Maroc, la danse se manifeste

Affiche du festival "On Marche", Marrakech, mars2016Depuis onze ans, le festival On marche consacré essentiellement à la danse contemporaine avance à petits pas obstinés, en tentant de s’inscrire pleinement dans la société au même titre et au même niveau que d’autres disciplines reconnues par les pouvoirs publics comme la musique, le cinéma, les arts visuels ou le théâtre. Le corps et ses représentations, enjeu politique et social, fait-il peur ou est-il tout simplement ignoré par le ministère de la Culture ? Un forum en cours qui réunit de nombreux artistes, toutes générations confondues, devrait répondre à cette question par la production d’un premier manifeste que nous mettrons en ligne dès sa présentation publique le 13 mars.

La onzième édition du festival international On marche, à Marrakech, dirigé par le chorégraphe Taoufiq Izeddiou et dont la programmation a été confiée à Nedjma Hadj Benchelabi, installée à Bruxelles, curatrice, organisatrice free lance d’événements autour de l’art dans le bassin méditerranéen, est tout à la fois un espace de réflexion, de formation avec des masters classes (de Pierre Droulers, Mathilde Monnier) et un plateau pour des spectacles en cours, des workshops, des solos autobiographiques. La danse de création est en pleine ébullition après les printemps arabes qui ont eu le mérite de libérer la parole. Cette liberté d’expression, les chorégraphes s’en sont immédiatement emparée pour la partager avec un public encore à construire mais curieux, demandeur. Avec un manque criant de moyens, de lieux, les jeunes chorégraphes, dont beaucoup viennent du hip hop, creusent leur propre sillon dans ce vaste chantier d’une danse émergente qui ne tient pas en place, ne serait-ce que parce que les danseurs font des allers-retours entre leur pays et une Europe encore accueillante.

Profitant de toutes les ouvertures, la danse s’invite et s’impose un peu partout, trouvant des partenariats, ici avec la Biennale de Marrakech (BM6) ou avec la somptueuse école des arts visuels (ESAV) dont le directeur, Vincent Melilli a compris les enjeux artistiques en intégrant On marche dans son programme pédagogique. Ce que des chorégraphes ont déjà mis en pratique, faisant disparaître dans leur propre parcours la barrière entre la chorégraphie et les arts visuels. Entre Berlin et Casablanca, Younes Atbane, jamais tout-à-fait à sa place en se promenant des arts plastiques au monde chorégraphique, a trouvé dans l’art performance une façon libre d’explorer ses propres limites, de les interroger comme il questionne la position de l’artiste. Il le fait avec une élégance décalée et beaucoup de drôlerie. Sa performance The second copy : 2045 fait se télescoper fiction et réalité. Nous sommes en 2045, à la fin des conflits qui ont secoué le monde. Les artistes ont été tués mais leur mémoire numérique a pu être récupérée. Une documentaliste chercheuse réalise un film à partir de cette mémoire dans lequel Younes Atbane est interprète dans les extraits de trois de ses performances. Sans doute a-t-il lui aussi été tué. Dans ce télescopage d’époques, de vivant et de disparus, le performer passe du micro à l’ordinateur sur lequel est retransmis du patinage artistique, de la manipulation d’objets divers à une danse plus intime où il ne tient pas sur ses jambes. Emmitouflé, il est un corps mou qui a lâché prise avant de se débattre avec son double. Un judicieux voyage dans le temps et dans l’auto-dérision.

Dans ce festival des croisements, on se retrouve nez-à-nez avec une partie de l’œuvre du plasticien Hicham Benohoud programmé par les Instituts français au Maroc dans le cadre de la BM6. Bien connu à Paris, via l’agence Vu qu’il rejoint en 2001, l’artiste marocain dans sa récente série The Hole a autant de préoccupations plastiques que chorégraphiques. Dans des intérieurs tout-à-fait ordinaires, des salons où chaque détail a son importance dans les tapis, les nappes, la couleur des canapés, le décor planté est constamment explosé. Des corps ou des morceaux de corps sont happés par une force tellurique ou bien ils surgissent des murs, créant des trous dans le paysage intérieur quotidien. On est nous-mêmes happés par cet apparent chaos qui mêle les intérieurs et extérieurs.

Du festival On marche, on retiendra aussi la façon dont les jeunes chorégraphes mettent en scène des éléments autobiographiques. Par exemple, la disparition du père dans Tu meur(s) de terre du danseur tunisien Hamdi Dridi. Il prend à bras le corps la douleur calme de son père, peintre en bâtiment. Très chargé, trop, quant au sujet qui est déjà dramatique, ce solo révèle toutefois une danse qui sait combiner le hip hop et le contemporain. Dans le solo Sa prière, Malika Djardi – elle aussi une nomade de Charleroi à Lyon –  danse sur la voix de sa mère qui lui explique la prière et sa conversion à l’Islam. Son corps est tout à la fois dans la relation maternelle et déjà ailleurs, dans une autre prière, celle d’une danse énergique, en ruades et en révolte.

C’est dans ce brassage permanent, dans cette foultitude de propositions que la relève chorégraphique marche avec cette interrogation permanente face aux extrémismes et au retour aux forces conservatrices. Une question à laquelle chacun est confronté dans une “Méditerranée déchirée qui vit aujourd’hui une terrible et dangereuse crise identitaire dont la conséquence est, ici et là, la détérioration de la volonté de dialogue” (1).

Marie-Christine Vernay

(1) Thème de la conférence de l’auteur d’origine libanaise Salah Stétié qui aura lieu le 18 mars à l’université Cadi Ayyad.

La 11e édition du festival On marche se tient dans divers lieux de Marrakech, jusqu’au 12 mars. La Marrakech Biennale 6 (BM6) a lieu jusqu’au 8 mai 2016.

Hamdi Dridi, Tu meur(s) de terre © Fouad Nafili
Hamdi Dridi, Tu meur(s) de terre © Fouad Nafili

[Article mis à jour le 15 mars 2016 :]

La danse en marche

Les chorégraphes marocains étaient tous réunis lors de la 11e édition du Festival On Marche. La jeunesse trépigne, les “anciens” (Khalid Benghrib, Meryem Jazouli, Taoufiq Izzediou, directeur du festival, Bouchra Ouizguen) tiennent bon, tout en s’interrogeant sur l’avenir d’une profession qui est loin d’être reconnue en tant que telle. Lors d’un forum qui réunissait les acteurs culturels et qui a abouti à la rédaction d’un premier manifeste (bien timide à notre goût), les générations étaient dans une même dynamique avec des propos très différents. Les nouveaux arrivés dans la danse et plus largement dans l’art, sauf peut-être ceux issus de la diaspora (ici, essentiellement, la France et la Belgique), s’impliquent directement dans une danse citoyenne et sans frontière. Ils communiquent avec l’Afrique, continent auquel ils appartiennent, avec le monde arabe, tout en gardant en œil sur l’Europe “qui se débat, comme dit l’une, avec son histoire, son afflux de migrants, sa montée d’extrémisme sur son propre terrain”. Ce que confirme Hamdi Dridi, né à Tunis en 1988 et qui a fait son “bon apprentissage” de danseur à Tunis ou en France : “je suis fier des révolutions arabes, même ratées, cela a ouvert des voies, libéré des voies d’expression. J’œuvre, les artistes oeuvrent pour une Tunisie ou un Maroc améliorés. Tout influence la vie quotidienne, y compris l’art. Il vaut mieux danser que de mendier, que de voler ou que de mourir pour Daesh, en supposant que ta famille va être en sécurité.”

Taoufiq Izzediou, directeur du festival confirme : “durant ces 11 ans de parcours, nous avons vu comment la danse est motrice de changements, comment elle est capable de transformer les individus, comment elle a pu sauver des vies en donnant du sens et de la matière à nos existences en proie à un monde mouvementé, en pleine transformation et turbulent.” Cela est d’autant plus vrai que les chorégraphes européens, belges, français comme Bouziane Bouteldja, n’ont pas déserté leurs pays d’origine. Mieux encore, la Franco-Espagnole Marta Izquierdo, avec l’aide du dramaturge belgo-marocain, Youness Anzane, s’empare des rituels populaires marocains, notamment des fêtes de mariage pour y intégrer son propre folklore hispanique (jambon serrano, Goya…), portée par le rythme. À quand la réplique, lorsque les chorégraphes marocains (ce que fait d’ailleurs Younes Atbane) s’empareront du folklore français, en l’occurrence de la danse contemporaine ? Si On marche ne piétine pas, on devrait voir ça bientôt. Diffusé par internet par tous les jeunes qui ont leur mot à dire.

Marie Christine Vernay, le 15 mars 2016

Marie-Christine Vernay s’entretien avec Younes Atbane sur Radio Bellevue : 

Manifeste
pour la danse contemporaine au Maroc

Nous, professionnels de la danse au Maroc,
Danseurs professionnels et amateurs
Chorégraphes,
Acteurs culturels, artistiques et associatifs
Publics et citoyens,

Saisissons l’occasion de cette 11e édition du Festival International de Danse de Marrakech On Marche, pour lancer un appel à l’ensemble de la communauté artistique et culturelle, aux institutions et aux publics.

15 ans…
15 ans de création,
15 ans de partage,
15 ans de transmission…

Une belle dynamique portée par des acteurs dont les actions individuelles, engagées, ont permis de développer des compagnies professionnelles, des espaces et un festival international et de participer au rayonnement de la création contemporaine marocaine au-delà des frontières.

Néanmoins, nous sommes conscients que la danse contemporaine marocaine est émergente et fragile, et que ses difficultés s’inscrivent dans un cadre global commun aux autres disciplines artistiques : manque d’outils de transmission, d’espaces de travail, de soutien financier et de transparence dans les mécanismes d’aide publique à la création.

C’est pourquoi,

Nous, professionnels de la danse au Maroc,
Danseurs professionnels et amateurs
Chorégraphes,
Acteurs culturels, artistiques et associatifs
Publics et citoyens,

Appelons,

À la reconnaissance, par les institutions publiques de notre pays, de la dynamique et des réalisations de la danse contemporaine au Maroc.

À la mise en place d’une politique publique de la culture qui offre des outils efficients de soutien et d’accompagnement des danseurs et des chorégraphes, d’aujourd’hui et de demain, dans la formation, la création et la diffusion de leurs œuvres.

À développer des stratégies publiques pour que la danse contemporaine soit dotée de tous les métiers nécessaires à son bon fonctionnement et à sa viabilité artistique et économique.

À la mise en œuvre de tous les moyens d’éducations artistique et populaire du citoyen, permettant l’accès de tous et de chacun, à la création contemporaine et à l’art en général. 

Fait à Marrakech, le 9 mars 2016.

[Mise à jour de l’article:]

Nouvelle création de Taoufiq Izeddiou : En Alerte, les 25 et 26 juin 2016 au Festival de Marseille, les 8 et 9 juillet au festival Montpellier Danse

Danse 

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