Influenceur : je parle donc tu me suis

Réseaux sociaux, blogs, téléphones mobiles… Je scrute nos couacs relationnels, nos dérives de comportements, nos tics de langage – toutes ces choses qui font que, parfois, je préfère me taire.

Les réseaux sociaux ont permis une prise de parole autour des sexualités et du féminisme. Je vous conseille à titre d’exemple, @tubandes, dont je reparlerai sans doute pour sa grande qualité de modération, et la pertinence de ses thématiques autour des masculinités.

Instagram et Twitter, particulièrement, génèrent le développement d’influenceurs et d’influenceuses toutes thématiques confondues, dont la parole trouve un écho immense, parce qu’elle est directe – du producteur au consommateur – et sans contre-poids. Les médias professionnels ne peuvent bien sûr pas apporter une parole réfléchie et professionnelle sur tout. De sorte que ces influenceurs et influenceuses se retrouvent à la tête de communautés immenses, avec un pouvoir conséquent. Ils sont en général bientôt approchés par les médias traditionnels (journaux, télé, édition). Pour en citer quelques-unes sur le terrain du féminisme (qui est celui que je connais) : Camille, @jemenbatsleclito, 275k ; Dora Moutot, @tasjoui, 416k ; Lora Stromboni, @mydearvagina, 71,5k.

Manque de garde-fou/folle

Certains et certaines ont une parole mesurée, pondérée, voire professionnelle. D’autres, encouragés par leur succès, peuvent manquer de nuances. Une pensée unique à laquelle on adhère, sinon rien. La critiquer, la nuancer, même du bout des mots, c’est prendre le risque de se faire trasher sur la place publique des réseaux. De se faire blacklister personnellement et professionnellement.

Pour preuve, le ton du papier que vous êtes en train de lire, prudent. Également le texte que je vous soumets ci-dessous. Une histoire qui met en fiction plusieurs propos et anecdotes d’influenceuses œuvrant sur la thématique du féminisme, lus ces derniers mois sur les réseaux. On y trouve les hashtags de référence (#harcèlement #agression), ainsi que des comportements traditionnels comme l’indignation, la victimisation de soi, le mépris de celui qui ne rejoint pas la cause ou encore l’anti-âgisme.

Prenons donc un cas d’école

Disons que je suis une influenceuse sur le devant de la scène depuis un an ou deux – compte Instagram à plusieurs centaines de milliers de followers, articles sur ma pomme dans ELLE, Cosmo, un projet de portrait de moi dans Libé. Il est même question – trop fou ! – que je fasse une chronique dans un talk-show sur Canal+. Blanche, bien née, titulaire d’un master en communication, j’ai vingt-huit ans et aucun doute sur la suite à donner à ma vie professionnelle. Je poste plusieurs fois par jour (y compris des selfies avec mes copines, mon chat York). En tant que millenial, j’ai pris conscience très tôt qu’il fallait dénoncer les comportements phallocentrés – à partir de mon expérience avec les mecs, bien sûr, mais aussi en écoutant mes copines et les copines de ma mère – ma mère elle-même. Je ne mâche pas mes mots, et je sais que j’ai raison quand j’appelle à une réforme de la justice pour que les mecs qui draguent les filles sans leur consentement soient enfin mis en taule.

Hier, j’étais aux urgences d’un hôpital. Rien de grave m’a-t-on rassurée ensuite, je ne vous fais donc pas le topo médical. En revanche, à peine arrivée dans la salle d’attente qui dégobille de malades grimaçants, le type à côté de moi me tend comme un prospectus d’information de l’hôpital. Je ne sais pas pourquoi il fait ça, je l’ignore, je me replonge dans Insta. Le type insiste : le prospectus. Je regarde le gars comme pour lui dire : tu veux quoi au juste ? Il a peut-être trente ans, l’air de porter son plus beau polo Ralph Lauren et son pantalon à pinces acheté par maman. Alors OK, le beauf de service est pour moi, va falloir négocier rapidement les limites. Je jette un regard sur son prospectus. Et là, je lis ça : « Ça te dit on baise ? » C’est écrit à la main, d’une écriture de môme, le stylo-feutre a bavé, et ça fait l’effet d’une trace de pipi dans la neige. C’est crade.

Aussitôt j’interpelle les gens. Eh ! Vous ne savez pas ce que ce connard me propose ? Vous savez pas ce qu’il vient de me demander, ce gros beauf ? Eh, tout le monde ! Il n’y a pas quelqu’un pour réagir quand une femme se fait agresser ? Merde, je pourrais me faire violer devant vous, personne bougerait ? Vous avez pas des mères, des sœurs ? Et vous les meufs, vous avez pas autre chose à vous occuper que les douleurs dentaires de vos mômes ?

Une nana de mon âge me propose un café, à la machine. Je me calme, enfin j’essaye. Je lui raconte, et on discute de tous ces connards qui se croient tout permis. Entre-temps le mec a disparu – j’y crois pas ! – et pas un toubib, pas une infirmière venus voir ce qu’il se passait.

Mais ça ne va pas se passer comme ça ! Je vais à la réception, j’explique ce qui est arrivé, je veux voir le directeur de l’hôpital immédiatement, le responsable de la sécurité. On me dit que ce n’est pas possible. Pas possible !

J’ha-llu-cine ! Une fille se fait harceler dans leur salle d’attente, et personne pour lui porter secours. Bravo les gens ! Bravo le service public ! Mais je ne vais pas me laisser démonter ! J’exige de porter plainte ! Il faut appeler les flics. D’ailleurs mon agresseur est sûrement toujours dans les locaux ! Et s’il s’en prenait à une fille qui n’a pas la chance d’avoir une grande bouche comme moi ! Et s’il passait à l’agression physique !

Une infirmière d’au moins cinquante ans me dit de me calmer, qu’elle n’aime pas le ton que je prends pour lui parler. Nan mais sérieux ! La mémé frigide ! « La vieillesse, ce naufrage », me glisse à l’oreille ma copine de fortune.

Pour finir, les flics ne sont pas venus (à croire qu’ils ne se déplacent plus que pour les gilets jaunes), j’ai déposé une plainte auprès d’un agent de sécurité que tout ça avait l’air de bien faire marrer. J’ai pas recroisé le gars, mais rien ne dit qu’il n’est pas en train de serrer une nana au calme. Et non, je n’ai pas retrouvé le prospectus pour pouvoir prouver ce que j’avançais – parce qu’en plus il faut que je prouve l’agression !

Ce qui me dégoûte le plus : de ne pas avoir été soutenue par les autorités – du coup, c’est mon tour de me demander pourquoi je paye des impôts ; de ne pas avoir été soutenue par toutes les femmes dans la salle d’attente ou les professionnelles.

Ce qui me rassure : je sais pourquoi je fais ce que je fais dans la vie.

Voilà mon histoire. Je l’ai postée sur les réseaux, j’y ai reçu des centaines voire des milliers de mots d’encouragement <3 <3 <3.

Ce récit, est, rappelons-le, une fiction. Inspiré du bain numérique dans lequel j’évolue au quotidien, il met en scène plusieurs points qui me semblent critiquables, voire dangereux pour la démocratie :

  • L’usage du langage. Quand la langue est un outil professionnel (Jacquie et Michel, vous sortez maintenant !), particulièrement sur un terrain politique, il semble prudent de vérifier le sens de mots forts – ici « agression » ou « harcèlement », souvent utilisé de manière abusive.

  • L’auto-mise en scène au service de sa cause. Il y a quelque chose de pervers dans certains témoignages (cette nuance est fondamentale). On a parfois le sentiment d’un narrant en quête de buzz : les gens, voila ce qui m’est arrivé, j’ai dit ceci et cela et vraiment ce monde c’est de la merde, et ces gens sont des patates atomiques – qui m’aiment me suivent, likez-moi, likez-moi, likez-moi.

  • L’absence de recul, d’analyse liées à la nécessité de témoigner live et à tout prix. Pas de modération, pas de critique, pas de remise en cause. J’ai tant de centaines de milliers de followers, je parle donc tu me suis.

  • Le manque d’humour. Surtout, ne pas rigoler. C’est sérieux. Dans la continuité post-Charlie, il n’est pas question de se marrer de quoi que ce soit. Car la bouche la plus grande obtiendra ta disgrâce à toi qui ricanes. D’ailleurs, notre demoiselle ci-dessus y aurait gagné à éclater de rire devant le gars – end of the story.

  • Une absence de points de vue critiques en retour qui permettraient d’amener de la nuance. Comme dit plus haut, le pouvoir des influenceurs est tel qu’apporter un point de vue décalé voire contradictoire peut s’avérer socialement dangereux (insultes, blacklist, etc.). Vous réagissez à un post avec lequel vous n’êtes pas d’accord et soudain vous vous retrouvez beaucoup moins populaire – ce qui n’est jamais bon pour le business. Ce qui signifie aussi que la contradiction a tendance à soit se poser en affront (tweetclashs, par exemple, et là c’est frontal, souvent dans la provocation, et autant dire que ça ne va nulle part), soit à s’autocensurer. Ben oui : qui veut risquer de se voir maculer de boue par des inconnus, parce qu’il a osé avancer une opinion différente de la meute ?

Nombrilisme, catastrophisme, manque de nuances de légèreté et d’autocritique… De telles pratiques contribuent à discréditer les questions du féminisme (un propos qu’on peut élargir à tous les sujets de société).

Beaucoup de choses importantes sont dites autour des femmes en ce moment ; elles sont nécessaires. Mais sortir les guns et tirer à vue à la moindre parole discordante est encore le meilleur moyen de se mettre une balle dans le pied – voire dans le minou.

Stéphanie Estournet
Je me tais et je vais vous dire pourquoi