Alain Platel, paysages pendant la bataille

Nicht Schlafen (Ne pas dormir), la nouvelle pièce d’Alain Platel, présentée à la 17ème Biennale de Lyon, s’ouvre sur un tableau dévasté. Sur la scène, l’œuvre plastique de la plasticienne Berlinde De Bruyckere attire immédiatement l’attention : des chevaux morts sont entassés, tués dans des positions de crampes, de râles. Moulées dans du polyester, les bêtes sont accrochées aux cintres par des filins que certains danseurs manipuleront plus tard pour bousculer l’image première. On pense à La Bataille de San Romano du peintre Paolo Uccello (1456) et tout autant aux photos de la Première Guerre mondiale. On estime que 2 millions des équidés enrôlés ont péri. Pour les pertes humaines, ce fut 18,6 millions de morts. Les rideaux déchirés qui complètent le décor de la pièce sont suspendus comme autant de linceuls souillés.

Alain Platel, Nicht Schlafen © Michel Cavalla - Une critique de Marie-Christine Vernay
© Michel Cavalca

Et sur le plateau, la bataille fait rage. Les neuf danseurs, dont une seule femme, se cherchent, s’agrippent les uns aux autres, s’arrachent les vêtements. C’est un saccage et un appel de plus en plus évident au conflit. Ils se provoquent, ils se trouvent, ils s’étripent. La femme fait partie du groupe. Qui pourrait arrêter ce carnage. Des références à l’iconographie et aux gestes des personnages christiques par exemple ? Non. Des câlins très appuyés ? Non. Seul un duo d’hommes collés l’un à l’autre, torses nus, qui bougent comme un seul culbuto semblent promettre le répit possible.

Mais la tragédie se poursuit, dans des vêtements de fortune. La fuite en avant, en 1914 comme aujourd’hui. Les acteurs chuchotent à l’oreille des chevaux, s’entassent sur eux. Avant que deux des danseurs chanteurs et musiciens congolais qui étaient déjà présents dans la pièce Coup Fatal (2014) ne nous entraînent dans un ailleurs étranger, à coups de sifflets et de vocalises avec des chants traditionnels pygmées, “cadavérisés” eux aussi. Puis, on assiste à des improvisations où chaque danseur exprime sa culture, ses convictions, ses doutes, son engagement. Les neuf interprètes aux vocabulaires très différents, même s’ils font cause commune, sont auteurs de cette chorégraphie autant qu’Alain Platel que l’on voit ici en retrait, volontairement.

La dramaturgie, établie avec Hildegard De Vuyst, s’appuie notamment sur The Vertigo Years et The Wars Within, deux ouvrages signés Philipp Blom, journaliste, romancier et historien.  Mais Alain Platel semble avoir eu pour préoccupation majeure de laisser carte blanche à ses interprètes.

Ce qui contribue à donner l’impression que Nicht Schlafen est une pièce non terminée. Le metteur en scène a dû sans doute penser que la musique “tragique” et prémonitoire de Gustav Malher (disparu en 1911) suffirait à lier le tout. Il a raison sur la charge dramatique, largement présente. Il nous manque son coup de patte. On a déjà tellement à faire avec la troupe qu’on ne se demande qu’après-coup ce que lui-même murmurait à l’oreille des chevaux. En tout cas, le public a ovationné.

Marie-Christine Vernay
Danse

Les 12 et 13 octobre, Espace Malraux à Chambéry

 

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