Wanda et ses amies

Colette déguisée en fauneScarlatti a couvé sous la cendre pendant tout le XIXe siècle ; c’est une jeune pianiste et claveciniste pas comme les autres qui s’est chargée d’allumer le feu et, vestale attentive, de l’entretenir. Nul attendrissement cependant : Wanda Landowska était énergique, sans concessions, et assumait pleinement ses contradictions. Une des plus anodines est que cette grande musicienne fit construire à Pleyel les monstres ferraillants qu’elle joua fièrement: elle pensait qu’il fallait à la musique ancienne un instrument moderne.

Elle n’aura pas connu, hélas pour nos oreilles, les magnifiques copies de clavecins anciens disponibles aujourd’hui, mais elle avait compris que certaines musiques — celle de Scarlatti en particulier — sont faites pour le clavecin, seul capable d’en restituer la richesse et la sauvagerie. Dans son Musique ancienne (1909), pamphlet militant pour le retour au baroque, elle parle du son “huileux” du piano surnageant sur celui de l’orchestre. Elle y ferraille surtout (décidément…) contre les malapris qui ont osé transposer ou adapter Scarlatti, “cette racaille de petits virtuoses qui s’acharnent sur nos oeuvres sublimes pour les tripatouiller, les mutiler, les défigurer et accoler leurs noms obscurs à ceux de nos plus grands maîtres”.

Avec Wanda, çà rigole pas. On trouve parmi la racaille, entre autres, deux élèves de Liszt, Carl Tausig (“il enlève au morceau toute sa fraîcheur, tout le croquant, en le rendant flasque et sentimental”) et Hans von Bülow, qui “change les titres, regroupe les sonates en suites et transpose sol mineur en fa mineur pour, dit-il ‘enlever la poussière à fond’”. D’ailleurs, la vestale n’aime pas beaucoup les garçons, et s’intègre au fameux groupe des Amazones qui défraie la chronique mondaine des années 1920. Il semble que Wanda ait joué chez sa voisine américaine de la rue Jacob, Natalie Barney, et même fait danser Colette, déguisée en faune.

Il est en revanche certain qu’elle s’est inspirée du petit “temple de l’amitié” qui se trouve (toujours) au fond du jardin : lorsqu’elle s’installe à Saint-Leu-la-Forêt, elle édifie en effet un “temple de la musique” dédié à la musique ancienne. Las, lorsqu’elle y enregistre la 490, en 1940, c’est sur fond de batteries anti-aériennes (ce document se trouve dans le CD Landowska plays Scarlatti, Pearl 2001). Wanda doit fuir dans le midi, chez son ami Maillol, tandis que ses collections de musique et d’instruments sont impitoyablement pillées, puis aux États-Unis, où elle s’installe avec sa compagne Denise Restoud.

Certes, Wanda n’était pas facile, et ses choix scarlattiens sont discutables, mais son charisme est encore sensible aujourd’hui. Entendez-la fustiger ceux qui “ne comprennent rien à la furie, à l’extase amoureuse pour la musique”, et décrire le miracle Scarlatti : “Quand il improvise, un miracle se produit : le palais disparaît. Dans les immenses pièces aux plafonds trop hauts, des danseurs, avec guitares et castagnettes, des paysans, des mendiants en haillons, des belles filles sont évoqués avec tant de vie que leurs voix rudes, perçantes, langoureuses, semblent vibrer et se faire écho.”

Il fallait un tel caractère pour imposer aux oreilles bourgeoises les grandes nouveautés du baroque. La première interprète à montrer que Scarlatti n’est pas seulement excellent pour chauffer les doigts en début de concert, a magistralement joué Bach (voir son hallucinogène Fantaisie chromatique). Elle a aussi fait écrire à Manuel de Falla son Concerto pour clavecin et cinq instruments, et à Francis Poulenc le Concert champêtre où un menu clavecin (un Pleyel tout de même), chassé à courre par un orchestre symphonique au grand complet, finit par avoir le dessus. Non mais.

En marquetterie, au centre du mystérieux temple de l'amitié de Natalie Barney, 20 rue Jacob, était inscrit “DLV”, soit “555” en chiffres romains! Vérification faite, il s'agit des initiales du premier propriétaire: le marquis de la Vaupalière...
En marquetterie, au centre du mystérieux temple de l’amitié de Natalie Barney, 20 rue Jacob, était inscrit “DLV”, soit “555” en chiffres romains! Vérification faite, il s’agit des initiales du premier propriétaire: le marquis de la Vaupalière… (Photo © Baptiste Essevaz-Roulet)

 

La sonate, le concert champêtre et le doc de la semaine

La sonate est une de celles que Wanda s’est appropriée, la 206, qu’elle a baptisée “Les adieux”, et dont Denise Restoud a noté l’interprétation : l’ambiance est d’abord installée, “une aridité vibrante où flotte un parfum de fleurs”. Viennent ensuite “une voix de femme qui s’élève, soutenue par les arpèges d’une guitare”, puis (à 0:40) “les pas d’un homme décidé frappant le sol” et leur éloignement progressif. La voix de la femme revient, plus implorante et voluptueuse, suivie de ce qui ressemble à une lutte amoureuse… où l’homme triomphe. Ses pas autoritaires s’éloignent à nouveau (1:40), pour faire place à une déploration à briser le coeur. Merci Wanda : plus moyen désormais d’écouter cette sonate (ici par Patrick Lindley) sans imaginer des pleurs et des pas furieux !

Un document historique : le Concert champêtre de Poulenc, joué par Wanda à Carnegie Hall. Il faut cliquer ici, aller dans “videos and podcasts” (à gauche), puis dans “part 2 of 5” de l’émission de Marcel Quillévéré sur Rafael Puyana, vers 3:30 (çà se mérite !).

Enfin, cliquez ici pour voir Wanda déplorer avec délectation que “les clavecinistes poussent comme des champignons” ! (“They sprout like mushrooms…”).  

Et en prime, la Fantaisie chromatique, illustrée par un certain Icarus Lazuli (quel joli nom !) qui a de toute évidence fumé la moquette avant de feuilleter l’album photo de Wanda…

Nicolas Witkowski
Chroniques scarlattiennes

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