La danse, un point c’est tout

Alors que la foisonnante Biennale de la danse de Lyon s’achève cette semaine, de beaux moments de danse et de musique nous ont été donnés à voir. Alors que beaucoup s’échinent à produire ou surproduire du sens sans aucune base dramaturgique, et si certains y réussissent, comme Maguy Marin ou Rachid Ouramdane, d’autres, insensés peut-être, le trouvent dans la danse même.

Lors du concert d’ouverture de saison de l’Orchestre national de Lyon, le danseur et chorégraphe Saburo Teshigawara, en compagnie de sa complice Rihoko Sato s’est laissé emporter par la Symphonie Fantastique d’Hector Berlioz. Il lui fait face, il lui tient tête, la rendant ainsi moins pompeuse. Sur le proscenium, il semble absorber chaque note de chaque instrument de chaque musicien de l’Orchestre national de Lyon qui s’avère en pleine forme. La petitesse et le peu de poids de son corps élastique contraste avec l’ampleur de l’orchestre. Et il a un allié, le chef Cristian Macelaru, qui juste avant Berlioz dans cette soirée panachée, vient de conclure une magistrale direction de Suite de danses de Béla Bartok.

Saburo Teshigawara et Rihoko Sato, Biennale de la danse de Lyon 2018 © Michel Cavalca
Saburo Teshigawara et Rihoko Sato © Michel Cavalca

Les appuis  du danseur sont solides, il peut ainsi faire le pantin désarticulé ou trop articulé et s’amuser en intégrant à sa propre gestuelle des pas de danse classique. Ou bien il tremble, comme traversé par une secousse sismique. On craint qu’un muscle ou une articulation ne lâche mais non, le danseur ne renonce pas, il ne peut résister à son envie de se laisser emporter par cette musique classique et occidentale qu’il écouta enfant et qui ne l’a jamais quitté. Pendant ce temps (55 minutes), Rihoko Sato, fine elle aussi et fluide, suit une autre logique. Elle papillonne d’elle à lui, de lui à l’orchestre, elle est la phalène du bouleau connue pour sa célérité. Si les épouvantails des champs pouvaient danser, nul doute qu’ils le feraient à la façon de Teshigawara.

Plus composée, construite pour 13 danseurs, la pièce Gravité d’Angelin Preljocaj, chorégraphe directeur du Ballet Preljocaj / Centre chorégraphique national d’Aix-en-Provence, glisse sur les musiques de différents compositeurs, de Daft Punk à Ravel. Cela pourrait n’être qu’un exercice de style mais le chorégraphe parle ici d’attraction et de gravitation, forces fondamentales qui régissent l’univers et agissent sur les corps. Rien de plus humain donc dans un monde de gadgets que de se mettre à l’écoute de ce qui relie encore les pensées les plus volatiles soient-elles. En épousant les climats des diverses compositions musicales sur un plateau nu, sans décor ni images auxquels s’amarrer, Angelin Preljocaj, soutenu par les lumières d’Éric Soyer, surfe, glisse, balaie.

Angelin Preljocaj, “Gravité”, Biennale de la danse de Lyon, 2018 © Jean-Claude Carbonne
Angelin Preljocaj, “Gravité” © Jean-Claude Carbonne

Les danseurs de son Ballet se prêtent à des jeux le plus souvent tendres et doux. Tout commence par des amas de corps entremêlés qui jonchent le sol. Il faut se lever, vaincre l’inertie si confortable. Et la danse prend le dessus pour un adage dessiné en noir sur la musique de Maurice Ravel, pour un duo double en blanc que la musique de Dimitri Chostakovitch, pour des unissons sur Daft Punk. La compagnie est plus que soudée, les danseurs sont aimants, aimantés. Les jupes légères virevoltent sur Bach, les costumes haute-couture d’Igor Chapurin étant ici les seuls éléments de décor et partie prenante de la partition chorégraphique.

Angelin Preljocaj, “Gravité”, Biennale de la danse de Lyon, 2018 © Jean-Claude Carbonne
Angelin Preljocaj, “Gravité” © Jean-Claude Carbonne

On respire, on prend plaisir aux lignes qui se dessinent clairement dans l’espace, on s’amuse d’un autre double duo où les danseuses sont casquées intégrales. Jusqu’au Bolero de Ravel que le chorégraphe transforme en un véritable ballet aquatique en rosaces et en pas synchronisés. Jusqu’à l’épuisement, les corps se couchant un par un sur le plateau alors que la voix paralysée et sur ordinateur de l’astrophysicien Stephen Hawkins fait une dernière conférence. Alors qu’une surprise chorégraphique casse d’une manière sèche comme un coup de coude dans l’espace le lent et bel endormissement.

Présenté dans le très agréable Théâtre du Vellein à Villefontaine (69), le Sisyphe Heureux de la compagnie 47-49 du Grenoblois François Veyrunes est plus intrigant encore. Tableau en noir et blanc encadré par des panneaux argentés côté cour et de panneaux bleu côté jardin, le spectacle qui fait référence au mythe grec où le personnage ayant défié Thanatos est condamné à la tâche éternelle de porter une pierre. Après Tendre Achille pour trois hommes et Chair Antigone pour trois femmes, ce troisième volet d’un triptyque réunit les six interprètes. Il est l’aboutissement d’un travail au long cours relevant autant de l’obstination mentale que de l’entraînement physique. On ne perd pas une miette des gestes répétitifs et des variations, jusqu’à poser son regard sur un pied ou une main ouverte qui prend appui au sol. Tout est question de poids, d’équilibre, de doigté, d’accord entre les corps féminins et masculins. Au ralenti (Ô temps ! suspends ton vol), les danseurs se nouent et se dénouent. Les portés sont de haute voltige et l’on imagine l’inlassable travail de gainage des corps, les femmes portant également les hommes. Échappant à la lourdeur de la pierre, transportant les autres, les interprètes libèrent une étrange liberté où il est tout à la fois question d’une mesure en joule et en vers poétiques. C’est passionnant, de haut niveau, troublant par les ententes parfaites des corps. On n’en doute pas, François Veyrunes est un Sisyphe heureux et l’on s’en réjouit.

François Veyrunes, “Sisyphe Heureux” © Guy Delahaye
François Veyrunes, “Sisyphe Heureux” © Guy Delahaye

Marie-Christine Vernay
Danse

Biennale de la danse de Lyon, jusqu’au 30 septembre