Les temps qui courent (2)

Gérard Rabinovitch, philosophe et sociologue, directeur de l’Institut européen Emmanuel Levinas, observe et analyse la vague pandémique au jour le jour.
“Nous vivons avec quelques arpents du passé,
les gais mensonges du présent,
et la cascade furieuse de l’avenir”
 
René Char

Lundi 30 mars

« De plus en plus, parmi nous, les choses apparaissent de côté. Prenons garde précisément aux petites choses, ne les perdons pas de vue. Ce sont souvent les impondérables et les bizarreries qui vont le plus loin […]. Il y a là quelque chose qui se passe, oui, qui se passe à sa manière. Une impression qui laisse une inquiétude. Une impression qui court à la surface de la vie et la déchire, du moins ce n’est pas impossible […]. Il faut compter l’heure qu’elle sonne, dresser l’oreille, où en est-on ? Des événements, vient un avertissement qui autrement ne serait pas tel. Ou plutôt : un avertissement déjà présent prend des petits événements pour traces et pour exemple. » (Ernst Bloch, Traces).

« La psychanalyse est habituée, à partir de traits tenus en piètre estime ou non remarqués, à partir du rebut – du « refuse » – de l’observation, à deviner ce qui est secret et ce qui est caché. » (Sigmund Freud, Le Moïse de Michel-Ange).

Room in New York, Edward Hopper, 1932

Les bruits du monde nous parviennent dans le confinement. Faute d’avoir, pour les rejoindre, les divers requis de ceux qui sont au Front s’y épuisent et s’y risquent, nous sommes amenés à prendre à la lettre la recommandation venue – traversant les époques – depuis Prague : « Il n’est pas nécessaire que tu sortes de la maison. Reste à ta table et écoute ». (Franz Kafka, Réflexions sur le péché, la souffrance, l’espérance et le vrai chemin). Les échos et retours du réel dehors portent des vérités qui appellent qu’on tente de leur rendre raison.

Nasr Eddin Hodja – personnage mythique de la culture musulmane et juive (sous le nom de Djoha) du monde méditerranéen – aussi appelé Ch’ha au Magreb –, dont les aventures bouffonnes ou facétieuses ont valeur d’enseignement – cherchait, un jour, dans le soir, sous un réverbère, une chose précieuse apparemment perdue.

Un voisin passe, l’interpelle : « Que cherches-tu Hodja sous ce réverbère ? »
Hodja lui répond, toujours scrutant le sol : « la clef que j’ai perdue dans le jardin sombre là-bas ». Il désigne d’un geste vague un bosquet de l’autre côté de la rue.
— Alors pourquoi la cherches-tu ici ?
— Ici, il y a de la lumière…

Il vaut mieux, pour chercher à entendre ce que le réel a à nous délivrer dans la nuit de ces temps courants, nous équiper d’une lampe de poche, que camper sous les réverbères blafards de savoirs mainstream.

Mardi 31 mars

Après quinze jours, fini la gratuité pour Canal +, fermé l’accès libre à OCS. Pour le troisième épisode de la série The plot against America, ce sera tintin, il n’est plus accessible ce soir. À la place des bandes promotionnelles de toutes les merveilles entertainment dont nous pourrions profiter à la condition de nous abonner. Idem en « zappant » vers Canal + et son bouquet des multi-diffusions. On n’apercevra du Bureau des légendes-saison 5 qu’une bande-annonce, tournant en boucles. Bon ! On ne va pas mourir de ça !…

À grand renfort d’annonces dans les médias, ces quinze jours de libre accès à ces « canaux » étaient suggérés comme une part charitable de contribution à l’effort collectif en situation de confinement. Pour accompagner tous ceux qui étaient astreints au domicile par l’urgence sanitaire.

Défaut de prévision sur la durée d’un confinement dont l’échéance est repoussée par étapes et déjà préétablie ? Ou dès le début : promotion freemium, camouflée dans un allongement inhabituel de la durée, portée pour cette fois à deux semaines ?

Le « freemium » est une entourloupe du marketing qui avance sous le masque de la gratuité, propose des accès à des services libres et accrocheurs, et vise le plus grand nombre possible d’utilisateurs. Beaucoup des applications pour mobiles fonctionnent de cette façon. Pour des jeux. Mais aussi bien pour des journaux, des accès musicaux, des collections de livres, ou pour des médiathèques réservoirs de conférences, y compris les plus académiquement et patrimonialement illustres. L’entourloupe fonctionne aussi dans le champ du périscolaire comme s’en inquiétait un inspecteur général de l’éducation nationale bien au fait des interfaces entre besoins réels ou supposés des familles, et les offres internet naviguant sur l’anxiété parentale.

Le but c’est de réussir à accrocher suffisamment de nouveaux consommateurs pour les amener par un besoin creusé inédit, ou par addiction bien installée, à payer pour rejoindre le rang d’une édition premium, ou pour retrouver la possibilité d’accès dont ils ont été brutalement sevrés. Le freemium s’est développé avec l’industrie des logiciels et le numérique, mais le procédé lui préexistait bien avant. Les dealers de drogue usent de ce « business model » à l’envi depuis longtemps. De la boca de fumo des coins de ruelles des favelas brésiliennes, jusqu’aux sorties des lycées en France. Quelques « fumettes » ou « reniflettes » offertes « à l’œil », pour un retour sur investissement bien calculé. Et puis peut-être, un jour, avec la pulsion de mort en surcroît : la manche relevée pour y planter une première seringue…

On attrape le « cave », par ses failles, ou bien on ouvre une brèche dans son contentement de la vie. Les « manque à jouir » et l’anxiété de l’insécurité, ont toujours été les ressorts avec lesquels fructifient les marchés mafieux.

Quoiqu’en version « soft power » chez nos argousins des média planning, il n’y a donc pas que les mafias italiennes Camorra, Ndrangheta Cosa Nostra, qui cherchent à fructifier dans les failles liées à la détresse coronavirée.

Dans freemium, il n’y a de « free » que par antiphrase.

Mercredi 1er avril

Euthanasie du grec tardif euthanasia ; de eu « bien », et d’un dérivé de thanatos « mort ». Le mot court les réseaux depuis ce matin. Un ami, actif dans une de ces obédiences d’« honnêtes hommes » qui font les fantasmes frémissants des complotistes projectifs, m’alerte sur un décret promulgué il y a deux jours :

« II.-Par dérogation à l’article L. 5121-12-1 du code de la santé publique, la spécialité pharmaceutique Rivotril sous forme injectable peut faire l’objet d’une dispensation, jusqu’au 15 avril 2020, par les pharmacies d’officine en vue de la prise en charge des patients atteints ou susceptibles d’être atteints par le virus SARS-CoV-2 dont l’état clinique le justifie sur présentation d’une ordonnance médicale portant la mention “Prescription Hors AMM dans le cadre du covid-19”.
[…] La spécialité mentionnée au premier alinéa est prise en charge par les organismes d’assurance maladie dans les conditions du droit commun avec suppression de la participation de l’assuré prévue au R. 160-8 du code de la sécurité sociale. »

Rivotril, dans la base de données publique des médicaments :

« Informations à connaître avant de prendre Rovitril 2mg comprimé quadrisécable. « Ne prenez jamais Rivotril 2mg comprimé quadrisécable : Si vous avez une insuffisance respiratoire grave (maladie grave des poumons) ; Si vous avez un syndrome d’apnée du sommeil (pause respiratoire pendant le sommeil) ».

On a compris : sous forme « injectable », et lus les avertissements, il ne s’agit plus de soins, mais de secours palliatifs…. Le décret, lui, dans son énoncé est explicitement encadrant : « par dérogation » et « jusqu’au 15 avril ». Une situation d’exception dans une période d’exception.

Qui n’a pas l’intuition empathique de ce que peut être l’étouffement et la suffocation comme effroi et épouvante sans limites, en plus de la douleur atroce ; qui n’a pas lu les très rares témoignages de SonderKommandos d’Auschwitz s’offusquera inconsidérément et à contresens.

Pourtant, une petite recherche complémentaire, dans l’environnement contextuel du décret, mérite qu’on s’y arrête.

Le 13 mars, le CCNE, le comité consultatif national d’éthique, rappelait le respect de la dignité égale de tous les patients quelles que soient leurs vulnérabilités.

Toutefois en date du 24 mars une recommandation opérationnelle ajoute « des pistes d’orientation provisoire » et circule discrètement dans les services hospitaliers. Intitulée « Aspects éthiques et stratégiques de l’accès aux soins de réanimation et autres soins critiques », elle promeut de « manière exceptionnelle » (en italiques minorant) le principe de la « justice distributive » (en gras surlignant), pour une aide à la décision éclairée.

Hotel Window, Edward Hopper, 1955

Rappelons-nous. « Justice distributive » est le syntagme avec lequel Aristote nomme la distribution selon les mérites. Elle inscrit les inégalités entre les personnes à l’inverse d’une justice commutative qui pose l’égalité entre les personnes considérées comme égales.

C’est comme un additif en forme de désaveu de la déclaration liminaire du CCNE du 13 mars.

Suit, dans l’exposé des arguments, une série de propositions d’orientations. Parmi les critères à identifier pour favoriser des « décisions éclairées », se trouve cité l’âge du malade, et intégrée une bien floue et énigmatique suggestion : « questions sur l’environnement social et le mode de vie antérieur »…

Couronnant le tout, le document s’achève par un « Score de Fragilité clinique », illustré de neuf silhouettes explicites figurant en palier chaque degré de santé.

Où passe la barre de l’exclusion automatique des soins ?… À la grâce du traitant.

Dans les enjeux symboliques, il n‘y a pas de « dérapages », que des basculements. Ça tient… Ou ça ne tient plus. Les semaines et les mois à venir écriront si ça a tenu… ou pas.

« Le Diable se niche dans les détails », « L’Enfer est pavé de bonnes intentions » ; les sagesses proverbiales ne sont pas de la littérature pour enfants.

Car si le décret est clair, cet ensemble de propositions élaboré en amont l’est moins. Subrepticement à l’occasion de la contingence d’un manque flagrant et catastrophique de moyens, l’euthanasie ne pointera-t-elle pas son nez ?

Où sont les préventions du « Rapport Sicard » de 2012 qui avertissait sur le développement propre à celle-ci : une dynamique qui résiste à tout contrôle et tend nécessairement à s’élargir ? Pourrait-elle profiter de l’occasion pour retrouver ses linéaments du XIXème siècle, et virtuellement rebondir sur le Gnadentod du programme T4 ? Trouvant ses blancs-seings dans l’euphémisation des énoncés. Et les légitimations bien habillées de son frayage, dans l’éclat académique d’un syntagme aristotélicien.

Bien sûr, si tel était le cas, elle ne se justifierait dans ces temps incertains que d’interrogations affichées « éthiques ». N’est-ce pas une constante rhétorique observable de notre époque que c’est chaque fois sous l’abri narratif d’un bouclier compassionnel, que s’arrachent de nouveaux consentements insanes ?

Devant la saturation annoncée des services de réanimation hospitaliers, suivant cet addendum aux belles déclarations de principe du CCNE, pourrait, par exemple, être court-circuité le déplacement des résidents très malades des EHPAD négligés. Il y a quelques jours on rapporte que des établissements ont d’ores et déjà été prévenus : quelques cas seulement pourront être transportés vers les centres de réanimation, les autres cas devront rester sur place. Et que les personnels soignants exténués physiquement et parfois brisés psychiquement, se débrouillent sur place. Dans ce type d’établissements – et pas seulement en France probablement -, sur l’échelle de la fragilité, les traitements palliatifs ne seront jamais loin comme unique voie. Ni loin de leur basculement euthanasique.

Dans une dynamique de sémantique historique, le nom sans fard demain de « justice distributive » ce sera : tri ?

On retiendra que par le décret du 29 mars, le Rivotril sera pris en charge par l’assurance maladie. Pas comme les balles tirées dans les nuques des condamnés dans la Chine de Mao, dont la facture était adressée à la famille des susdits.

Jeudi 2 avril

« De port en port » chantait Serge Lama, de « liens en liens » chantera un jour un poète des temps numériques.

De liens en liens donc, les dérives de la navigation internet nous amènent en cabotage au fond de criques insoupçonnées. Dans une de celles-ci quelques flibustiers au sabre de bois ont posé leur camp de base. Et s’inventent une Utopie. Le régime qu’ils y ont fondé s’appelle « Érosticratie ». Ce n’est pas un Darknet ; plutôt une plume de paon à mettre où vous voulez…

Au motif de l’information, portée par la presse, d’un report d’ouverture de billetterie de son festival d’été pour cause coronavirale, découverte de l’existence de ce collectif. En cherchant, il se révèle que son existence n’est pas si récente. Nous ne naviguons pas d’ordinaire dans les mêmes eaux. L’Érosticratie s’affirme comme « un projet artistique et politique qui interroge et reconstruit l’Éros dans la cité ». Son objectif est également de « transcender les genres, de réunir les communautés sexuelles, de parler sexualité grâce au vecteur très puissant de l’Art ». Ça sonne comme un avatar ridé de 50 années d’âge, une ramille du rhizome deleuzien. Ce schème de la « French philosophy », en habillage esthétique du capitalisme achevé.

Évidemment l’inclusion est son signifiant en Manifeste ; et l’écriture « inclusive », sa passe d’armes. Toute une eau tiède déjà du libertaire branchouille en prétention rebelle. Avec la Publicité vorace à l’affût, toute forfanterie radicale passe si vite à la moulinette de la banalisation !…

On apprend encore qu’une équipe de « fantasmateurs bénévoles » se propose d’« oniriser cette période difficile et très anxiogène » ; qu’elle nous invite à « érotiser le confinement » ; et « ouvrir d’autres horizons que la norme ».What else ? La puérilité « perverse polymorphe » et déconnectée qui s’affiche n’est qu’antithèse rivée et parasite à l’apathie du monde administré.

Pour cette cause, ses outils seront entre autres des sextoys connectés et contrôlables à distance pour couple séparé par la contingence. « Tendance du moment » (sic) disent les sites de vente appropriés… Le Bluetooth, la Wifi ou 4G, et le smartphone sous iOS ou Android sont requis.

Les promoteurs, lors de la production industrielle « grand public » du magnétoscope (1972-76), imaginaient que le succès viendrait pour commencer du public cible de l’upper middle class cultivée. Dans les faits sa diffusion initiale en masse fut, à leur surprise, assurée par deux usages bien particuliers. Offrir aux enfants nés nombreux dans les familles modestes un accès aux films que le prix des billets en salle rendait inabordables. Et par ailleurs consommer du porno à domicile sans plus risquer d’être aperçu entrant ou sortant d’une salle dévolue au genre.

Dans l’après-coup du confinement, sûrement la téléconsultation médicale va trouver sa pérennité – la sécurité sociale en assure déjà le remboursement -, et les procédures de l’auscultation à distance par interconnexion des ordinateurs pourraient bénéficier des affinements numériques, des usages explorés, et des méthodologies, que le « sexe à distance » aura promus et fait avancer… Finalement de cette façon ils n’auront pas manqué à la cause du jour…

Freud savait-il dire si bien, lorsqu’il énonçait – à l’écoute de la réalité – combien le sexuel était de la partie derrière toute innovation humaine ?

PS : Ce soir le Premier ministre a parlé à la Télévision. Sur TF1. La Chaîne qui « vend du temps de cerveau disponible ». Un homme qui avait dit : « Le découragement ne fait pas partie de la gamme de sentiments que je m’autorise » ne peut pas être totalement mauvais. Que n’impose-t-il au moins en co-diffusion : La Chaîne Parlementaire et Public Sénat ? Ce serait moins décourageant quant à la robustesse des maillages républicains pour nous autres confinés.

Hotel by a Railroad, Edward Hopper, 1952

Vendredi 3 avril

Pikkouah Nefech, « Égards pour la vie humaine ». C’est une expression hébraïque pour désigner l’obligation en valeur absolue de suspendre la quasi-totalité des lois religieuses lorsque la vie de quelqu’un est en danger. Elle s’est élaborée à partir d’une prescription du Lévitique (19.6) « Tu ne feras pas en sorte de faire verser le sang de ton prochain » et dans la déduction d’une autre source du même Lévitique (18.5), dont les maîtres de la tradition talmudique ont conclu que les commandements divins ont été donnés pour que l’homme « en vive » et non pas pour qu’il meure de les observer (traité Yoma 85b).

Cette obligation fait Loi. Comme un jus cogens, une manière de Droit naturel par lequel la valeur de cette obligation est supérieure à tout autre commandement de façon impérative et le supplante. Ainsi dans le cadre de la tradition judaïque, toutes les réglementations et interdictions en vigueur les jours consacrés (le travail par exemple lors du Shabbat), ou le devoir de jeûner le jour de Kippour (autre exemple), ou bien la prohibition de certains aliments, dont l’interdiction est levée et qui peuvent être consommés si cela peut sauver une vie.

L’attention aux malades portée par le christianisme et transmise en Occident est son héritage et son écho à sa propre manière. C’est avec le code Justinien de 529, qui agrège paradigmes d’État et patterns chrétiens que se constitue l’hôpital comme une institution. La charité hospitalière prend une place concrète dans la spiritualité chrétienne. L’attention et le dévouement aux malades est un sacerdoce. Des Ordres hospitaliers, tel Saint-Jean de Jérusalem, naîtront. Un mouvement analogue se produit dans le monde musulman avec la création du Bimaristan,

Si nos administrations centrales étaient encore un tant soit peu imprégnées de ce monothéisme spirituel tel que le christianisme l’a porté déjà dans notre région civilisationnelle, cela pourrait faire obstacle à la Raison instrumentale. Sauver une vie humaine en valeur absolue, comme une formule paradigmatique, comme une Loi newtonienne de gravitation universelle de l’humanité de l’Homme, animerait en priorité tous les choix et toutes les décisions à prendre. Tenter sans s’illusionner. Essayer ce qui peut marcher. Pour se tenir radicalement au côté de la vie. Ne serait-ce pas ce qu’on pourrait définir comme le minimum éthique d’une Éthique maximale ?

PS : Allez ! Pour ne pas rester sur une note grandiloquente : une petite histoire juive. Une de ces histoires forgées par le petit peuple des shtetls, ou des mellas, avec lesquelles il prend acte chaque fois de la discordance entre les idéaux proclamés et la réalité observée. Qui ne manque pas avec malice de titiller la consistance des commandements divins, et avoue dans la complicité d’un rire partagé que tout être humain demeure un être jouissant et faillible…

Un jeune homme se précipite chez le rabbin, lui apprend que les recruteurs du Tsar l’ont attrapé et qu’il en prend pour 20 ans d’armée. Il lui précise qu’à l’armée on ne sert que du porc comme viande, et que s’il ne mange pas de viande, il sera sérieusement affaibli au fil des années jusqu’à être trop faible en cas de combats.
Le rabbin n’a pas besoin de plus de 2 minutes de réflexion pour évaluer la situation. « Pikkouah Nefesh», tranche-t-il. « Mange donc du porc !… Mais ne lèche pas les os. »

Samedi 4 avril

Il y a cette formule générique de Paul Ricœur à propos des hommes : « Propension au Mal, disposition au Bien ». Elle consonne assez bien avec celle plus politique et proactive de Max Horkheimer : « Attendre le pire et tenter quand même le Bien » (« Das Schlimm erwarten und doch das Gute versuchen »).

En Italie, il y a eu par exemple les Borgia – dont Lucrèce mobilisa le talent dramatique de Victor Hugo -, leur traîne de fratricides, d’incestes, d’empoisonnements et de luxures ; et Savonarole. Et puis Leonard de Vinci, Raphaël, Le Titien, Michel Ange. Il y a eu — il y a quasiment un siècle — les camicie nere. Et puis Bella Ciao.

Au temps de la Rome antique il y eut les enfilades de crucifixions par milliers, en perspective sur la Via Appia entre Rome et Capoue. Mais aussi à la même époque, une sagacité anthropologique, dont la notation de la présence d’une force destructrice interne, la feritas, qui menace l’humanitas, est l’effet. La feritas surgit à l’intérieur de toute société autant que de tout individu. Lucidité séminale qui attendra des siècles pour être cognitivement féconde.

Ces temps-ci, il y a – comme dans d’autres contrées… — les paniques administratives, les pénuries en pagaille, les trop fragiles sacrifiés ; et les mafias qui rôdent, naviguant sur l’abandon européen initial, humant où trouver pactole sur le dos des fracassés.

Et puis il y a ce que j’ai reçu en début de soirée, depuis la petite ville de Spoleto en Ombrie. Juste légendé d’un « Nel mio quartiere ». La photo d’une boîte en carton posée dans la rue contre un mur, emplie de paquets d’aliments divers. La même chose est rapportée des rues de Naples. Sur la boîte, un dessin d’enfant comme on en voit sur les murs des classes maternelles, et sur ses flancs, écrit à la main en majuscules : CHI PUO METTA ; CHI NON PUCI PRENDA, « qui peut met ; qui ne peut pas prend ».

C’est simple et clair ; et anonyme. Comme un printemps de vie solidaire, comme un fleurissement dans les anfractuosités du béton gris du monde.

Cape Code Evening, Edward Hopper, 1939

Dimanche 5 avril

Le directeur de l’Agence régionale de santé, ARS Grand-Est, vient de déclarer à l’Est Républicain qu’il n’y avait « pas de raison pour remettre en cause le Copermo » (Comité interministériel de performance et de la modernisation de l’offre de soins) qui prévoit la suppression de 598 postes et 174 lits au CHRU de Nancy d’ici 2025. Le président du conseil départemental et le CHRU, estiment cette déclaration « déconcertante » et « indécente ».

Le jargon de bois du déroulé de l’acronyme ronflant, semble bien fait pour danser le tango avec l’insensibilité psychorigide, l’apathie qui s’autocélèbre, et la surestimation de soi hors sol. Un homme qui se croit sans dette ?! Donc ce n’est pas un homme

On nous dit que le ministre de la Santé a cherché à « calmer le jeu »… « Calmer le jeu » ?!! Combien de temps encore pour cette inhibition antiautoritaire, lorsque l’autorité s’impose ? Entre la pusillanimité mollassonne et l’autoritarisme oppressif, il y a un chemin pour les autorités aux asymétries légitimes. La responsabilité a besoin de juste autorité. Hannah Arendt a écrit de belles pages sur le sujet dans la Crise de la culture. Si nos gouvernants veulent regagner la crédibilité nécessaire à l’exercice de la responsabilité, qu’ils montrent vite leur capacité à sanctionner là où il faut.

Et combien de temps pour démanteler ces colonies bureaucratiques en paraphrasant l’In der Skrafkolonie kafkaïen ; dont – du Grand Est à l’EPHAD de Mougins – les animalcules sont juste bons à sécréter leurs propres exosquelettes, et protéger les alvéoles de leur propre sécurité.

Puisque de toute façon « après ne sera pas comme avant », les « politiques de santé » inévitablement seront refondées avec de nouveaux paramètres. « La santé va devenir une exigence absolue de la population » pointe ce même jour le professeur Axel Kahn. À cet aune les médicaments seront dorénavant classés comme des composants stratégiques. On pourrait même renommer ça la « Défense civile ».

En attendant, dans les matins circonspects, et dans le fil du jour, le souffle des sirènes d’ambulances continue de passer, sans ralentissement en contrebas. On sait…

Lundi 6 avril

« Le port généralisé du masque : peu à peu le gouvernement réévalue sa doctrine », titre le Figaro ce matin. Il avait une doctrine ?!!

« Le gouvernement ne se voile plus la face », titre, ce même jour, Libération, toujours à l’affût d’une titraille en contrepied. Il se voilait la face ?!!

Ils font écho à la déclaration du ministre de la Santé : « Pas un revirement, mais une réévaluation de la doctrine ».

Petit rappel : En fâcheuse métonymie de la gouvernance, la bouffonnerie du perron, le 20 mars, nous expliquait que les masques ne sont pas nécessaires pour tout le monde. « Et vous savez quoi, moi je ne sais pas utiliser un masque. Ce sont des gestes techniques précis, sinon ça peut même être contre-productifs ». Sur les réseaux en arborescence WhatsApp, un chien savant capable d’un coup de patte de mettre son masque a fait un sort tristement hilarant à cette mascarade.

Le réel revient frapper à la porte des semblants avec lesquels tout le monde circule dans un rêve éveillé, et les agents de service de la domestication, les premiers. Les tentatives de dissimulation de l’absence massive de masques quels que soient leurs types virent à la pantalonnade. Pareil pour les tests de dépistage. On a bien compris que cette gouvernance n’est pas la première comptable de ce dont le nom de « pénurie » serait insuffisant pour en nommer le néant. Alors pourquoi ne pas avoir annoncé ce qu’il en était ? Pourquoi d’emblée ces mensonges qui ne passeraient pas inaperçus de ce qu’ils étaient ? Le cache-misère « difficultés logistiques » en second temps d’annonce, n’a pas gommé l’impression d’une opération village Potemkine.

Ce qui est le plus désarçonnant c’est la lisibilité des arguments dans leur pauvreté. C’est l’inanité des leurres dont on doute des destinataires réels finalement : ceux qui les reçoivent auxquels ils seraient destinés ? Ou ceux-là même qui les profèrent ? Ce qui est atterrant c’est cette impression de désarroi, d’hébétude, de déréliction, et finalement d’inanité.

Il est maintenant entendu que la ministre de droite Roselyne Bachelot avait fait le job au temps du risque de la grippe aviaire. Il semble maintenant mis à nu que c’est sous l’irritante ministre bobo de la mandature d’une gauche qui n’en avait même plus les fanfreluches, que se décidèrent les économies d’apprentis libéraux sans réflexion ni conscience qui ne maintinrent pas les stocks, et dont on voit immédiatement les dégâts. Il est patent que malgré des avertissements reçus avant même son installation, la gouvernance de cette mandature – suite à une mauvaise analyse de ce qui se passait en Chine –, s’est laissée prendre par surprise, comme bien d’autres gouvernances du monde.

« Gouverner c’est prévoir », la maxime d’Émile de Girardin tient toujours. Y manquer est une défaillance. « Que celui qui n’a jamais péché, jette… etc. ». Mais le déni, lui, est une faute cognitive, psychique, éthique, sans rémission.

Summer in the City, Edward Hopper, 1950

Mardi 7 avril

Ça insiste et ça traverse ces jours-ci. Max Horkheimer dans ses Notes critiques des années 66-69 : « Le vrai conservateur n’est pas moins éloigné du nazi et du néonazi que le vrai communiste [l’est] du parti du même nom. […] La ligne de démarcation passe entre le respect et le mépris du vivant, non pas entre ce qu’on appelle gauche ou droite, opposition bourgeoise déjà périmée. Les cliques peuvent bien se combattre quand leurs intérêts l’exigent, leurs adversaires réels, ce sont les individus conscients d’eux-mêmes ».

Dimanche soir dernier, la reine d’Angleterre, en 4 minutes 30 secondes : « Je vous parle à un moment que je sais être de plus en plus difficile. Un moment de bouleversement dans la vie de notre pays. Un bouleversement qui a entraîné pour certains du chagrin, créé des difficultés financières pour beaucoup et causé pour nous tous d’énormes changement dans nos vies quotidienne […] J’espère que dans les années à venir, chacun sera capable d’être fier de la manière dont il a réagi face à ces difficultés. Et ceux qui viendront après nous diront que les Britanniques de cette génération auront été aussi solides que ceux des précédentes Que l’autodiscipline, la détermination calme et positive et la solidarité sont des qualités qui caractérisent toujours ce pays […] Aujourd’hui comme à l’époque, nous savons ce qu’il faut faire […] Nous y arriverons et ce succès appartiendra à chacun de nous ». Fierté nationale

On apprendra ainsi que malgré une plus infranchissable asymétrie protocolaire entre la tête de la Royauté britannique et sa population, une parole embrassante et de justes timbres dans les mots sonnent plus vrai de sa bouche que ce que pondent les gandins d’antichambres qui sautillent autour de nos ministres et rue du Faubourg St Honoré, avec leur plume mal taillée.

On notera aussi les allusions à la Seconde Guerre mondiale. C’est bien le fond de scène indépassable de la crise actuelle dans tous ses signes. Scène fondatrice en ce qu’elle fut d’une part le moment d‘une connaissance incurable d’un Zivilisationsbruch ; et d’autre part les repérages pour l’avenir des linéaments civilisationnels de l’Esprit de Résistance.

Et si ces gandins n’ont peut-être pas été récompensés dans leur enfance aux pastilles Vichy, ils n’ont pas non plus été, au goûter, restaurés aux madeleines de la Résistance.

Mercredi 8 avril

Avril cette année s’annonçait enchaîner : la fête juive de Pessah, dès ce soir ; la fête des Pâques chrétiennes catholique et protestante le 12, puis orthodoxe le 19, et le Ramadan des musulmans à partir du 23. Toutes de grandes signification et solennité. Elles célèbrent au cœur de chacune des scènes fondatrices en métaphores originelles.

La « Sortie d’Égypte », Yetsi’at Mitzrayim, pour les juifs. La « Résurrection du Christ » pour les chrétiens. La « Nuit du Destin », Laylat al-Qadr, pour les musulmans.

La Délivrance de la Tyrannie réjouit, mais il n’y a pas de Liberté sans Loi, enseignent les premières. Le Signifiant de la Vie surmonte et supplante celui de la Mort, enseignent les secondes. Le Saisissement du Fatum oblige, enseignent les troisièmes.

Ces célébrations sont l’occasion chaque fois de rassemblements festifs. En famille, et en communautés. Ce sera cette fois-ci dans un sort commun : le confinement et les distanciations qui s’imposent. Les voici convoquées à cette occasion d’en retrouver et peser tout leur poids de leçons. Et dans leur résonance aux Ténèbres des jours, tout le monde pourrait avec.

Jeudi 9 avril

On ne parle que par métaphores et métonymies. C’est là la spécificité différentielle infranchissable qui partage l’homme des animaux, et qu’ignorent dans leurs enfantillages les antispécistes.

On ne pense et créée qu’avec le langage. Ce que le monde devrait être sensé savoir depuis Jérusalem (Berechit, la « Génèse ») et Athènes (Aristote, Les Politiques).

Et nous sommes tributaires du langage dans lequel nous résidons. Walter Benjamin : « Que communique le langage ? Il communique l’essence spirituelle qui lui correspond. Il est fondamental de savoir que la connaissance se communique dans le langage et non par lui ». Fritz Mauthner : « la langue d’un peuple est son sensorium commune », un organe de pensée commun. Mauthner ajoutait que « la langue d’un peuple, au sein des mœurs de ce peuple a toujours tendance à se rendre souveraine et à soumettre à sa volonté, c’est-à-dire à ses représentations, d’autres domaines des mœurs ».

Au point d’information du soir par le DGS, ou dans les dépêches qui tombent entre les heures qui sonnent : une litanie de chiffres et… encore des chiffres. Des statistiques aussi, dont l’effet psycho-cognitif est d’effacer l’impact de l’imprévisible et de gommer la frappe insupportable de la réalité. Et puis des courbes, des diagrammes, des indices de croissance, des pourcentages, des cartes interactives qui permettent de suivre l’évolution de l’épidémie et son expansion territoriale. Et toujours des chiffres… Chiffres de contaminés, sous évalués selon les indications de l’Impérial Collège de Londres. Chiffres de décédés, minorés par système de comptabilisation ; ceux morts à domicile non répertoriés, qui n’apparaîtront que dans le futur sous les auspices de l’INSEE et ceux des Ehpad, comptés séparément de ceux des hôpitaux. Et qui furent délibérément ignorés, au point qu’une pétition a dû être lancée « Comptabiliser les décès COVID-19 en Ehpad pour la dignité des personnes âgées ». Dignité par la seule existence comptable ! Nous en sommes arrivés là !!

Et toute cette litanie journalière des chiffres se raconte avec des mots qui circulent plutôt dans un lexique de citation boursière et un vocabulaire de compte-rendu sportif.

« Le solde du nombre de patients en réanimation baisse », « bond de décès », « le nombre de décès repart à la hausse », « un record », « un nouveau record », « un chiffre en repli », « c’est très tendu », « nous sommes dans un faux plat »… etc.

Dimanche dernier, le 5 avril, Le Parisien interrogeait sur une date d’intervention du Président. L’« entourage » de celui-ci répondit au journaliste : « Quand on y verra plus clair sur les effets du confinement sur la courbe » (sic !). Du « gouvernement des hommes à l’administration des choses » et à la variable d’ajustement…

José Ortega y Gasset : « Le langage, qui ne nous sert pas à dire suffisamment ce que chacun de nous voudrait dire, révèle par contre et à grand cris, sans que nous le voulions, la condition la plus secrète de la société qui le parle ».

Le « Bien dire » est une Benedictio. Il serait temps de se préoccuper de toutes les anomies lexicales et métaphores faisandées qui nous enchaînent.

PS : On annonce que le larbin arrogant, crétin « des Vosges », a été démissionné de ses fonctions. Comprendra-t-il un jour ?

Hotel Room, Edward Hopper, 1931

Vendredi 10 avril

Le Dieu de la Bible, déçu par sa créature vraiment trop méchante à son gré, décida de s’en défaire avec le Déluge (Berechit, la Génèse 6.9 – 9.17). Il n’accorda grâce qu’à Noé et sa famille dont nous sommes donc, suivant le récit mythique, tous les descendants. Noé rassembla dans l’Arche qu’il avait bâtie, des représentants de chaque espèce de créatures terrestres. Le déluge dura quarante jours et ce n’est que 5 mois après le début du fléau que l’Arche vint se poser sur le mont Ararat. C’est une colombe revenue avec dans son bec un rameau d’olivier qui lui donna l’indication du reflux des eaux. Noé exprima sa reconnaissance à ce Dieu qui l’avait épargné. En retour Celui-ci promit à Noé de ne pas recommencer. Et en témoignage de cette promesse il plaça un arc dans le ciel et passa une alliance avec lui. Le mythe et ses icônes continuent de clignoter pour nous comme des « pulsars » venus du fond de cette « période axiale » ainsi définie par Karl Jaspers.

Soit ce Dieu affligé, est obligé par sa promesse ; soit il est devenu plus indulgent avec l’âge. Un nouveau déluge n’est pas sorti de Sa lassitude des humains, mais un virus, une petite machine non vivante qui se pique dans l’ADN, et dont les conséquences morbides mettent tout le monde devant des évidences de laisser-aller, d’indolences coupables, et d’irresponsabilités endurcies. Qui dessille les yeux et déshabille les imposteurs.

Aux hommes de réagir, se relever, corriger et réparer. C’est l’opportunité que sa mansuétude leur laisse.

Le confinement de près de 4 milliards d’individus n’a aucun équivalent dans l’histoire humaine. Et chaque jour nous apporte l’écho de nouvelles révélations. En signes se multipliant : hier soir, c’étaient les sommets de l’Himalaya pour la première fois visibles depuis trente ans, à deux cents kilomètres de distance, après le confinement de l’Inde.

Les témoignages abondent : des animaux de toutes sortes reprennent possession des lieux désertés par les hommes confinés ; cervidés qui viennent en visite dans les rues des villes ; phoques s’aventurant hors de l’eau et remontant la rue d’un village de pêcheurs ; paons et canards paradant sur des trottoirs, renards en vadrouille, et même dauphins dans les canaux de Venise. Un paysage oublié sort des brumes. Il sera difficile de le renvoyer dans la boîte à couleurs du peintre divin.

Le récit biblique du Déluge a son équivalent et probablement son origine dans la littérature de l’ancienne Mésopotamie. Dans l’épopée de Gilgamesh dont le Noé se nomme Ut-Napishtim. Les dissemblances portent sur le polythéisme du récit babylonien. Mais encore sur le motif de la colère des dieux qui provoquent le déluge : leur repos était troublé par le bruit que faisaient les hommes…

Et nous, allons-nous supporter le retour du vacarme des rues après confinement ?

Samedi 11 avril

Le corpus talmudique avait, au fil de ses commentaires, construit une typologie de caractères en forme d’archétypes « positifs » et « négatifs ». Parmi les premiers : le tzaddik (Le juste), le hakham (le sage), le yachar, (l’honnête), et parmi les seconds l’evil (le stupide), le racha (le méchant), le letz (le railleur), le kesil (le niais).

L’humour anglais avait lui bâti la sienne à partir des tempéraments définis, à la manière de Galien, par des éléments somatiques et caractériels : le sanguin, le bilieux, le flegmatique, le mélancolique. Des humeurs, d’où par glissement sémantique adviendra le nom d’humour.

Freud explora les « types libidinaux » qui n’avaient rien de coïncidents avec une nomenclature de pathologies : le type érotique, le type obsessionnel, le type narcissique, et leurs sous ensemble mixés plus fréquents dans leur composition : type érotico-obsessionnel, type érotico-narcissique, le type narcissique-obsessionnel.

Dans ce moment de dessillement et de dévoilement des illusions auxquels le percutant réel de la Mort nous oblige, et déchire devant nos yeux les impostures et montages de vent avec lesquels nous faisons « société », une typologie pourrait s’écrire en hypothèse. Elle sort de l’ombre à toute période de crises profondes, de catastrophes ravageuses, de cataclysmes dévastateurs.

Une typologie centrée non sur les « classes » comme la sociologie nous en rebat les oreilles en réduisant les humains à des créatures du seul « social », mais sur les « mentalités ». Elle s’articule de quelques traits dominants qui font pivots : les crapules, les canailles, les conformistes, les dépossédés, les convoqués, les justes. Évidemment ils se présentent généralement sous des formes composites. Ils se retrouvent partout, dans toutes les régions, dans toutes les subcultures, dans tous les milieux sociaux, à tous les postes de décision, dans toutes les hiérarchies, dans toutes les activités professionnelles et pas moins artistiques. Seule leur proportion par secteur chaque fois peut varier. Leur inventaire ne vient pas se substituer aux typologies évoquées plus haut, mais s’y ajouter. Il faudrait ne pas les oublier pour les temps d’après. Pour que, ce qui se défait devant nous ne se rétablisse pas avec quelques colmatages en rustines ; comme s’il ne s’agissait que d’une parenthèse.

Dimanche 12 avril

« Une chaleur de vie et une image de mort, c’était cela la connaissance » […] Tout ce que l’homme pouvait gagner au jeu de la peste et de la vie c’était la connaissance et la mémoire. Peut-être était-cela que Tarrou appelait : gagner la partie ! » (Albert Camus, La Peste).

Gérard Rabinovitch
Les temps qui courent

Jerôme Bosch - Le Concert dans l’oeuf

Les temps qui courent (1)

31 mars 2020
Le philosophe et sociologue observe et analyse la vague pandémique au jour le jour. Il commence cette semaine avec des réactions à chaud et à froid, jamais tièdes, sur la quinzaine écoulée. Où l'on croisera Winston Churchill, Romain Gary, Joseph Brodsky, Paul Virilio et bien d'autres.
Room in New York, Edward Hopper, 1932

Les temps qui courent (2)

13 avril 2020
Le réel revient frapper à la porte des semblants avec lesquels tout le monde circule dans un rêve éveillé, et les agents de service de la domestication, les premiers. Les tentatives de dissimulation de l’absence massive de masques virent à la pantalonnade...
Felix Nussbaum, Le réfugié, 1939

Les temps qui courent (3)

27 avril 2020
Il est rapporté que l’impact de l’ambiance Covid-19 sur les rêves est notable chez beaucoup, bien sûr selon les modalités propres aux histoires de chacun. De quoi avertissent ces rêves ? Qu’il n’y aura pas d’“après” ?

Les temps qui courent (4)

11 mai 2020
Le président de la République, absent à lui-même dans un trop plein de mise en scène, produit de l’angoisse. Le Premier ministre, présent à son inquiétude dans son “être au charbon”, produit de l’incertitude.