Je t’encule

Insultologie Appliquée. La Terre se réchauffe, les esprits s’échauffent, les chefs d’État s’injurient : l’insulte est l’avenir d’un monde en décomposition. Chaque semaine, la preuve par l’exemple.

Je t’encule, tu m’encules, nous nous enculons en rond, au point que cela en devient vertigineux. Hier nous avions Racine et Corneille, aujourd’hui nous avons des enculés, des trous du cul et si peu d’alexandrins. Il faut dire que le débat politique est vif. Quand, en 2017, Nicolas Dupont-Aignan annonça son ralliement à Marine Le Pen, le chanteur Benjamin Biolay publia immédiatement sur Instagram une photo du président de Debout la France avec une légende ainsi rédigée : “À tes risques et périls petite teupu. Tu vas le payer cher #toutsauflefn”. Sur Twitter, l’acteur et réalisateur Mathieu Kassovitz tint à peu près le même langage, lançant un “Espèce de trou du cul” au rallié. “Espèce de grosse merde” renchérit le cinéaste Gilles Lellouche via un autre tweet quoique dans une zone voisine. Dupont-Aignan clama qu’il allait porter plainte. Réaction du tac au tac de Mathieu Kassovitz : “Je rajouterais : je t’encule Thérèse. Impatient de vous retrouver dans un tribunal pour parler de votre anus”.

Ce “Je t’encule Thérèse” avait été pioché dans un classique qui n’était ni Phèdre ni Britannicus mais Le Père Noël est une ordure. “Je t’encule Thérèse. Je te prends, je te retourne contre le mur, je te baise par tous les trous, je te défonce” dit fameusement le personnage de Michel Blanc à celui d’Anémone. Il eût été plaisant que cette dernière répondît qu’elle ne méritait ni cet excès d’honneur ni cette indignité, et même, rêvons un peu, qu’elle enchaînât par :

Et pouvez-vous, Michel, souhaiter qu’une fille
Qui vit presque en naissant éteindre sa famille,
Qui, dans l’obscurité nourrissant sa douleur,
S’est fait une vertu conforme à son malheur,
Passe subitement de cette nuit profonde
Dans un rang qui l’expose aux yeux de tout le monde ?

Mais non. Thérèse resta coite, tandis que le patrimoine culturel français s’enrichissait instantanément d’un nouveau joyau. Dans un remake contemporain (le film a déjà plus de trente ans), le dialoguiste ferait sans doute répondre au personnage d’Anémone : “Moi aussi je t’encule, sale pédé”. Car l’enculage n’est plus un art spécifiquement masculin. Il y a peu, le tribunal correctionnel de Châteauroux a eu à se pencher sur quelques SMS échangés par deux amies, certes un peu brouillées pour une histoire d’argent, dont l’un était ainsi formulé  : “Je t’encule, ta grand-mère et toute ta famille. Je vais brûler ton appartement, tu vas manger”. On ne pouvait exprimer plus clairement un sentiment d’animosité. Pour cette potentielle sodomie familiale et le reste de son oeuvre, la prévenue a été condamnée à trois mois de prison avec sursis et à 150 euros d’amende.

Va te faire foot

Tout le monde encule tout le monde, soit, mais il plane sur cette injure un fort relent d’homophobie, et le foot n’y est pas pour rien. “Paris, Paris, on t’encule” est un air connu dans les tribunes marseillaises, les soirs de match contre le PSG. Des “tarlouzes” et des “pédés” ne sont pas infréquents dans les stades. En août dernier, événement historique, un match de foot (un oubliable Nancy-Le Mans de Ligue 2) a été interrompu par l’arbitre parce que des chants homophobes s’élevaient des tribunes. A quelques minutes de la mi-temps, le speaker du stade avait lancé un avertissement aux supporters. Résultat : des tribunes se sont alors mis à crier des “La ligue, on t’encule”. C’en était trop pour ladite Ligue nationale de football, et le ballon fut rangé. Tout ça tombe mal : la dernière coupe du monde de foot s’est jouée en Russie et la prochaine le sera au Qatar, deux pays où l’homosexualité est réprimée. Que faire pour endiguer cette avalanche d’enculage, dans les tribunes comme dans la rue ? Samaha Sam, chanteuse du groupe Shaka Ponk, pense avoir la solution. D’origine antillaise et victime d’agressions racistes, elle lançait en juin dernier, sur son compte Instagram, un vigoureux : “J’encule tous ceux qui ont un problème avec ma négritude. J’encule tous ceux qui ont un problème avec la différence”.

Car le milieu dit des arts et spectacles a le sang aussi chaud que celui des supporters. On se souvient que Mathieu Kassovitz, encore lui, avait proféré en 2012 un retentissant “J’encule le cinéma français. Allez vous faire baiser avec vos films de merde” au motif que les nominations aux Césars avaient quelque peu snobé son dernier film (titré L’Ordre et la morale !). Au printemps dernier, le rappeur Nick Conrad diffusait sur Youtube son dernier clip, Doux pays, qui donnait à entendre un charmant : “Cet Hexagone, j’encule sa grand-mère”. Cet été, c’est Dinos, autre rappeur, qui mettait en ligne un extrait de son prochain album où étaient exposés de graves états d’âme : “Plus de problèmes que le psy, plus d’argent que le banquier, j’encule la terre, le monde entier”.

Enculons tout l’univers une bonne fois pour toute et passons à autre chose, voulez-vous ?

Édouard Launet
Insultologie appliquée