Liberté

“2017, Année terrible” : chaque semaine, une petite phrase de la campagne des présidentielles passe sous l’hugoscope. Car en France, lorsqu’il n’y a plus rien, il reste Victor Hugo.

Jeudi 12 janvier 2017, 23h45. Large sourire aux lèvres, Benoît Hamon sort du plateau où le premier débat de la primaire de la Belle Alliance a réussi, grâce à la radio-télédiffusion et l’habileté rhétorique de ses participants, à endormir une partie de la France. Dans un coin du studio de la Plaine Saint-Denis, l’équipe de Hamon a succombé à cette séance d’hypnose nationale. Mathieu Hanotin, le directeur de campagne, se réveille brusquement lorsque son candidat lui colle une coupe de champagne entre les mains.

Hamon : Je les ai atomisés, non ?

Hanotin (embrumé)  : Euh … bonjour Monsieur. Ah pardon, Benoît : oui, bravo, tu as été vraiment excellent.

Hamon : Je crois bien. Et tu as vu, ça leur en a bouché un coin quand j’ai cité Paul Valéry, non ?

Hanotin : Tu as fait quoi ?

Hamon : Tu sais, quand j’ai lancé : « La liberté, l’égalité, il y a des mots qui chantent plus qu’ils ne parlent. »

Hanotin : Tu as dit ça ?

Hamon : Ben oui. Tu étais où pendant ce temps-là, Mathieu ?

Hanotin : Mais c’est une immense connerie ! On ne cite pas un mec comme Paul Valéry quand on parle à la France profonde ! Tu as dit quoi exactement ? Excuse-moi, j’étais sorti pisser à ce moment-là…

Hamon : Arrête, c’est toi-même qui m’a fait lire Regards sur le monde actuel. Enfin, tu sais, le passage que tu as surligné dans le bouquin : « Liberté : c’est un de ces détestables mots qui ont plus de valeur que de sens ; qui chantent plus qu’ils ne parlent ; qui demandent plus qu’ils ne répondent ; de ces mots qui ont fait tous les métiers, et desquels la mémoire est barbouillée de Théologie, de Métaphysique, de Morale et de Politique ; mots très bons pour la controverse, la dialectique, l’éloquence ; aussi propres aux analyses illusoires et aux subtilités infinies qu’aux fins de phrases qui déchaînent le tonnerre. »

Hanotin : Et tu as dit tout ça ?

Hamon : Mais non, j’ai laissé tomber la métaphysique et et la théologie. Et le reste, j’ai résumé.

Hanotin : C’est une connerie sidérale.

Hamon : Moi, je trouve ça pas mal.

Hanotin : Non, je veux dire, balancer du Valéry alors que dans ce genre de débat, il faudrait citer du Hugo. Et encore…

Hamon : Moi je veux bien. Tu as quoi dans le genre hugolien sur la liberté ?

Hanotin (fouillant dans son attaché-case: Laisse-moi voir un peu. Tiens, voilà la fiche.

Hamon (lisant: « La liberté est. Elle a cela de commun avec Dieu qu’elle exclut le pluriel. »

Hanotin : Non, ça, ça va pas le faire.

Hamon (passant à la ligne suivante: « Je veux que la République ait deux noms : qu’elle s’appelle Liberté, et qu’elle s’appelle chose publique. »

Hanotin : Non plus, Fillon l’a déjà utilisé.

Hamon : « Les révolutions ont un besoin de liberté, c’est leur but, et un besoin d’autorité, c’est leur moyen. »

Hanotin : Tu n’auras pas ouvert la bouche que Valls t’aura déjà piqué la formule.

Hamon : « Un petit peuple libre est plus grand qu’un grand peuple esclave. »

Hanotin : Va donc traiter les Français de petit peuple…

Hamon : « Aujourd’hui, je suis reine. Autrefois j’étais libre. »

Hanotin : Gardons Ruy Blas pour plus tard.

Hamon : « Je mourrai peut-être dans l’exil, mais je mourrai accru. »

Hanotin : Aucun rapport. Pourquoi j’ai mis ça ?

Hamon : « Les grands dangers sont au dedans de nous. »

Hanotin : J’ai noté ça aussi sur la fiche ?

Hamon : « Il est très difficile, quand on vit dans la familiarité bourrue de la mer, de ne point regarder le vent comme quelqu’un et les rochers comme des personnages. »

Hanotin : Attends, je devais être fatigué. Rends-moi la fiche.

Hamon : « Je m’intéresse fort au progrès que peut faire cette petite architecture intérieure qu’on appelle l’ameublement. »

Hanotin : Excellent ce champagne. C’est du Krug ?

Hamon : « Enfer chrétien, du feu. Enfer païen, du feu. Enfer mahométan, du feu. Enfer hindou, des flammes. À en croire les religions, Dieu est né rôtisseur. »

Hanotin : Ouh là, mais il est déjà minuit, dis-moi !

Hamon : « L’ombre est noire toujours même tombant des cygnes. Quand je ne serai plus vous verrez de grands signes. » Pas mal tout ça. Et tu as aussi des trucs sur la fiscalité, Mathieu ?

Édouard Launet
2017, Année terrible

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