Sonate pour Leibniz

chroniques scarlattiennes domenico scarlattiL’arithmétique est un de ses outils de composition favoris : Scarlatti adore compter, remplaçant un motif de 13 éléments par un de 6 et un de 7, en divisant un autre par deux, soumettant la patience de l’auditeur à l’épreuve d’écouter 32 fois de suite le même élément, et pas 33, ou compensant, tel un apothicaire à sa balance, le déséquilibre de deux parties voisines. Cette conception arithmétique de la musique rejoint de toute évidence celle de Leibniz, qui était de la génération précédente et mourut peu avant que Scarlatti ne s’installe à Lisbonne, mais dont les oeuvres étaient dans toutes les bibliothèques.

Il écrit en 1712 : “La musique est une pratique occulte de l’arithmétique dans laquelle l’esprit ignore qu’il compte. Car, dans les perceptions confuses ou insensibles, [l’esprit] fait beaucoup de choses qu’il ne peut remarquer par une perception distincte. […] même si l’âme n’a pas la sensation qu’elle compte, elle ressent pourtant l’effet de ce calcul insensible…” Que compte alors le cerveau qui entend de la musique ? Pour Leibniz, il évalue des coïncidences entre les “coups” (on dirait aujourd’hui les vibrations sonores). Quand deux notes à l’octave coïncident, cela procure à l’esprit une sensation de perfection très agréable. Et il en va de même avec tous les rapports simples de nombres premiers, 1, 2, 3 ou 5, qui sont perçus agréablement. Les dissonances, au contraire, sont des coïncidences “ratées”, et frustrantes pour l’auditeur, dont Leibniz reconnaît cependant l’intérêt dans la composition musicale. De telles dissonances ne manquent pas chez Scarlatti, qui joue bien souvent — beaucoup plus qu’on ne se le permettait à l’époque — sur cette délicate frontière.

Leibniz précise, ailleurs, sa pensée : “Tout ordre est bénéfique à l’âme, et un ordre régulier, une agitation régulière (produite par les instruments et l’air) anime nos esprits vitaux. C’est pourquoi la musique est si appropriée pour mouvoir les esprits.” Mais nos esprits vitaux, quels qu’ils soient, ne s’accommodent que de la simplicité : “L’esprit, à travers cette arithmétique inconsciente dont il se sert en musique, a du mal à suivre si, avant de parvenir à la conjonction, la multitude des coups est excessive […]. En effet, la beauté ou ce qui est agréable consiste dans une observation aisée du multiple ; à tel point que, conséquemment, la difformité elle-même plaît, lorsqu’elle devient observable ; et que les erreurs amusent quand elles offrent matière à la critique et au rire.”

Ce commentaire colle à merveille aux sonates de Scarlatti, qui non seulement frôlent la dissonance et le “laid” chaque fois que c’est possible, mais encore poussent l’oreille dans ses retranchements arithmétiques, en superposant aux variations tonales des répétitions de motifs et des variations de nombres d’éléments bien à même d’affoler nos mécanismes perceptifs. Cette musique, qu’à la première écoute on pourrait qualifier de fantaisie hispanisante, est de toute évidence expérimentale : elle illustre précisément ce que la pensée musicale la plus avancée de l’époque était capable d’exprimer.

 

La sonate, son spectre, et la vidéo de la semaine

La 215, ici par Gustav Leonhardt, est quasiment monothématique : après la brève introduction, le même élément musical y est répété 20 fois ! Avec de subtiles variations cependant : la première série de 8 éléments (de 0:10 jusqu’à la césure à 0:30) est suivie d’une autre, légèrement différente, de 6 éléments (jusqu’à 0:53). La deuxième partie de la sonate, où l’introduction a disparu, commence par 3 séries des 3 premiers éléments, soit 9 (de 1:40 à 2:12), suivies d’une série de 8 des suivants. On passe ainsi de 8/6 à 9/8 : un exemple des jeux arithmétiques à la Scarlatti, assorti d’une non moins intéressante recherche de dissonance dans les trois premiers accords triples : une sonate pour Leibniz…

Qui a dit que la musique était seulement faite pour être entendue ? On peut aussi la regarder ! Leibniz aurait été stupéfait de voir tous les “coups”, toutes les fréquences (le “spectre”) du son émis quand on joue la 215.

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Suivez le spectre, de gauche à droite, en écoutant la musique de la première partie (en haut) et de la deuxième (en bas) ; chaque phrase musicale y est très précisément dessinée, et les motifs décrits plus haut bien séparés par des césures : le mécanisme intime de la sonate dévoilé…

Pour finir — et commencer l’année — “Mon dieu ! c’est l’arithmétique” (extrait de L’enfant et les sortilèges, musique de Ravel, texte de Colette). Voilà ce qu’inspirent les mathématiques à beaucoup de musiciens.

Nicolas Witkowski
Chroniques scarlattiennes

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