Orléans, un désir d’architecture

Arriver à Orléans, et marcher, tout droit d’abord. De la gare à la Loire, pour prendre pied et corps au bord du fleuve, redécouvrir cette « lame d’or… pailletée par ses sables » décrite par Balzac. Dans ces flots, tantôt alanguis tantôt turbulents, les jeunes architectes italiens, Claudia Pasquero et Marco Poletto (Ecologicsstudio) ont carrément plongé. Grâce aux outils et à la représentation numériques, ils imaginent comment féconder la matière sauvage de la Loire, comment cristalliser ses minéraux, microbes et bactéries, pour créer un « Jardin de sédimentation », un parc fluvial, pour marcher sur l’eau !

« Marcher dans le rêve d’un autre », c’est l’invitation qui nous est offerte par la première Biennale d’architecture, celle inventée par le commissaire Abdelkader Damani, 48 ans, le nouveau directeur du Frac Centre. Originaire d’Oran, diplômé d’architecture, d’histoire de l’art et de philosophie, cet ex-animateur de «Veduta », laboratoire artistique de la Biennale de Lyon, propose trois chemins à Orléans : « Les migrations comme seul destin, l’architecture comme ritournelle permanente entre action et réalité, et le rêve pour aller, au-delà de la catastrophe, à la rencontre de l’autre. » Un « triptyque », composé avec l’architecte italien Luca Galofaro en co-commissaire.

Marchons donc, rejoignons le Frac, rue du Colombier, le cœur de la biennale. Là, on retrouve toute une histoire familière qui a pris sa source en 1991. Frédéric Migayrou, conseiller à l’époque pour les arts plastiques à la Drac, oriente la collection du Frac Centre-Val de Loire vers l’architecture, dans sa dimension expérimentale et artistique. En 1999, avec Marie-Ange Brayer, directrice du Frac, il lance Archilab, des rencontres internationales d’architecture qui réunissent une nouvelle génération d’architectes prospectifs. La collection est devenue un corpus d’œuvres et de projets uniques qui rendent compte de soixante années d’innovations. Un héritage précieux, vital.

La matérialisation de cette orientation non-standard, l’emblème du Frac, c’est le bâtiment des Turbulences, que Jakob et McFarlane ont greffé en 2013 aux anciennes subsistances militaires rénovées. Leurs autres réalisations – Les Docks à Paris, les Cubes orange et verts à Lyon ont su, en émergences expressives, se poser sur leurs sites, les servir. Mais ici, leur forme dynamique, née de la déformation paramétrique et de l’extrusion des trames des bâtiments existants, se trouve bien empêchée, ne servant même pas de signal à la ville, ni d’entrée accueillante. L’échelle de ces trois excroissances de verre et d’aluminium étouffent les Subsistances et rétractent l’accueil. Mais au moins, elles installent un débat, infini, sans cesse à réévaluer, sur l’architecture contemporaine ! Et bousculent Orléans, la classique royale, qui en avait besoin.

Tout cela attendait Adlekader Damani. Quelle est sa réponse : «  Nous avons effectivement trouvé l’endroit, et l’endroit nous a effectivement trouvés. Nous ne sommes pas encore arrivés, mais chaque endroit où nous nous arrêtons exige une redéfinition de notre destination.» Il s’appuie sur la fabuleuse collection, la complète avec des symposiums, des résidences.

Patrick Bouchain, Le Channel (Calais)

Mais avec le choix de l’invité d’honneur, Patrick Bouchain (né en 1945) qui a fait don de ses archives au Frac, il redéfinit la manifestation, fait un pas de côté plus méditerranéen, ouvre de nouvelles passerelles errantes et oniriques. Car le constructeur du Théâtre Zingaro à Aubervilliers, de LU à Nantes, du Channel à Calais, qui ne voulait pas être architecte, mais scénographe, conseiller politique ou artistique, enseignant, maître d’ouvrage parfois, qui parle beaucoup, en conteur, publie énormément, n’était jamais invité à Orléans. Son langage forain, vernaculaire, pourtant expérimental, n’était pas assez à l’intersection de l’architecture numérique et des sciences des laboratoires Archilab !

Patrick Bouchain, Théâtre Zingaro (Aubervilliers)

L’exposition « Tracer, transmettre » rompt avec toutes les autres présentations du travail de Bouchain. Les commissaires Abdelkader Damani et Aurélien Vernant l’ont réduit au silence, et regardé l’œuvre « inexplorée » de cet « exilé de l’architecture ». Avec son voyage en Afrique en 1967, son passage ensuite par le Parti communiste, on comprend d’où vient son langage architectural, scansion de tentes (dont la raïma africaine) et d’engagements. Les réalisations phares des années 80, 90 et 2000, montrées sous forme de photos, maquettes, carnets, dessins, objets, illustrent le temps de l’expérimentation, des cabanes de chantier, de l’apprentissage permanent, de la HQH (Haute qualité humaine), de la preuve par l’acte, du toujours aménageable. Des théâtres, cirques, reconversions de friches en lieux culturels au Pavillon de Venise en 2006, la belle solidité des charpentes en bois ou en béton contrastent avec la fragilité furtive des toiles. C’est une architecture pour « valoriser la main d’œuvre, mettre l’habitant au centre, économiser les moyens, penser en mouvement, détricoter les conflits et surmonter les obstacles des bloqueurs professionnels pour le plaisir de faire. » Pierre Frey, historien de l’art, écrit dans le catalogue : « Les provinces parcourues par Bouchain et ses complices (Loïc Julienne, Sébastien Eymart, Cloé Bodart, tout l’atelier Construire) ont vu se dresser ses tentes, son camp ; il occupe les paysages, les révèle et quelque fois les structure. Il le fait avec la grâce et la légèreté du peintre Simone Martini. »

Patrick Bouchain, Théâtre du Centaure (Marseille)

C’est peut-être en refusant d’être architecte que Bouchain l’est devenu. Pour Pierre Frey encore, il « est bel et bien un architecte au plein sens vitruvien ». Pas un exhibitionniste comme Dinocrate, plutôt un architecte classique, « à la fois premier ouvrier en même temps que maître de l’œuvre ». On ne pourra plus « contourner » l’architecte Patrick Bouchain, lui non plus, cette biennale a ouvert ses boîtes. Et ouvert le travail critique autour de son « camp ». Patrick Bouchain cependant n’est pas réduit au silence. Un film, Une Diagonale complète l’exposition, réalisé par Encore Heureux, un des collectifs avec qui il est en conversation. Il parle, en griot mobile, de A à Z. Des mots – « aimer, lois, feu, père, imprévu, Jean, main, opportunité, temps, wagon et pas week-end » – le racontent, dressent l’inventaire, joyeux et théorique, de sa manière de faire. Encore ouverte, mobile.

Une diagonale, conversation avec Patrick Bouchain (tournage du film, 2017) par le collectif Encore Heureux

Dans ses pas, on « se fera plusieurs diagonales » à Orléans, ces chemins droits pas si droits, où se superposent les langages, des fragments poétiques, les regards croisés de 170 architectes pour construire « un monde de proximité ». Se glisser aussi dans le bivouac du PEROU (Pôle d’exploration des ressources urbaines, France), groupe de recherche qui a déposé au Frac, l’archive en images, textes et objets « d’une cité potentielle » qui s’est inventée et construite dans la jungle de Calais, pendant deux ans. Des pièces à conviction pour une « 36001e commune » de France, hospitalière.

2A+P/A, A house from a drawing of Ettore Sottsass

Il faut sortir du Frac pour passer à la médiathèque, y voir le pavillon des Italiens 2A+P/A, conçu à partir d’un dessin d’Ettorre Sottsass, « Architettura monumentale » (2002). Retourner vers la Loire, aux anciennes Vinaigreries Dessaux promises à la rénovation, et marcher dans l’installation-fiction des étudiants de l’École nationale supérieure d’architecture de Nantes. À la Collégiale Saint-Pierre-le-Puellier, apparaît l’œuvre méconnue du « moderniste » avant-gardiste nigérian, Demas Nwoko, né en 1935. Cet architecte, peintre et scénographe a hybridé, en voyageur et dans une synthèse des arts, les traditionnelles architectures nigérianes Igbo, les concepts occidentaux fonctionnels et les constructions japonaises. Du New Culture Studio et Résidence à Oremeji, Ibadan (1967), au monastère dominicain d’Ibadan (1970). Nwoko représente ici un territoire qui était absent de la collection du Frac.

Demas Nwoko, Monastère dominicain, Ibadan, Nigéria

Sur une diagonale plus longue, à 64 kilomètres, rejoindre les Tanneries, Centre d’art contemporain d’Amilly (Loiret).

Guy Rottier, Maison enterrée “serpent”

Là explose l’épopée insolite et braconnière de Guy Rottier (1922-2013). Il est un des piliers de la collection du Frac. Savourer, en 150 dessins et maquettes, son œuvre imaginaire et manifeste, son « Architecture libre » et solaire, devant sa Maison de vacances volante, son Immeuble de bureau Niagara ou sa Maison enterrée « serpent ». Rêveries dans des bulles d’air en lévitation, une ruse finale pour quitter Orléans.  

Anne-Marie Fèvre
Architecture

Biennale d’architecture d’ Orléans, « Marcher dans le rêve d’un autre », jusqu’au 1er avril 2018.
Marcher dans le rêve d’un autre (catalogue), Frac Centre-Val de Loire – Les presses du Réel, 29 euros.

Une Diagonale, conversation avec Patrick Bouchain, film d’Encore Heureux (Nicola Delon et Julien Choppin), DVD Météore Films, 2017, 163 minutes.

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