Morgiève (Joëlle Losfeld), Encore heureux d’Yves Pagès (L’Olivier), Point cardinal de Leonor de Recondo (Sabine Wespieser), Il est à toi ce beau pays de Jennifer Richard (Albin Michel), L’Enlèvement des Sabines d’Émilie de Turckheim (Héloïse d’Ormesson). Le prix sera remis le 13 mai 2019 à Fleury-Mérogis. NP


La crise en vers libres

Les Frères Lehman, de Stefano Massini, est une désirable alternative pour tous ceux, et toutes celles, qui tentent avec sérieux de suivre les pages économie et finance des quotidiens, en échouant depuis 2008 (ou avant cela). Pourtant, la saga des frères Lehman racontée en vers libres est publiée pile pour l’anniversaire de crise ; on pouvait redouter l’une de ces « bonnes idées » sans suite qu’affectionnent les rentrées littéraires. Le livre vaut bien mieux que cela. Stefano Massini a su trouver un juste rythme, organisant une balade qui retrace, avec drôlerie et minutie, le destin de Henry Lehman né Heyum à Rimpar, Allemagne profonde, suivi après 1844 dans l’immigration par ses deux frères, Emanuel né Mendel, et Mayer promptement surnommé Patate. Tous trois s’établissent en Alabama (oui, avant l’abolition de l’esclavage). Henry l’explorateur et commerçant hors pair y perdra la bénédiction paternelle, une fiancée nommée Bertha, puis la vie, finalement. Arrive un moment où, bien sûr, il n’est de salut que là-haut au nord, et précisément à New York.
Le livre de Stefano Massimi (lequel est chroniqué, c’est amusant, parfois dans les pages littéraires, parfois dans les pages économie) vient de recevoir le prix Médicis essai. Essai ? Vers libre, yiddish et humour ? Pas si bête, pour les raisons énoncées plus haut, mais surtout parce que Les Frères Lehman est une formidable histoire du capitalisme, du passage progressif du commerce à la finance, du métrage de tissu palpé à l’impalpable de la spéculation. DC

Les Frères Lehman, traduit de l’italien par Nathalie Bauer, glossaire des termes hébreux et yiddish établi avec l’aide de Serena Fornari, 848 pages tout de même, éditions Globe.


Gosselin dans le labyrinthe DeLillo

Joueurs, Mao II, Les noms. Texte: Don DeLillo, traduit par Marianne Véron et Adelaïde Pralon, adaptation et mise en scène Julien Gosselin. Photo © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'AvignonCoutumier des adaptations de romans fleuve, Julien Gosselin, après 2666 de Roberto Bolaño, plonge dans trois livres de l’écrivain américain Don DeLillo : Joueurs, Mao II, Les Noms, publiés entre 1977 et 1991. Fil rouge entre les trois, la question du terrorisme. le rapport à la violence. On retrouve les tics du metteur en scène lillois, notamment une propension à trop monter le son – comme si ses acteurs confondaient véhémence et conviction – et à saturer les basses – comme si le bourdonnement aux oreilles était un marqueur d’émotion. Ses qualités de conteur se heurtent cette fois à un os : l’écriture de DeLillo, riche en ellipses et surtout en silences, résiste à l’élucidation. Moins maîtrisé que les précédents, son spectacle, créé au dernier festival d’Avignon, est pourtant plus intéressant : on peut s’y perdre, y rêver, imaginer les chaînons manquants, entrer dans un labyrinthe littéraire dont les issues ne sont pas balisées. RS

Joueurs, Mao II, Les Noms, d’après Don DeLillo, mise en scène de Julien Gosselin, Odéon-Théâtre de l’Europe, dans le cadre du Festival d’automne, 75006 Paris, du 17 novembre au 22 décembre, le 19 janvier 2019 à Bonlieu, scène nationale d’Annecy, le 16 février 2019 au Théâtre de Saint-Quentin en Yvelines, les 2 et 3 mars 2019 au DeSingel à Anvers, le 16 mars 2019 au Quartz de Brest, du 23 au 30 mars 2019 au Théâtre National de Bretagne à Rennes.


Si le design m’était conté

Demain, le vaisseau chimère, Galerie des Galeries, 1er étage des Galeries Lafayette, 75009, Paris, jusqu'au 13 janvier 2019C’est une fable pour petits et grands : Demain, le vaisseau chimère, imaginée par Laetitia Paviani. Un Vieil Esprit, éminent personnage perdu dans son vieux monde, se fait dépasser par une microscopique Petite Vie. Apparaissent alors des vents fantasques, des pierres qui déplacent des objets, des plantes qui plongent leurs racines dans la peinture… Puis un lieu secret, hybride, chimérique, peuplé de déités, que le studio GGSV (Gaëlle Gabillet & Stéphane Villard) a imaginé comme une grande immersion fabuleuse. Pour y entrer, il faut trouver la bonne porte aux Galeries Lafayette. Les deux designers, résidents de la Villa Médicis de Rome, y mènent une recherche sur l’illusion et l’écologie à travers le medium des fresques, questionnant le monde à venir. AMF

Demain, le vaisseau chimère, Galerie des Galeries, 1er étage des Galeries Lafayette, 75009, Paris, jusqu’au 13 janvier.


Écrasez l’infâme !

Bertrand Binoche, “Ecrasez l’infâme!” Philosopher à l’âge des Lumières, La Fabrique, 2018Les éditions La Fabrique viennent de publier un ouvrage de Bertrand Binoche dont on ne saurait trop recommander la lecture : « Écrasez l’infâme ! » Philosopher à l’âge des Lumières. Ce livre se propose de combler un vide à vrai dire surprenant : depuis le fameux essai de Cassirer (1932), rien ou presque n’a été écrit par les philosophes sur les Lumières, et notamment les représentants français des Lumières (Voltaire, Diderot, d’Alembert, d’Holbach pour ne citer que les plus connus), alors que tout le monde ou presque ne cesse de s’y référer. Cet oubli ne va pas sans quelques raisons, que Binoche analyse dans la conclusion de son ouvrage. Mais que voulaient au juste les Lumières ? Principalement lutter contre les préjugés. Et quel est alors le préjugé majeur ? La superstition. Mais qu’est-ce que la superstition ? La religion (la catholique, la protestante, la juive, la musulmane, l’hindouiste, etc.) est-elle autre chose qu’une forme plus ou moins subtile de superstition ? Binoche montre avec beaucoup de précision les différentes réponses que les philosophes des Lumières apportèrent à cette troublante question qui reste d’actualité. Bref, il nous invite à lire ou relire un grand nombre de textes sans doute célèbres mais pourtant peu étudiés par les philosophes, comme le Neveu de Rameau par exemple. Enfin, et ce n’est pas un de ses moindres mérites, ce livre rappelle ce que doit être la tâche d’un philosophe : « Un philosophe qui ne se demanderait jamais ce qu’est à proprement parler un “préjugé”, ce que sont nos préjugés d’aujourd’hui, s’il faut les combattre, et comment, un tel philosophe prendrait quelques risques. Pour notre part, nous craindrions qu’il ait entendu Voltaire à rebours et que de philosophe, il se soit fait prêtre. » GP

Bertrand Binoche, « Écrasez l’infâme ! » Philosopher à l’âge des Lumières, La Fabrique, 260 pages, 13€.


Dans la Nef de Gio Ponti

Couverture de la revue Domus n°448, mars 1967Alors que le MAD parisien a complètement étendu et réinstallé sa collection permanente de design, grâce à une scénographie fluide et habitée de Normal Studio, Gio Ponti (1891-1979) s’élève dans la nef avec 500 pièces. En six décennies, cet « archi-designer » a su monter la symbolique tour Pirelli de Milan à 127 mètres de haut (1956-1960) et asseoir sa familière chaise Superleggera de 1,7 kilos (1957). Chaise « Superleggera », 1957. Fabricant: Cassina © Gio Ponti Archives, MilanLui qui a créé la revue Domus en 1928 a mêlé modernité et tradition, sans totalitarisme, exaltant un esprit italien universel, anticipant une fusion des arts toujours rebondissante aujourd’hui. AMF

« Tutto Ponti, Gio Ponti archi-designer », MAD (Musées des Arts décoratifs de Paris), 107, rue de Rivoli, 75001, jusqu’au 10 février 2019. Catalogue, 55 euros.


Mona et George, Ozouf et Eliot

L'autre George : à la découverte de George Eliot, de Mona Ozouf, Gallimard« La première fois que j’ai lu le nom de celle que je prenais alors pour un homme, c’est sur la couverture d’un livre en deux volumes qui figurait dans la bibliothèque de mon père sous un titre curieux, Daniel Deronda. » Décidément, la bibliothèque paternelle (joliment décrite dans Composition française) aura été pour Mona Ozouf un puits d’émerveillement et de découvertes, pour elle puis pour nous. Ozouf n’avait guère plus de dix ans lorsqu’elle s’est hissée sur la pointe des pieds (on le suppose) pour attraper son premier livre de George Eliot. Aujourd’hui, elle nous raconte sa rencontre et son cheminement avec cette romancière dans un livre qui n’est pas une biographie mais « une promenade dans la forêt des romans en compagnie d’une femme supérieurement intelligente, assez brave pour affronter l’ostracisme social que lui vaut sa liberté de mœurs et d’esprit ». Mona Ozouf parvient, à sa façon subtile et personnelle, à nous communiquer son enthousiasme pour cette Anglaise bien moins connue en France que Henry James, écrivain auquel Ozouf a consacré un autre bel ouvrage, La Muse démocratique. EL

L’autre George : à la découverte de George Eliot, de Mona Ozouf, Gallimard, 242 pages, 20 euros.


Take the Trane

John Coltrane, l'amour suprême, de Franck Médioni, éditions Castor Astral, 270 pages, 20 euros (parution le 8 novembre).De John Coltrane, il nous reste la musique et l’esprit. Franck Médioni part sur les traces de l’une et de l’autre dans une nouvelle biographie riches de points de vue et d’anecdotes. Elle s’ouvre sur ces mots d’un autre grand saxophoniste ténor, Archie Shepp : « Ce qu’a fait Coltrane, c’est bien plus qu’une simple succession de notes musicales, c’est une quête, une recherche profonde. Pas seulement pour la musique, pour le sens de la vie. » Elle se clôt sur cet avertissement du poète Zéno Bianu : « Il ne faut jamais interrompre le cours de la musique. Jusqu’à tomber comme un arbre foudroyé. » Entre préface et post-face, Franck Médioni se sera employé à faire sentir tout ce que la musique du Trane a de singulier et de nécessaire. EL

John Coltrane, l’amour suprême, de Franck Médioni, éditions Castor Astral, 270 pages, 20 euros (parution le 8 novembre).


Ces styles que l’on saurait voir

Le Guide des styles, MAD/Hachette pratique, 2018Qu’est-ce qu’une caquetoire, une ligne en coup de fouet, l’Oeuf, le Plum, la Trans… ? Qui sont Johann Bolt ou Jim qui monte à Paris ? Réponses dans le Guide des Styles, de Jean-Pierre Constant et Marco Mencacci, ouvrage qui ne permet pas seulement d’identifier les caractéristiques d’un meuble. Leurs histoires « nous dessinent » au rythme de nos usages évolutifs, de la chambre à gésir médiévale au canapé vautré sixties. Bonds en avant, retours en arrière… Du gothique au postmodernisme, les « styles », qui ne sont pas si figés, sont aussi affaire de pouvoir et de représentation, de démocratisation ou de morale. AMF

Le Guide des styles, édition MAD/Hachette pratique, oct. 2018, 35 euros.


Horoscope littéraire

La revue délibéré et le service de médecine littéraire qu’elle héberge ont donc décidé de fournir aux lecteurs exigeants un horoscope digne de ce nom, un horoscope littéraire pour commencer d’un pied serein et assuré l’année, des livres plein les poches. Douze signes astrologiques, douze livres recommandés, tous choisis au sein de la pléthorique rentrée littéraire 2018. Car il ne s’agit pas de lire n’importe quoi, il s’agit de lire ce qui vous convient : le capricorne n’a pas les mêmes besoins de lecture que le lion, le sagittaire que la balance, cela tombe sous le sens mais cela, trop souvent, on l’oublie. NP

 

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