Va te faire voir, vieux chnops!

Rechercher si la conscience peut émerger dans une machine est un voyage au long cours à bord d’un improbable esquif philosophico-mathématique, dont nous suivons les étapes semaine après semaine. Quel qu’en soit le point d’arrivée, il offre l’occasion de découvertes et de rencontres parfois déconcertantes mais riches d’enseignements…

Ex Machina #3

Je dois maintenant réfléchir un peu plus à la deuxième piste ouverte par Descartes lors de notre rencontre onirique, celle qu’il a appelé l’approche objective. L’idée est de définir le plus prudemment possible des critères observables établissant a priori ce qu’est un être conscient, un sujet. Il me faudrait établir les règles les moins nombreuses et les plus générales possibles, afin de me protéger de mes préjugés, et de me simplifier la vie au maximum. Par exemple, je n’ai ni besoin ni envie d’exiger qu’une conscience se comporte comme un humain ; on peut certainement imaginer des systèmes bien plus simples et qui soient néanmoins conscients.

Œil de Taureau. Ex Machina, chronique de Yannick CrasUne bonne idée serait de se demander d’abord ce qui n’est certainement pas conscient, pour poser une base de comparaison. Je possède justement un très joli caillou, un Œil de Taureau, doux et lustré, translucide avec de magnifiques éclats de rouge brun, cadeau de mon amoureuse. Je le pose sur mon bureau pour le contempler. Est-il conscient ? Est-ce un sujet ? Pour moi la réponse est non, cent fois non. Tout le monde n’est pas de cet avis et je ne demande à personne de me suivre ; mais après tout c’est mon projet et ma chronique, donc, je le décrète : dans le cadre de cette discussion, mon caillou n’est pas conscient. Bien, ce point étant réglé…

Attends une minute. Alors comme ça, je ne suis pas conscient ?

La petite voix nasillarde et tranchante vient du bureau.

C’est mon caillou.

Il me parle.

Il n’a pas l’air content.

J’ai dû penser tout haut.

– Hein ? Quoi ? Euh… Non ! Non, un caillou n’est pas conscient !

– Et pourquoi je te prie ?

– Ben… c’est tout de même évident !

Eh bien si c’est si évident que ça tu vas pouvoir me l’expliquer facilement. Vas-y. Je t’écoute.

Face à moi, l’œil de taureau rougeoie sous le soleil, palpitant de lumière. L’air un peu menaçant je trouve. Narquois, aussi. Mais je ne vais pas me laisser intimider.

– Pour commencer, tu es un minéral, réponds-je avec fermeté. Tu n’es même pas vivant.

– « Vivant » ? C’est quoi encore ce truc ? Tu cherches à définir la conscience, un concept déjà bien nébuleux à tes propres yeux, et tu t’appuies pour cela sur un concept encore plus flou. Drôle de méthodologie. Vas-y, définis-moi la vie et explique-moi pourquoi il faudrait être vivant pour être un sujet. Je suis toute ouïe. Et après, prouve-moi l’existence de Dieu pendant que tu es sur la lancée.

Hmmm. Sur le plan méthodologique, il n’a pas tout-à-fait tort. Si je dois définir la vie pour caractériser la conscience, je remplace un problème par un autre de la même magnitude voire plus difficile encore. Mais, tout de même :

– Ta composition chimique est radicalement différente de celle de tous les êtres vivants de cette planète. La nôtre nous permet d’acquérir et de dépenser de l’énergie facilement, de nous transformer par des réactions chimiques rapides à température ambiante, de nous adapter aux conditions de l’environnement, de créer toute une hiérarchie de structures complexes, de traiter l’information par le biais de potentiels électrochimiques, de la stocker sous forme d’acides aminés, et plein d’autres choses… Toi, tu es essentiellement inerte.

– Inerte ? Ah, je vois. On passe aux insultes. Mais bon, il fallait s’y attendre. Ça finit toujours comme ça avec les chnops.

– Avec les quoi ?

– Les chnops. C’est comme ça qu’on vous appelle, vous, les soi-disant « vivants ». Carbone-hydrogène-azote-oxygène-phosphore-soufre. Vous êtes bien tous les mêmes. Sous prétexte que votre chimie permet des réactions rapides et un métabolisme actif par 20 degrés, vous vous croyez les seuls à pouvoir penser ! Moi, monsieur, je suis composé pour l’essentiel de dioxyde de silicium SiO2 et de crocidolite Na2FeIII2FeII3Si8O22(OH)2. Ça en jette, non ? Je suis un Quartzite et j’en suis fier. Et je revendique ma conscience. Simplement, mes pensées se déroulent généralement à un rythme plus lent que les tiennes. Et de préférence à des températures plus élevées, et sous des pressions plus fortes. Je suis une roche métamorphique, pour tout te dire. Ce n’est tout de même pas un crime ?

– Mais enfin, tu es un caillou ! Tu n’interagis pas avec le monde extérieur !

– Comment ça ? Je suis sensible à la pression, à la température, à l’acidité. Si on me chauffe, je me transforme et je peux changer de couleur. Si on me soumet à une forte pression je me déforme. Je peux même me casser. Ce n’est pas de l’interaction, ça ?

– Mais (je triomphe) : tu n’as pas de mémoire ! Tu ne peux ni stocker ni traiter l’information !

– Ah bon? Dis ça à un diamant, ils sont bêtes comme leurs pieds ces prétentieux. Tellement parfaits dans leur splendeur cristalline qu’ils ne peuvent absolument pas stocker ni traiter d’information, comme tu dis. Mais moi ? Je suis bourré de micro-cristaux, de défauts géométriques et d’impuretés qui me permettent de stocker sous forme d’énergie élastique ou chimique le souvenir des contraintes que j’ai subies. Je peux conserver cette énergie même après que la contrainte a cessé et la libérer plus tard quand mon environnement change. Ce n’est pas de la mémoire, ça ? Et si des tensions se propagent le long de mes défauts, elles peuvent se rencontrer, se renforcer ou s’annuler. Ce n’est pas du traitement de l’information, peut-être ? Demande à du verre trempé ou à un matériau à mémoire de forme ce qu’ils en pensent, si tu ne me crois pas. Avec le bon mix d’élasticité et de plasticité, avec un bon réseau de défauts et d’interfaces cristallines, et avec des contraintes mécaniques et thermiques dignes de ce nom (pas vos minables température et pression atmosphériques), on a tout ce qu’il faut pour réfléchir. Ah là là, tu as de la chance que je sois tolérant, parce que franchement tu transportes tous les stéréotypes chnops avec ta manière étriquée de voir le monde. Je ne suis pas chnopsophobe, certains de mes meilleurs amis sont des chnops, mais quand même… 

À cet instant j’ai fait ce que n’importe qui de sensé ferait quand une discussion est aussi mal embringuée : j’y ai mis fin. Et le caillou dans ma poche. Il a encore un peu marmonné mais a fini par se taire.

Mais je ressens comme un malaise. Je continue à penser que mon Œil de Taureau n’est pas conscient, quoi qu’il puisse en dire. Mais je constate que je suis bien incapable de dire pourquoi.

Il va falloir trouver autre chose. Mais il m’est d’autant plus difficile d’y réfléchir qu’une cellule de mon foie vient de se manifester à son tour. Je l’envoie balader et je reviens vers vous.

(à suivre)
Yannick Cras
Ex Machina

Onirique - photo © Anne Pionchon Westhoff

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illustration Ex Machina, chronique de Yannick Cras

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