Sots à la perche

“Il meurt foudroyé à cause de sa perche à selfie”. “Il”, c’est un Britannique qui visitait le parc national de Brecon Beacons au Pays de Galles, où l’on ne risque pas de se faire bouffer par un lion. Mais nul n’y est à l’abri des orages : très mauvaise idée de déployer une perche à selfie quand le tonnerre gronde, sauf à vouloir laisser une photo-souvenir de son suicide.

Le selfie, ses motivations et ses accessoires sont entrés dans le champ des sciences sociales juste avant d’envahir la rubrique des faits divers. Dans les revues savantes de toute la planète, ce renouveau du mythe de Narcisse a fait rouler un torrent d’encre qu’il n’est pas illégitime de qualifier d’impétueux. On y lit d’ailleurs de fort belles choses comme : “Le terme ‘selfie’ correspond à un processus d’identification tardif d’un groupe de pratiques photo ou vidéo réflexives lié à l’émergence d’une esthétique de la subjectivité”, ceci sous la plume d’André Gunthert dans la revue Études photographiques. L’auteur, “explorant l’articulation de l’autonomie de la prise de vue avec la participation à l’action, ainsi que le décollage produit par les usages conversationnels”, entendait montrer que le déclencheur du phénomène est une controverse médiatique s’apparentant à une panique morale. Dès 2013, en effet, la dénonciation du caractère narcissique de l’auto-représentation a fait du selfie une quasi subculture. Du coup, cette pratique s’est muée en signature impertinente et même progressiste, au point de devenir “la pratique photographique la plus représentative de l’expression visuelle contemporaine”. Renversement de point de vue qui sied parfaitement au sujet.

Oui mais tout cela, c’était avant l’apparition des perches à selfie que des cohortes de touristes japonais ou coréens menacent de vous planter dans l’oeil jusque dans les musées les plus reculés des provinces françaises, puisque l’accessoire est désormais proscrit dans les grands établissements parisiens. Si bien que le selfie ne devrait pas tarder à occuper une place centrale dans les revues d’ophtalmologie : l’affaire avait commencé avec Narcisse, elle va se poursuivre avec Tirésias, héros aveugle. Avant sans doute de se terminer avec Œdipe et les revues de psychanalyse puisque ces longs bras télescopiques sont également susceptibles d’alimenter de longs exposés autour du thème Auto-représentation et Revendication phallique.

Avant, c’était simple : le touriste demandait à un passant de le prendre en photo devant Notre-Dame et ledit passant se barrait en courant avec l’iPhone pour le revendre Porte de Saint-Ouen. Les clichés de vacances créaient du lien social, quoique de faible intensité. Désormais, c’est plus compliqué. La perche est un bras que l’on tend non plus vers autrui mais vers les réseaux sociaux qui se nourrissent d’autopromotion selfienne. Ce qui, tout bien réfléchi, revient au même, à ceci près que le risque est moindre de se faire faucher son smartphone. En outre, la perche pourrait constituer une redoutable arme d’autodéfense. “Il embroche un touriste japonais qui l’avait bousculé devant le château de Chambord” est un titre auquel nous n’allons certainement pas échapper.

Edouard Launet

Sciences du fait divers

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