Toujours préférer le train

Faits divers, carnets mondains, nécrologies, publicités, potins et autres bruits du monde…

C’était un temps qui paraît si loin à présent. La saison d’été était finie depuis longtemps. Dans le compartiment vide du train qui me ramenait de Nantes à Paris – où j’allais retrouver sans enthousiasme table à dessin, T et équerre –, bercé par les mouvements du wagon (c’était bien avant les Trains à Grande Vanité), je somnolais. Je pensais aux excuses qu’il me faudrait inventer une fois de plus pour justifier mon retour à l’agence avec plus d’un mois de retard. Mon patron n’était pas dupe, mais certainement sensible aux efforts d’imagination que je faisais pour en trouver des nouvelles, toujours plus invraisemblables.

En gare d’Angers, j’entrouvris un œil quand une minuscule religieuse fit son entrée silencieuse et s’assit près de la fenêtre, juste en face de moi. Je continuais à feindre le sommeil pour l’ob-server tout à loisir. De son sac, elle sortit deux Petits Beurre qu’elle mangea sans faire de bruit, sans doute de peur de me réveiller.

Ce maigre repas achevé, elle posa sur la tablette qui nous séparait le matériel qui allait sans doute lui permettre d’occuper le reste du voyage. Un crayon, dont la taille trahissait qu’il avait beaucoup servi, un taille-crayon, une petite gomme et un dictionnaire au format « lilliputien ». Un bref passage en revue de tous ces accessoires et ma pieuse voisine posa, non pas des feuillets ou cartes postales en vue d’écrire quelque correspondance, pas moins un texte saint à lire, relire et annoter, mais une grille de mots croisés !

Je gardais les yeux mi-clos, mon attention à présent vivement en éveil ! Moi-même cruciverbiste acharné, j’étais curieux de suivre les réflexions de mon intéressante voisine. N’ayant aucune difficulté à lire à l’envers des textes imprimés, je remplissais mentalement la grille.

Aucun doute, ma nouvelle compagne de route – de voie serait plus juste – n’était peut-être plus novice dans sa congrégation, mais certainement nouvellement convertie aux mots-croisés. Toujours est-il que la gare du Mans dépassée, plu-sieurs mots – et non des moindres – manquaient toujours à l’appel pour que la grille fût complète. L’aide du bien maigre dictionnaire n’était d’aucun secours à l’infortunée joueuse. Je commençais à lire sur son visage des signes de tristesse, et même de découragement… peu compatibles avec une foi véritable.

Quant à moi, sans me vanter*, j’avais depuis longtemps trouvé la solution.

Les religieuses n’étant pas de purs esprits, il arriva que ma voisine dut s’absenter. Elle hésita à prendre son sac, jeta un regard dans ma direction afin de vérifier que j’étais bien endormi. Ma physionomie lui ayant sans doute inspiré confiance – comme on peut se tromper ! –, elle laissa ses affaires en place et s’absenta quelques instants.

Incapable de maîtriser une envie coupable et irrépressible, je profitai de ce bref laps de temps pour me précipiter sur la grille et la compléter en imitant à s’y méprendre – les beaux restes d’une an-cienne activité de faussaire, mais passons – la calligraphie de la frêle cruciverbiste. Je remis tout en place, repris mon sommeil factice et attendis.

Deux minutes plus tard, elle était de retour. Fermant les yeux, respirant lon-guement et régulièrement comme si elle s’apprêtait à franchir courageusement l’ultime obstacle, elle ne regarda pas tout de suite la grille brièvement délaissée. Quand enfin, elle voulut la reprendre, elle parut comme pétrifiée, me fixa suspicieusement – je « dormais » toujours –, regarda le plafond, puis, comme prise d’un élan mystique, joignit les mains. Je pus lire distinctement sur ses lèvres les mots qu’elle prononça silen-cieusement : « Oh ! Mon Dieu. Merci ».

Le reste du voyage, j’observai ma voisine d’une paupière amusée. Elle était rayon-nante !

Un peu avant la gare Montparnasse, no-tre train s’arrêta. Nous eûmes droit au sempiternel refrain : « Le train est arrêté en pleine voie. Vous êtes priés de ne pas tenter d’ouvrir les portes ni de descen-dre avant l’arrivée en gare. »

Cette fois, je ne feignis plus le sommeil et me permis de dire, avec un air entendu, à mon extatique voisine : « Les voies du Seigneur sont impénétrables ! »

*Le cas est suffisamment rare pour mé-riter d’être signalé.

Philippe Mignon
Choses revues

 

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