Le poulet, cet incompris

“Courrier du corps” : la mise en scène de soi caractérise le monde 2.0. où chacun est tour à tour corps montré et corps montrant. Que nous disent ces nouvelles représentations de l’usage que nous faisons de nous-mêmes ?

Je mange du poulet, car je vieillis et je grossis et c’est plein de protéines (et de trucs cancérigènes, mais j’évite d’y penser) sans trop de gras. Je suis donc “renoi”.

Je ne le savais pas, jusqu’à ce que je passe ma vie sur Vine et que je voie tous les adolescents africains-européens faire des blagues sur les “renois” (voire les “nègres”) et le poulet, c’est-à-dire sur eux-mêmes et leur supposée appétence pour cette chair blanche et le plus souvent molle. Mais pas juste un goût en passant, non, une véritable folie. 

Il suffit de taper “poulet” dans Vine ou “#poulet” et c’est la cataracte. Une jeune fille chante “j’ai pas mangé de poulet alors j’ai l’impression que je vais crever”. Des garçons se mettent à danser quand ils apprennent que leur “daronne” a fait du poulet. D’autres pleurent parce que le prix du poulet a augmenté, ou que leur mère a préparé de la dinde. Une variante est possible avec le KFC, ce qui complique singulièrement la mise.

En effet, on croyait avoir compris que ce délire gallinacé était le renversement d’un cliché raciste qui, repris à leur compte par ceux qui en sont victimes, était ainsi désamorcé. Bref, que les “renois”, en faisant toutes les variations possibles sur le poulet, se moquaient de ceux qui leur attribuent un goût particulier pour le poulet. Mais si le KFC s’en mêle, cela change un peu la donne : le poulet du KFC n’est en effet plus exactement du poulet, ne serait-ce que par les traitements qu’il subit. C’est du poulet symbolique, marqueur d’une appartenance sociale, à mi-chemin financier entre la dinde (ou pire, le porc) et le bœuf. À ce stade, le poisson est hors-concours.

En réalité, on n’a pas d’abord l’impression que la plaisanterie sur le KFC dépasse le niveau de la moquerie sur un fétichisme de marque, comme on dirait Adidas ou H&M. Mais il y a aussi, parfois, de la sociologie dans la blague, une conscience d’être “pauvre”, voué à se contenter de dinde en fin de mois. Un peu comme si nous, bourgeois et petits-bourgeois, suite à un revirement de fortune improbable (car encore nous faudrait-il, pour devenir “pauvres”, n’avoir ni patrimoine, ni réseau social), étions condamnés à remplacer nos pâtes sans gluten par de banales patates.

De jeunes blancs blonds nîmois tentent de reproduire la blague du poulet car ils n’ont pas compris qu’elle sauvait du malheur d’être dans une société raciste et classiciste. Ils ont apparemment cru que la plaisanterie se résumait au fait de manquer d’un produit indispensable (comme le sel). Mais ils sont trahis par le pot de fromage blanc au premier plan, l’immense cuisine et les deux sortes de beurre dans la porte du frigo. Du coup, ça ne marche pas très bien. On leur conseillera de remplacer “poulet” par “pata negra” ou “huile de noix”, cela devrait être plus drôle (mais laissez le “seum” à poil, en revanche, il est parfait).

Éric Loret
Courrier du corps

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