Aristote à Hollywood (1)

Aristote à Hollywood. Une chronique avéryenne de Nicolas WitkowskiLes superstitions et les théories loufoques étant un grand ressort du comique avéryen, on a vu Tex Avery faire ses courses au XVIIe siècle (coyotes suspendus et homoncules) et même au Xe (regard télescopique) ; son voyage au supermarché de l’histoire des idées obsolètes ne s’est cependant pas arrêté là, le rayon “philosophes de l’Antiquité” l’ayant particulièrement fasciné. Plus une idée est ancienne, plus grand est son pouvoir comique potentiel.

Aristote (384-322 av. J.-C.), avec son étrange (méta)physique dont il n’a pas été facile de démontrer la fausseté, et sa conception très personnelle de la causalité, est spécialement précieux. Exemple : si un objet tombe, ce n’est pas parce qu’il obéit aux lois de la pesanteur, c’est parce qu’il rejoint son “lieu naturel”. En clair, ce qui est lourd doit se retrouver en bas, et ce qui est léger en haut. Plus qu’aux causes véritables des phénomènes, objets de la physique moderne, Aristote s’intéresse donc aux “causes finales”, ce qui est très différent. Une illustration magistrale en est donnée par Avery dans le merveilleux Outfoxed (1949). Un renard très british, pour échapper aux quatre chiens qui le poursuivent, lance en l’air quatre briques. Pour Aristote, chaque chien doit recevoir “sa” brique, dont il est d’une certaine façon le “lieu”, le destinataire naturel. Pour Avery aussi :

Autre petit problème causal, que se posent nécessairement les astrologues, les cartomanciennes et les complotistes : un effet qui se produit parfois peut-il se produire toujours ? Si le fait d’avoir Vénus en Capricorne a un effet analogue sur quelques personnes, peut-on en déduire qu’il aura le même effet sur tout le monde ? C’était assez généralement admis dans l’Antiquité, et même jusqu’à la Renaissance. Bad Luck Blackie (1949), un des sommets avéryens où est analysée la superstition qui veut qu’une catastrophe se produise quand un chat noir passe devant vous, donne une réponse percutante. Un adorable petit chat blanc, persécuté par un chien démoniaque, est sauvé par un chat noir qui lui donne un sifflet pour l’appeler si besoin. Dans l’extrait qui suit, le chien vient de dérober le sifflet, qu’il va utiliser pour en finir avec le chat noir. Mais ce dernier, très aristotélicien, déplace au dernier moment le lieu de l’impact !

Terminons par ce qui n’est pas un problème causal, mais une véritable énigme : un effet peut-il être dissocié de sa cause ? Mieux : un effet peut-il avoir un effet sur sa cause ? Dans son premier cartoon à la MGM, Aviation Vacations (1941), Avery montre l’ombre d’un avion repliant ses ailes pour passer dans un tunnel ! Si l’on suit son raisonnement, cela veut dire que l’ombre est non seulement autonome par rapport à l’objet qui la projette, ce qui est assez gênant, mais qu’elle devient elle-même un objet ayant pour ombre l’objet initial, ce qui l’est davantage : si l’ombre replie ses ailes, l’avion ne doit-il pas les replier aussi ? Ce brouillage causal, cette instabilité permanente des causes et des effets nous fait certes rire, mais nous précipite aussi dans un abîme de perplexité… Tex Avery est au moins aussi métaphysicien qu’Aristote.

Nicolas Witkowski
Chroniques avéryennes

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