Mea culpa

Dans mon précédent Bentô, j’écrivais ceci : “… j’avoue avoir été surpris que Jacques Rivette fasse la Une de Libération, car même si le service cinéma du quotidien compte encore de véritables cinéphiles, la politique éditoriale du journal semble s’être terriblement éloignée du monde des arts et de la culture dans ses aspects les plus auteuristes.”

Trois critiques du quotidien m’ont écrit pour me faire part de leur étonnement à la lecture de mon Bentô. Il se trouve que ces trois-là font justement partie de celles et ceux dont j’apprécie la lecture, au-delà de nos divergences d’appréciation sur telle ou telle œuvre, tel ou tel artiste. Ce qui les a peinés, c’est ma critique globale d’un journal au sein duquel ils ne ménagent pas leurs efforts, je le sais, pour faire remonter les sujets culturels les plus divers. Mais cette critique globale, chacun de mes correspondants l’a prise pour une critique personnelle, ce que je peux très bien comprendre, puisque les attaques contre France Culture ne me laissent jamais indifférents. Le problème supplémentaire, que je n’avais pas mesuré, est que lire ce Bentô sur délibéré, constitué au départ par un noyau d’anciens de Libé, a pu accroître cette mauvaise perception.

Ce que je voulais dire – et je vais donc tâcher de l’exprimer plus clairement ici – c’est que je déplore la dérive globale du journal. Abonné depuis des années, lecteur de Libération depuis des lustres, fils de lecteurs de Libération – ma mère contribua il y a plus de 40 ans aux débuts du journal –, j’ai un attachement bien réel à ce titre. Le plan de départs plus ou moins volontaires de Libération a provoqué une hémorragie de plumes notables, mais a également permis aux nouveaux patrons du journal de réorienter le quotidien de telle façon que j’ai bien souvent du mal à y adhérer. La bonne surprise de la Une consacrée à Jacques Rivette n’en aurait donc pas été une il y a quelques années, et je sais gré aux forces vives et militantes de ce journal de faire tout leur possible pour alimenter la flamme de mon amour pour Libération.

Pour autant, j’en profite pour relever ici un fait récurrent concernant la critique en général. Quand je parle ou écris à propos d’un film, d’un spectacle, d’une exposition, d’un livre… ce n’est jamais leurs auteurs que je critique personnellement, c’est le résultat de leur travail, à un moment donné. J’ai pu critiquer fortement des spectacles de metteurs en scène que j’avais auparavant encensés, et il m’est aussi arrivé de détester les premières œuvres d’un artiste, avant de succomber devant une autre. Ce fut le cas, pour ce qui me concerne, avec Angélica Liddell, dont les spectacles m’intéressaient toujours, mais me laissaient aussi avec une foule de questions irrésolues et problématiques quant à ma perception de ses spectacles. Et puis, un soir de juillet, au Festival d’Avignon, au bout d’une heure trente d’un spectacle qui durait deux heures, j’ai été ému, touché, bouleversé. Mes réticences étaient levées. Je recevais pleinement le message que l’artiste adressait à son public, et je percevais enfin la portée politique et philosophique de son propos. C’était Todo el cielo sobre la tierra.

Il y a parfois des épiphanies, mais il y a aussi, souvent, de la violence et de la rancœur de la part d’artistes dont j’ai pu ne pas aimer le travail. Insultes et menaces en tous genres parsèment la vie du critique. Mais il faut tenir bon, continuer à regarder, lire ou écouter sans complaisance, et essayer de transmettre le plus honnêtement possible ce que l’on a ressenti, analysé et pensé d’une œuvre.

Ecrivant cela, je ressens malgré tout, ce soir, une forme de fatigue, de lassitude, mais aussi de regrets pour celles et ceux qui ont pu se sentir personnellement attaqués, un jour, par ce que j’ai pu dire ou écrire. Pour l’heure, cela me donne l’envie de mettre un terme à cette fenêtre largement ouverte des Bentô, et de clore ce 28ème du nom par un “Au revoir, peut-être…”

Arnaud Laporte

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