Autobiographique

Sharunas Bartas et Danielle Arbid viennent chacun de sortir un film qui traite, de façons très différentes, de leur propre vie. Le cinéaste lituanien interroge à la fois la difficulté à vivre dans l’absence de l’autre, mais aussi dans sa présence. La cinéaste libanaise revient sur les quelques mois qui ont suivi son arrivée en France, à l’âge de 18 ans.

L’un et l’autre s’intéresse à la même chose : la possibilité de parler et d’être écouté, les deux ne faisant, on le sait, pas bon ménage. Si le personnage de Bartas – jouant ici peu ou prou son propre rôle – erre autour de sa villégiature comme un personnage de Tchekhov, sa fille de fiction, qui se trouve être également sa véritable fille, tente de tisser un lien avec le jeune fils des paysans voisins. Pour autant, pour elle comme pour son père, la véritable interrogation est celle de la vie à vivre alors que leur mère et femme s’est donnée la mort, quelque temps plus tôt. Là encore, la fiction épouse le réel, puisque nous voyons dès le début du film des home movies de Bartas filmant Katerina Golubeva, sa compagne et sa muse, jouant avec leur fille. L’actrice s’est suicidée en 2011. L’enjeu du film, qui culminera dans une scène entre le père et sa fille, mais qui concerne tous les autres binômes en jeu, est de pouvoir faire advenir une parole qui donnera un sens à leur existence. Réputé taiseux, Bartas découvre le cinéma parlant, comme avant lui Nuri Bilge Ceylan dans Winter Sleep. Si Peace to us in our dreams n’est pas le film de l’apaisement et de la réconciliation, il est celui d’une certaine philosophie morale qui parle pleinement au spectateur capable d’entendre son message. 

Dans Peur de rien, Danielle Arbid filme la jeune Lina tout d’abord à l’écoute des autres, de ce monde nouveau pour elle qu’est la France des années 90, loin de la guerre du Liban. Il faudra du temps, le temps nécessaire, pour que Lina se confie, s’ouvre enfin, pour passer du statut d’observatrice des évènements à celui d’actrice de sa propre vie. Là encore, cela passera par un deuil.

Un deuil encore, celui qui clôt Mad love in New York, le film des frères Safdie, adapté du livre quasi éponyme d’Arielle Holmes, une sdf toxicomane rencontrée par hasard par Josh Safdie dans les rues de NY. Intrigué par la jeune femme, il la revoit, lui fait raconter sa vie, et l’incite à écrire. Ce qu’elle fit. Aujourd’hui, cette vie devenue un livre est devenue un film… Et c’est l’auteur du livre qui joue son propre rôle.

 

Dans Le silence, livre posthume de Jean-Claude Pirotte, publié chez Stock, l’écrivain disparu en 2014 livre une autobiographie littéraire à travers le prisme du vin et de la poésie, en revenant sur ses jeunes années. Ainsi écrit-il, page 30 : “De ce que nous ferons de notre vie, nous ne voulons rien savoir. Notre indifférence au réel n’a d’égale que notre attention passionnée aux images entrevues dans une lumière soudaine, qui est peut-être celle que diffusent les éclats troubles du vin bourru.”

Est-ce qu’on pourrait parler d’autre chose ? est un roman graphique et autobiographique paru chez Gallimard – dans une traduction d’Alice Marchand – dans lequel Roz Chast raconte la fin de vie de ses parents, et revient au passage sur certains évènements de son enfance et de son adolescence. Sans concession dans le registre de l’auto-fiction, l’auteur adapte son style aux différents moments ou différentes natures du récit. J’en veux pour preuve le recours, parfois, au texte seul, ou, au contraire, et c’est la fin très bouleversante du livre, aux dessins seuls. Il y a même, au deux-tiers du livre, un ensemble de photos des différentes pièces de l’appartement de ses parents, qui ramènent de façon très simple mais très violente un effet de réel terrible, car si on avait pu l’oublier un instant, on n’a pas affaire ici à des personnages, mais à des personnes bien réelles. Mais la grandeur de ce livre réside aussi dans le fait que Roz Chast ne s’épargne pas, pas plus qu’elle ne s’auto-flagelle en permanence. Elle livre ses doutes, ses réflexions, ses colères, ses moments de honte, sa tendresse, son incapacité, aussi, souvent, à savoir quoi faire, ou à faire ce qu’elle estime qu’elle devrait faire.

Enfin, dans Les chatouilles ou la danse de la colère, spectacle qu’Andréa Bescond a écrit et interprète dans une mise en scène d’Éric Métayer au Petit Montparnasse, l’auteur et comédienne déroule le fil d’une vie qui débute dans l’horreur de la pédophilie et qui se poursuit dans le monde de la danse. Humour, danse, psychodrame, Andréa Bescond use de différents registres pour se raconter, en évitant les écueils évidents de ce type de récit.

 

Long Bentô, certes, mais pour dire que lorsqu’il se s’agit de se raconter, c’est toujours à l’autre qu’un artiste parle, et c’est ainsi qu’il fait bouger son monde et le nôtre, dans un même geste créatif.

Arnaud Laporte

Événement : Sharunas Bartas. Rétrospective et rencontres avec le cinéaste au Centre Pompidou, Paris, jusqu’au 6 mars 2016.

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