La poussette infanticide

Chanson de gestes –oubliés, mis au rebut, injurieux, réprimés, automatiques, de séduction– lexique muet qui dit nos nouvelles manies, nos censures corporelles, nos abandons, nos égarements…

Les faits sans gravité et sans aucune incidence sur quoi que ce soit se sont déroulés dans l’escalier mécanique très pentu et presque moscovite de la gare Saint-Charles à Marseille. Sans crier gare et dans un bruit mat, un bébé nous est tombé dans les bras. Sans avoir le temps d’examiner le rejeton, nous avons regardé vers le haut dans la crainte qu’un autre projectile ne nous atteigne, cette fois un peu moins mou. À une dizaine de marches plus haut, nous avons jaugé la responsable de cet excellent lancer. Les yeux écarquillés, hurlante, la dame mère s’accrochait heureusement à sa poussette vide. Parvenus en haut de l’escalateur, tout en prenant soin que l’enfant perturbé n’en vienne pas à vomir sa peur sur notre tenue d’une première au Ballet de Marseille, nous avons remis le paquet à sa propriétaire. Alors que nous précisions à haute voix, afin d’éviter tout ennui dans ces lieux sous surveillance, qu’il s’agissait bien d’un enfant et non d’un colis suspect, la dame mère, nous l’arraché des mains, comme si nous avions eu l’intention de lui dérober ce qui pour nous n’était pourtant qu’un fardeau inutile et peu esthétique. Evitant de justesse une gifle, nous avons poursuivi notre chemin, jugeant l’incident clos.

Erreur. Après qu’une autre poussette a roulé sur nos souliers, exceptionnellement cirés ce jour-là, laissant des traces de pneus crottés, sans que la conductrice daigne nous adresser une parole d’excuse car, c’est bien connu, la dame mère est prioritaire en toute circonstance, car il faut bien qu’elle trimballe sa progéniture, un flot d’images ininterrompu nous a occupé l’esprit déjà bien saturé. Nous avons revu les pires horreurs, notamment des scènes d’une cruauté absolue. On ne reviendra pas sur ces poussettes tout-terrain qui vous grimpent dessus ou qui se garent dans un clic de mauvais augure en plein sur votre pied souffrant, car il y a mieux encore. On ne compte pas le nombre de dames mères, alors que le feu est au rouge pour elles, qui projettent leur poussette sur la chaussée, se protégeant derrière elle et supposant que les voitures vont bien sûr stopper net à la vue de leur ravissant bambin. Parfois, ça passe, comme en témoignent les récits compassés des dames mères qui ont eu de petits accidents avec leur “4/4” comme elles disent sur les forums de tchatche. Parfois, ça heurte, même sur les passages cloutés.

Impossible de croire à l’innocence des dames mères. Pousser la poussette sur une chaussée dangereuse en supposant que l’ange qui y est installé est protecteur n’est pas un scénario crédible. Non, les dames mères sont des infanticides. Leurs gestes assurés, méprisant pour le reste de la population le prouvent. Elles sont déterminées, faisant du landau un engin de mort. Eisenstein dans son film Le Cuirassé Potemkine (1925) avait déjà pointé l’affaire. Sous prétexte d’une terrible répression tsariste, la dame mère qu’il met en scène, les yeux écarquillés et hurlante, lâche son landau. L’enfant périra. Lequel enfant, quelques films plus loin, dans Les Incorruptibles (1987) de Brian de Palma est sauvé de justesse d’une fusillade. Ce qui confirme la thèse que la dame mère a des relations pour le moins louches avec les malfrats.

Et ce qui explique l’irritabilité de la dame mère dans l’escalateur de la gare Saint-Charles. L’enfant, contrairement à nos affirmations, était bien un colis suspect.

Marie-Christine Vernay

Une chronique à écouter sur Radio Bellevue, lue par AnneWe. :

Eisenstein, Le Cuirassé Potemkine

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