Un documentaire réparateur

Vers une inconditionnelle liberté, documentaire de Vartan Ohanian et Serge Challon
© Serge Challon

Ce n’est pas l’histoire d’un taulard, ni l’histoire de ce qui a fait de lui un taulard (1). C’est l’histoire de portes qui ne se sont jamais ouvertes et qui se referment sur un jeune homme de 17 ans et 6 mois, qui s’entrouvriront pour une libération conditionnelle en 2003 et s’ouvriront à la fin de sa peine en 2013. Le film (56’) Vers une inconditionnelle liberté, de Vartan Ohanian et Serge Challon, ne pose aucune question directement, il fait confiance à son sujet, Jean-Marc Mahy, pour les poser. Les réalisateurs l’accompagnent de sa libération conditionnelle jusqu’au dernier jour de sa peine. Ils ne se contentent pas non plus d’enregistrer, de recueillir des propos. Les scènes sont choisies, d’un simple coup de téléphone aux extraits d’un monologue théâtral (qui deviendra un duo), de la lecture de notes prises en prison aux cent pas que l’homme reproduit dans son appartement.

“Ce film évoque le droit d’exister après avoir purgé la peine, disent les réalisateurs, de n’être jugé ensuite que pour ce que l’on est aujourd’hui, ici et maintenant.” C’est ce que fait ce documentaire trop peu diffusé, d’où la nécessité de ne pas rater la prochaine date. Ce qui reste dedans, enfermé, s’exprime dans le dehors d’une pièce de théâtre que Jean-Marc Mahy a écrite avec Jean Michel Van den Eeyden, metteur en scène et directeur du Théâtre de l’Ancre à Charleroi. Dans une boîte noire avec un simple tabouret, elle relate notamment l’isolement dans une prison du Grand Duché de Luxembourg. Son titre est son programme, son obsession, son inquiétude quotidienne : Un homme debout. Mahy est resté debout, en se combattant lui-même, en s’éduquant (il apprend même l’anglais pour sa tournée à Londres) et surtout en ayant su combattre le système carcéral, lucide.

“L’ex-ministre de la Justice, rappelle-t-il, disait que les détenus devaient quelque chose à la société. C’est vrai. Mais pour cela, eux-mêmes doivent avoir reçu quelque chose. J’essaie de donner un sens à ma vie et de ne pas tuer mes victimes une seconde fois. Je ne demande pas que l’on me pardonne. Je paie le solde de ma dette.” Il a obtenu un diplôme d’éducateur et met en garde les jeunes sur l’engrenage, sur “la bande négative où tout le monde porte un masque. Ce ne sont pas tes amis, dit-il dans une discussion avec un jeune Giovanni. Tu ne peux parler de tes problèmes qu’avec tes amis, les autres tu n’es rien pour eux.” Et aux autres, il ajoute : “Toutes les portes sont fermées, il faut en pousser une, elle ne s’ouvre pas, il faut en pousser deux et peut-être que la dixième s’ouvrira, il ne faut pas renoncer.”

Ce que lui n’a jamais fait, jusqu’au point où l’on se demande ce qui effectivement le maintient debout. Et c’est d’ailleurs tout l’enjeu de ce documentaire simple mais non simpliste. Michel Van den Eeyden, le metteur en scène s’était posé une juste question avant de s’embarquer avec Jean-Marc Mahy dans une collaboration théâtrale : “Est-ce que cela l’endommage ?” De toute évidence oui, si l’on en juge par les images du film, mais c’est aussi ce qui le répare. Quant à la précaution prononcée à la fin du documentaire par un ami de Jean-Marc Mahy –“prends soin de toi parce que tu es un homme blessé”–, elle n’est pas de trop.

Marie-Christine Vernay

(1) Les faits : en 1984, Jean-Marc Mahy est incarcéré à l’âge de 17 ans et 6 mois. Le 21 novembre 1986, il est condamné par la Cour d’assises de Bruxelles à 18 ans de travaux forcés pour vol avec violence ayant entraîné la mort d’un homme sans intention de la donner. Cinq mois plus tard, il s’évade avec deux complices et provoque la mort d’un gendarme pendant sa cavale au Grand-Duché de Luxembourg. Le 19 décembre 1988, il est condamné à perpétuité. Il reste incarcéré pendant 18 ans, 10 mois et 17 jours, dont 3 ans à l’isolement dans la prison de Schrassig au Grand-Duché de Luxembourg. Le 16 septembre 2003, il sort de prison après avoir obtenu une libération conditionnelle d’une durée de 10 ans. 16 septembre 2013 : dernière journée de peine et de sa conditionnelle.

Vers une inconditionnelle liberté, documentaire de Vartan Ohanian et Serge Challon. Projection publique le 3 novembre à 20h, à l’ENS de Lyon, dans le cadre de la première édition du Festival Interférences de LyonSur réservation, festival.interferences@gmail.com. 06 47 09 33 19

Un homme debout, pièce de théâtre créée en 2010 au Théâtre de l’Ancre (Charleroi). Texte et mise en scène de Jean-Michel Van den Eeyden d’après le récit de vie de Jean-Marc Mahy, avec Jean-Marc Mahy. Prochaines dates : le 22 novembre à 20h au Centre Culturel de Welkenraedt, le 24 novembre à 20h au Palais du Littoral – Grande-Synthe.