Grâce à Dieu et la confusion des genres

Le cardinal Barbarin vient d’être condamné à six mois de prison avec sursis pour non-dénonciation d’agressions sexuelles. Mais il l’était déjà dans les 414 salles qui projettent actuellement le film de François Ozon, Grâce à Dieu. Intéressant chassé-croisé, qui voit un cinéaste filmer comme une partie civile et précéder la justice, tandis que des magistrats se font plus de souci pour le manque à gagner éventuel des producteurs que pour la présomption d’innocence.

Grâce à Dieu, un film de François Ozon (2019)

Grâce à Daieu plaît. Prix du jury à la Berlinale, généralement encensé par la critique qu’on a vue moins sensible aux téléfilms lissés, et lancement boosté par deux procès largement commentés. De ce point de vue, les agendas des distributeurs et des juges ont merveilleusement concordé.

Il y a cet avertissement, presque un oxymore, en début de film : « ceci est une fiction basée sur des faits réels ». Parapluie de rêve : ce qui se promeut, c’est le réel, mais au cas où ce réel, en l’occurrence des personnes bien vivantes, contesteraient la façon dont on les représente, il s’agit de la liberté du créateur.

Tout est là : les faits, les victimes, les témoins, les mails, les courriers. Un jeune banquier catholique plus plus, cinq enfants, découvre que le père Preynat, ce prêtre qui l’a tripoté à répétition chez les scouts, est toujours en poste, et en charge d’enfants (Melvil Poupaud, impeccable). Il alerte l’épiscopat, soit Mgr Barbarin. Devant l’inertie et la compassion dilatoire de l’Église, il finit par déposer une plainte qui n’a aucune chance d’aboutir (prescription) mais qui met le feu aux poudres : d’autres ex-gamins qui ont eu affaire au père Preynat, eux aussi entraînés vers la pénombre du labo photo ou coincés sous la tente pendant les camps scouts. La plupart des faits sont prescrits, mais pas tous. Le film colle au plus près des victimes, à tel point que le prêtre n’apparaît qu’en filigrane (juste assez pour que Bernard Verley lui confère une troublante épaisseur), tandis que la hiérarchie catholique en prend pour son grade.

Illustration de Pierre Joubert, collection Signe de piste.

Mais lorsqu’on suit un procès, il se passe toujours autre chose, qui dépasse le dossier d’instruction, témoignages qui vacillent, trouble des visages, émotion où on ne l’attendait pas. L’intrusion du vivant dans le huis-clos judiciaire est justement ce qui peut passionner. Voire parfois changer la donne. De ce point de vue, le film de François Ozon, nourri de coupures de presse et des documents de l’association de victimes, est tout ce qu’il y a d’unidimensionnel. Mais surtout, surtout, personne, dans cette affaire, n’est encore jugé.

Le goût du real

La documentation de cette riche production a failli : le cinéaste croyait l’affaire bouclée… Or, en droit français, jusqu’au jugement, tout accusé ou prévenu doit bénéficier de la présomption d’innocence, eût-il avoué trente fois. Il a le droit de se rétracter, il a le droit de mentir (à ses risques et périls). Alors, les avocats de la défense ont fait leur boulot. Non en demandant l’interdiction du film, mais le report de sa sortie annoncée. On juge d’abord, on diffuse un film accablant ensuite. « On nous met devant le fait accompli. On exerce une forme de pression en évoquant une presse extatique et en nous disant que c’est trop tard et trop cher. Mais peu importe ce que diront les festivals, ce qui compte, c’est le droit. Nous voulons que ce film sorte après que Bernard Preynat a été jugé. Je vous demande de faire preuve de courage en prenant une décision qui va déplaire. » Perdu. Et dans leur jugement, les magistrats se sont montrés novateurs. On connaissait la politique saisie par l’économique, au tour de la justice ? En très bref, un report de sortie créerait « des conditions d’exploitations économiques insupportables ». Pire, on ne pourrait fixer d’échéance proche et certaine : et ainsi la justice prend argument de sa propre lenteur pour bénir la sortie du film. Inquiétante dérive.

Un second jugement a été rendu, au même moment, à la demande d’une protagoniste mineure de l’affaire. Régine Maire est psychologue, et Mgr Barbarin lui avait demandé de recevoir et entendre les ex-gamins victimes. Elle apparaît, dit-elle, comme « un personnage sévère, servile à l’égard du cardinal Barbarin, absolument dénuée d’empathie ». En outre, dit-elle, le film la montre incitant une victime à ne pas porter plainte. Elle affirme le contraire, et n’a pas été démentie lors du procès (elle comparaissait aux côtés de Mgr Barbarin, relaxe requise). Oh, Régine Maire ne demandait pas grand-chose : qu’on change son nom dans le film, pas la mer à boire avec le son numérique. Demande rejetée, sans que personne, côté magistrature, ne soulève cet intéressant problème : pourquoi changer les noms des victimes (mineurs, c’est la loi) mais laisser ceux des « présumés innocents » ? « Cela aurait été hypocrite », dit François Ozon. Moins vendeur, surtout, pour un public qui a pris goût au real.

À l’exception notable de Pascale Robert-Diard, chroniqueuse judiciaire au Monde, qui soulève les bonnes questions, la bénédiction judiciaire a suffi à l’ensemble de la presse. Rien de très surprenant : sur l’échelle de Richter des crimes et délits qui indignent, la pédophilie figure désormais en bonne place, un cran ou deux en dessous du meurtre avec actes de barbarie. Passez muscade, s’en prendre aux méthodes du cinéaste, c’est déjà s’en prendre aux victimes.

Et vrai, la Parole libérée, ses conférences de presse, le courage de ses membres, ont contribué à soulever la chape qui pesait sur l’église et la pédophilie en France. Ils auront réussi là ou « Marc » [1], qui demande (appuyé par une autre victime) à voir son viol par le très médiatique Mgr di Falco enfin reconnu, aura échoué à répétition. En 2018, alors qu’il aborde la cinquantaine, il a une fois encore été débouté…

Dominique Conil
Cinéma

[1] En 2009, le cinéaste Daniel Karlin publiait un recueil de récits-souvenirs, le Ballon vert (Seuil). Il y relatait son propre silence vis-à-vis de Marc, et publiait ses échanges épistolaires avec Mgr di Falco, convaincu de sa culpabilité. Effet néant, le prélat simplement passa de porte-parole de l’église à un poste disons plus discret, à Gap. On trouvera ici la déposition de Marc et des auditions de Mgr di Falco, publiées par France Inter.