L’homme de miel

Le monde est devenu fou… Pas de panique, il nous reste les livres.

L’autre jour, au supermarché, je me suis retrouvée à faire la queue derrière un petit garçon et sa mère. Il boudait. Elle essayait vainement de le dérider. Il restait fermement campé sur ses deux jambes, bras croisés, lèvre inférieure en avant.

– Mais enfin, qu’est-ce que tu as, aujourd’hui, tu vas arrêter de faire la tête ?
– J’en ai assez.
– Tu en as assez de quoi ?
– J’en ai assez, mais alors vraiment assez. De ne pas être un héros.
– Mais voyons – répondit alors sans hésiter la mère – mais c’est un peu facile de se plaindre, tout le monde peut être un héros, mais ce n’est pas en pleurnichant qu’on le devient, mon coco, c’est en le décidant, et puis en agissant !

Regard éberlué du môme qui, aussi sec, arrête de faire la gueule, et on sentait bien que, dans sa tête, là, d’un coup, ça carburait. Je l’ai vu, étonnée, se redresser, jeter un regard circulaire, peut-être même grandir brusquement. Je crois bien qu’il avait pris sa décision.

Cette phrase d’une mère à la répartie aiguisée m’a rappelé le livre que j’avais alors dans mon sac, L’Homme de miel, d’Olivier Martinelli (Christophe Lucquin éditeur), un livre que j’avais mis du temps à ouvrir, par appréhension, sans doute, parce que le thème avait l’air vaguement déprimant, vaguement déjà vu, vaguement emmerdant. Sauf que je l’ai entamé et en fait non. Si j’ai fait le lien, c’est qu’à un moment, le narrateur déclare, et c’est un peu déconcertant : « Mon cancer s’écrit myélome et je ne peux m’empêcher de penser “miel-homme”. Il me paraît plus doux, du coup, moins agressif. Grâce à lui, je me sens comme un héros Marvel. Je suis l’Homme de miel ». Vous l’aurez compris, c’est là l’histoire d’un combat contre la maladie. Mais ne fuyez pas. L’ouvrage est fait de textes aux allures de chroniques, ce sont celles du temps qui passe à une vitesse accélérée quand la mort se profile d’un coup assez nettement à l’horizon : « Ce qui ne te tue pas te rend plus fort, paraît-il. Je n’en suis pas persuadé […] Ce qui ne m’a pas tué m’a seulement rendu plus pressé ». Il y a tant de choses à faire. Et, d’un coup, moins de temps. Impossible désormais de traîner, donc, pas même pour geindre : « Ne pas se plaindre. Parce que ce n’est pas si grave, au fond », « Parce que, ma foi, j’ai réalisé beaucoup de mes rêves. Et tant pis pour moi si je n’ai pas été assez rapide pour les réaliser tous ». Au passage, on rencontre tout un tas de personnages, les chauffeurs d’ambulances, par exemple, « à moitié fêlés », et très pressés aux aussi : « Je ne connais pas les goûts du troisième. Il n’écoute pas de musique. Il porte des mitaines pour conduire, roule à 130 km/h sur les départementales, ne prononce pas un mot et me jette des regards furieux, si j’ai le malheur de lui poser une question. En fin de compte, je crois que c’est celui avec lequel j’ai le plus d’affinités ».

Bref, un journal de bord qui se lit avec bonheur, celui d’un héros banal et déterminé, qui, tranquillement, écrit, malgré la « tuile » qui lui est tombée dessus, parce que lui aussi a pris sa décision, celle de continuer : « Je courais avec ma tempête intime au cœur de mes os. Et j’avais pleine confiance. »

Nathalie Peyrebonne
Le monde est devenu fou, chronique littéraire

Olivier Martinelli, L’Homme de miel, Christophe Lucquin éditeur, 2017

 

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