Yung Jake, interactif passif

“Courrier du corps” : la mise en scène de soi caractérise le monde 2.0. où chacun est tour à tour corps montré et corps montrant. Que nous disent ces nouvelles représentations de l’usage que nous faisons de nous-mêmes ?

C’était au printemps dernier, consultant le site redshoes (“red shoes | SOME SHOES est une structure de production et de diffusion d’oeuvres contemporaines”) : les “news” de l’automne 2014 y étaient encore affichées. Rétrovision. Ne lisant pas plus loin que la première photo, on s’arrête sur celle de Yung Jake, jeune rappeur américain dont est donné en lien un clip vidéo étonnant, Embedded. La page d’accueil indique que le clip a été présenté à Sundance en 2013 et invite surtout l’usager à dégoupiller l’anti-popup de son navigateur, sans quoi ça ne marchera pas.

Aussitôt qu’on appuie sur “play”, Embedded semble prendre le contrôle de l’ordinateur : des dizaines de fenêtres (popup donc) s’ouvrent et se redimensionnent toutes seules dans une danse pas du tout anarchique, des objets, des personnes et des lettres passent de l’une à l’autre. Facebook, Flickr et Tumblr se déchaînent à la fois, un tweet de Justin Bieber apparaît, des sonneries de messageries retentissent et, sous la vidéo qui semble jouer dans l’interface de YouTube, le nombre de “vues” grimpe jusqu’à 25 millions en trois minutes.

Une première blague est qu’on ne peut déjà pas embedder ou “embarquer” cette vidéo, malgré son titre. Une deuxième joue sur le sens de “bed”, lit, et de “laid out” : “j’essaie de me faire embedder, de me faire tirer” dit le refrain. De fait, Yung Jake est torsepoil dans sa chambre en mode Youtubeur, entouré de MacBooks (placement éhonté de produit), parfois même sous les draps du pieu, affichant une indifférence souveraine à la caméra et à ce qu’il chante, une overcool attitude qui voudrait juste ne pas être là : bartlebysme dandy, “I would prefer not to”. C’est le ressort de cette vidéo dont le html5 est le héros : face à la prolifération des écrans et des réseaux sociaux (qui s’accélère au long du clip), ne reste plus comme position que le retrait, le chien de fusil, juste être “embarqué” et foutez-moi la paix. L’artiste est prostitué, n’attendez pas en plus qu’il jouisse.

Yung Jake, avant d’être un rappeur, est aussi un artiste digital sorti de CalArts et un personnage fictif (dit-il, dans ses interviews par sms). On lui doit une app interactive qui permet d’augmenter la réalité d’un site associé, faisant danser son avatar dans votre smartphone comme s’il était sur le clavier de votre PC. Sauf qu’au lieu de glorifier la bimbeloterie technologique, bien sûr, Yung Jake la rend pitoyable, la renvoie à son ineptie. Sa dernière série d’œuvres, début 2015, est du pur pop : il s’agit de portraits de stars en émoticônes, obtenus avec le site emoji.ink qui permet d’utiliser les émojis comme pinceau pour produire des images. Mais sa création qui nous fait encore le plus rire est un Vine de fin juin, où il parodie le mégatube Know Yourself de Drake et chante “I was running through the pics with my toes” (au lieu “six” et “woes”). Et de joindre le geste à la parole en faisant défiler, au moyen de son gros orteil, les images sur son écran de téléphone posé au sol, avec en prime une petite fausse note sur “toe”, la voix qui monte un peu trop. Un downgrading presque aussi bien (autres temps, autres objets) que le violon piétiné dans L’Âge d’or de Buñuel.

Éric Loret
Courrier du corps

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