In memoriam Clément Rosset

Gilles Pétel interroge l’actualité avec philosophie. Les semaines passent et les problèmes demeurent. « Le monde n’est qu’une branloire pérenne » notait Montaigne dans les Essais

Clément Rosset a été retrouvé mort le mardi 27 mars à son domicile parisien.

J’ai bien connu Clément Rosset dont j’avais été l’étudiant à la faculté de Nice. Je suivais le cours de licence qu’il consacrait à Nietzsche. C’était dans les années 80.

Clément Rosset, Nice, 1980

Parmi les différents points que Clément Rosset avait abordés durant ce cours le thème de l’éternel retour me revient en mémoire. Nietzsche soutient dans le Gai savoir (aphorisme n°341) que la seule façon de savoir si un homme aime vraiment la vie est de le soumettre en quelque sorte au test de l’éternel retour : cet homme serait-il capable de vouloir que la vie qu’il a menée revienne éternellement ? Ce texte célèbre avait été commenté par Gilles Deleuze dans Différence et répétition (éditions PUF, 1969) où il affirme que l’éternel retour est le « retour de la différence inhérente à toute chose ». L’homme voudrait en quelque sorte que les choses se répètent grosso modo et non exactement à l’identique. Dans son cours, Clément Rosset avait dénoncé cette interprétation qu’il jugeait non conforme à la lettre du texte où Nietzsche parle du retour du même. Selon lui, la lecture de Deleuze trahissait l’essence même de la gaîté nietzschéenne. Désirer que les choses se répètent en se différenciant indiquait que l’homme n’était pas pleinement satisfait de la vie qu’il avait menée, qu’il en désirait en fait une autre, c’est-à-dire une vie meilleure. Pour Clément Rosset, cette interprétation exprimait une sorte d’horreur de l’existence alors que Nietzsche voulait au contraire que les hommes soient capables de vouloir que leur vie se répète indéfiniment à l’identique : c’était au fond la seule preuve que l’homme pouvait fournir de son amour de la vie.

Un homme est-il capable de vouloir cela ? Il me semble aujourd’hui encore que Clément Rosset appuyait sur ce qui chez Nietzsche est proprement dérangeant, insupportable diront certains.

J’ai eu par la suite l’occasion de revoir Clément Rosset à plusieurs reprises, d’abord comme directeur d’une thèse que je ne devais jamais achever, ensuite en tant qu’ami.

Au fond, maintenant qu’il nous a quittés, les nombreux amis et moi-même qui avions placé notre confiance en lui, il me semble qu’il était cet homme dont il parlait à propos de l’éternel retour. Je ne crois pas qu’il ait jamais regretté la vie qu’il a menée, une vie à la fois extrêmement solitaire et très sociable. Clément Rosset aimait à s’entourer d’amis dévoués. Je ne doute pas que si un « démon » lui avait proposé de revivre une deuxième fois, une troisième et mille autres fois encore, il eût choisi exactement la même vie, parce qu’il n’envisageait pas de vivre autrement qu’il a vécu. En ce sens Clément Rosset était leibnizien, du moins sur ce point précis : chaque homme vit la meilleure des vies possibles pour la simple raison qu’il ne peut en mener aucune autre.

Il est impossible de résumer une pensée qui s’est développée sur des dizaines d’années à travers de nombreux livres. On peut pourtant, comme Bergson nous y invite, soutenir qu’une pensée tourne toujours autour d’une intuition fondamentale. Pour Clément Rosset, cette intuition tenace était qu’il n’existait rien d’autre que ce que nous avons sous les yeux. C’est ce qui l’a conduit à s’opposer à toute forme de religion, qu’elle soit révélée ou politique. Il n’existe pas d’autre monde. Il n’y a pas, il n’y aura pas de lendemain meilleur. Cette pensée en apparence simple ou banale ou encore « idiote », comme il le souligne lui-même dans Le Réel sous-titré « traité de l’idiotie » (éditions de Minuit, 1977), est pourtant une pensée difficile à accepter : la plupart des gens en effet ne supportent pas l’existence, la leur en particulier comme l’existence de façon générale parce que celle-ci est cruelle : elle ne s’accommode d’aucun faux semblant, elle ne triche pas. Dans la vie, un chat est un chat. Une rupture amoureuse est une rupture amoureuse, un désir est un désir, dur, cruel, obstiné, mais avec tout cela extrêmement réjouissant. Or beaucoup voudraient que les chats soient tout autre chose, des léopards, des nymphes ou un quelconque animal fabuleux, mais surtout pas un simple chat. Les gens voudraient également qu’un désir ne soit pas tout à fait un désir, mais un rêve ou un léger béguin, quelque chose de corrigible en somme. Or le désir ne s’en laisse pas compter. Spinoza était également une référence de poids dans la philosophie de Clément Rosset, Spinoza pour qui « le désir est l’essence de l’homme ».

Si les mortels parviennent rarement à admettre la réalité, comment se débrouillent-ils pour vivre ? Platon rêvait d’un monde intelligible soustrait au devenir, Pascal pariait sur Dieu, Kant misait sur la loi morale, Marx envisageait de révolutionner la société, Auguste Comte délirait sur l’avenir positif de l’humanité. Les philosophes ont multiplié ce que Nietzsche appelle les « arrières mondes ». Dans La Force majeure (éditions de Minuit, 1983), Clément Rosset relève cette capacité de la plupart des philosophes à inventer des parades pour permettre aux hommes de croire en quelque chose d’autre que ce qui leur est donné ici et maintenant. C’est sans doute cette observation qui l’a amené à s’interroger sur les différentes façons (raffinées ou populaires) qu’ont les hommes de fuir la réalité. L’ouvrage qui le rendit célèbre, Le Réel et son double (éditions Gallimard, 1976), est consacré à illusion sous toutes ses formes, c’est-à-dire aux échappatoires trouvées par les hommes pour refuser le caractère à la fois cruel et tragique de l’existence, ainsi de la folie, de l’illusion amoureuse, de la politique, de la religion, de la morale ou encore du suicide (moyen sans doute plus radical que les autres comme le notait Clément Rosset avec ironie).

Clément Rosset possédait une maison de vacances aux Baléares, dans l’île de Majorque. C’est là qu’il a écrit plusieurs de ses livres à l’abri du tumulte du monde. Il parlait et lisait couramment l’espagnol, il aimait aussi beaucoup la littérature et la musique de ce pays dont la culture lui semblait faire écho aux thèmes de sa philosophie. Les aventures de Don Quichotte ne sont-elles pas le meilleur exemple de la folie de ces hommes qui prennent des moulins pour des châteaux en Espagne ? Ces hommes qui refusent d’appeler un chat un chat, un moulin un moulin ? Clément Rosset affectionnait tout particulièrement la musique de Manuel de Falla, une musique souvent savante comme dans Les Tréteaux de Maître Pierre mais une musique qui sait aussi puiser son inspiration dans le domaine populaire, comme l’a fait Clément Rosset lui-même tout au long de son œuvre, citant aussi bien La Phénoménologie de l’esprit que Les Bijoux de la Castafiore. Je me rappelle qu’il écoutait régulièrement les Chansons populaires orchestrées par Falla. L’une d’elle, une jota chantée par Victoria de Los Angeles accompagnée au piano par G. Moore, lui plaisait plus que tout.

Ce qui le charmait dans cette chanson était la joie tragique qu’il avait placée au centre de sa réflexion depuis ses premières œuvres et sur laquelle il ne cessa de revenir. Le dernier livre qu’il écrivit avant de mourir, L’Endroit du paradis, reprend une dernière fois ce thème (à paraître en avril aux éditions Encre marine).

S’il fallait pour conclure citer une phrase qui illustre l’esprit de sa philosophie, je crois que le refrain de cette chanson populaire qu’entend le Consul dans le roman de Malcom Lowry Au-dessous du volcan (1947) serait sans doute le plus approprié : « No se puede vivir sin amar ». On ne peut vivre sans aimer. Mais qu’aimer d’autre, pensait Rosset, sinon la vie ?

Gilles Pétel
La branloire pérenne

Photographies : 
Clément Rosset, Nice, 1980 © Catherine Peillon
Clément Rosset, Majorque, 2010 © Gilles Pétel

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