Une dose de douleur nécessaire

Le monde est devenu fou… Pas de panique, il nous reste les livres.

Le monde est devenu fou.

Chaque soir, chez moi, j’entends ma voisine pleurer.

Ses sanglots n’ont aucun mal à passer à travers la fine cloison qui sépare nos deux appartements. Chaque matin, je la croise en partant, et elle est fraîche et souriante et blonde et énergique. Mais chaque soir, elle pleure. Les premiers temps, je la saluais le matin et lui demandais avec insistance si elle allait bien, mais elle répondait toujours Mais oui, la forme ! avec un sourire éclatant. Alors je n’insistais pas. Maintenant, c’est devenu un genre de routine, je sais intuitivement vers quelle heure ses pleurs surgissent, cela commence souvent vers 22 ou 23 heures, au moment où les bruits de l’immeuble sont plus assourdis, car les enfants sont couchés, que les adultes y pensent aussi. La vie se tasse. Et elle, elle pleure. Je m’y suis habituée, c’est le bruit du soir là où j’habite. Et le bruit, paraît-il, c’est une question d’habitude.

Hier soir, je lisais. Je tournais les pages, et ma voisine pleurait. J’avançais dans l’intrigue, et ma voisine pleurait. J’admirais l’agencement des mots, l’humour subtil, et ma voisine pleurait. Je devrais avoir honte de le dire voire de le penser, mais les pleurs de ma voisine s’accordaient magnifiquement avec ma lecture, Une dose de douleur nécessaire de Victoire de Changy. Car j’ai toujours pensé que ma voisine pleurait un amour perdu, un être qui, un jour, vers 22 ou 23 heures, l’avait abandonnée.

Ce roman, c’est une histoire d’amour, racontée comme un court roman ou un long poème. Tout en touches aériennes.

Il a le double de son âge, il est marié. Ils sont « les passagers soudés d’une équipe éphémère ». Aïe aïe, aïe, je vous vois lever les yeux au ciel, le canevas est vu et revu. Certes, mais osez donc vous aventurer dans cette « histoire longue distance, sans la distance », emplie de zones d’ombre inattendues autour desquelles la plume délicate de la romancière gratte avec sensibilité mais aussi malice : la solitude (« la solitude, avant lui, elle aimait presque ça. Dès lors qu’il est là, elle ne voit plus que ça ») et la démarche bancale de qui est aimé par un être à éclipses (« elle peine désormais à marcher sur deux jambes […] il lui en faudrait quatre, ses jambes à elle et les siennes à lui, en tréteaux »).

L’installation est fragile, et le sol, un jour, finit par se dérober. Les tréteaux se disloquent, et, dans la chute, amour, désir, manque et mensonges s’emmêlent, un vrai bazar.

Lui : « Je ne suis pas de ceux qui durent ».

Elle : « Mais je suis quoi pour toi, en fait ».

Lui : « Tu as conscience que nous ne sommes pas vraiment ensemble, n’est-ce-pas ? ». Un peu, beaucoup, vraiment, passionnément, l’amour est affaire de nuances, de mots. Et parfois, à la fin, ça explose.

Ici, autant vous l’annoncer d’emblée, l’explosion finale prend des teintes inattendues.

À lire, et cela même si votre voisine, elle, rit à gorge déployée tous les soirs.

Nathalie Peyrebonne
Le monde est devenu fou, chronique littéraire

Victoire de Changy, Une dose de douleur nécessaire, éditions Autrement, 2017

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