Le ou la politique ?

S’il vous manque une case… Classiques incontournables, perles méconnues, succès d’estime ou commerciaux, collectés au gré de nos humeurs et de notre errance au sein du “neuvième art”.

Quai d’Orsay © Blain – Lanzac – Dargaud 2010

Monter un cabinet de curiosités n’est pas chose facile, même lorsqu’il se restreint à un domaine particulier comme le nôtre, tant il y a de richesses à exposer. Je profite de la période estivale qui s’amorce pour proposer, non plus des chroniques sur des parutions plus ou moins récentes, mais une croisière (en plusieurs épisodes) sur l’océan de la BD, orienté autour de thématiques politiques. De même qu’aucun marin ne peut prétendre épuiser la mer, je ne chercherai bien entendu pas à réaliser une étude exhaustive des rapports entre la politique et cet art que l’on dit neuvième. Quoi qu’en disent certains, je ne suis pas fou… Plus modestement, il s’agira donc de voir au cours des semaines qui viennent comment la BD se trouve souvent confrontée à la politique, et le traitement spécifique qu’elle en donne. Habitué par mon métier à couper les cheveux en quatre et faire des choses inavouables avec les mouches, il me semble tout d’abord indispensable de différencier le politique de la politique. La politique fait référence à des pratiques concrètes de gouvernement, variables selon le temps et le lieu, que notre époque a pu voir évoluer vers une forme que l’on a pu nommer « technocratie ». Le politique au contraire revêt un sens plus large et plus profond, désignant la tendance universelle des hommes à s’associer en communautés régies par des règles, tout en donnant à cette association un fondement symbolique et même mythique.

Les élections récentes — les précédentes aussi — ont vu fleurir nombre d’œuvres dessinées en rapport avec la politique, destinées à nous plonger au cœur du pouvoir et en montrer les coulisses, dont l’une des dernières en date est Le journal du off (Scénario de Renaud Saint-Cricq et Frédéric Gerschel, dessin de James, Glénat, 2017), qui donne à lire, sous couvert d’une prétendue fiction, la dernière campagne présidentielle. Comme en son temps La face cachée de Sarkozy (Philippe Cohen, Richard Malka au scénario, Riss au dessin, Vents d’Ouest, 2006), ces ouvrages que l’on classe comme des BD s’apparentent plutôt à des témoignages, souvent bien documentés, ne parvenant néanmoins pas à se défaire du hic et nunc de leur moment de production et relevant en définitive d’un genre de caricature. D’une certaine manière, elles plongent ainsi dans une préhistoire de la BD politique, car c’est d’abord sous la forme de l’exercice caricatural que la contestation politique dessinée s’est manifestée. Celui-ci, bien avant la BD, a donné du genre satirique une expression particulière, assumant la critique par le biais d’images humoristiques.

Si la caricature a connu de multiples expressions, ses plus grands représentants ont réalisé une œuvre dépassant le simple dessin amusant, Baudelaire disant même, à propos de Daumier, que « ce n’est pas précisément de la caricature, c’est de l’histoire, de la triviale et terrible réalité [1] ». Toujours d’actualité dans des journaux comme Charlie Hebdo ou Le Canard enchaîné [2], le dessin se révèle en effet être un moyen privilégié pour véhiculer la critique dans la mesure où sa force d’évocation est bien plus importante que celle de l’écrit. Bien qu’ils fussent souvent l’objet de condamnations de la part du pouvoir, des journaux comme La Caricature (fondé en 1830) ou Le Charivari (fondé en 1832) ont en effet constitué des instruments fondamentaux de l’opposition politique, produisant des schèmes visuels dévastateurs que le pouvoir ne parvenait pas à endiguer.

Le meilleur exemple est celui de la représentation par Daumier, en 1831, de Louis-Philippe se métamorphosant en poire, fruit symbolisant la bêtise et la complaisance. Le dessin avait tellement marqué les esprits qu’il suffisait ensuite de le suggérer pour retrouver sa puissance signifiante, comme le fit Le Charivari dans son numéro du 27 février 1834, publiant le verdict d’une de ses condamnations avec une typographie mimant la fameuse poire. Avec la fulgurance d’une évidence et mieux que n’importe quel discours, le calligramme portait en lui à la fois la répression et la dénonciation de celle-ci… Le dessin a conquis avec la caricature des lettres de noblesse politiques dont la BD a hérité, mais elles ne relèvent cependant pas du même genre, dans la mesure où cette dernière peut se définir a minima comme un art associant les images en séquence. Au sens propre, les recueils de dessins de Pétillon ou de Cabu ne sont donc pas des BD, bien qu’ils se présentent sous une forme similaire. Et même lorsque les images forment des séquences, comme dans Le journal du off, il est difficile de les considérer comme des BD au sens artistique du terme, car il leur manque certaines caractéristiques essentielles du neuvième art, qui relèvent du niveau esthétique, mais aussi de l’originalité stylistique, de la rythmique ou de l’agencement général de la structure narrative [3].

Concernant la dimension politique qui nous intéresse plus particulièrement ici, il me semble — et cela n’engage que moi — que ce qui fait d’une BD une œuvre profondément politique est qu’elle dépasse la simple expression de la politique pour ouvrir sur le politique en un sens plus général. En d’autres termes, elle doit conduire à des considérations qui invitent à la réflexion, c’est-à-dire ne pas se contenter de pures compilations d’anecdotes ou de témoignages et adopter un angle d’approche plus profond. Ainsi, Désintégration — Journal d’un conseiller à Matignon (Scénario Matthieu Angotti, dessin Robin Recht, Delcourt, 2017), bien qu’il retrace 18 mois de vie politique d’un conseiller à Matignon, va plus loin que la simple politique, car le récit retrace l’expérience professionnelle de Matthieu Angotti, quittant le militantisme idéaliste pour se confronter aux contraintes pratiques de la gouvernance en intégrant le cabinet de Jean-Marc Ayrault, entre 2012 et 2014. Si l’histoire ne fait pas l’économie des détails du fonctionnement politique concret, rendant la lecture parfois difficile pour qui n’est pas familier des rouages technocratiques, elle porte aussi en elle une interrogation sur la peine à concilier la vie individuelle et professionnelle, et gagne en profondeur parce qu’il s’agit d’un récit essentiellement autobiographique. Au-delà de l’anecdotique, cet ouvrage traite ainsi de la difficulté pour l’individu de s’adapter à la machinerie impersonnelle et implacable du système de gouvernement. De manière différente, les trois tomes de La présidente (Dessin Farid Boudjellal, scénario François Durpaire, Les Arènes, 2015-2017), série terminée à la veille de l’élection présidentielle, font œuvre de politique-fiction, mais touchent là encore le politique bien qu’ils se situent dans le cadre de la politique actuelle et de ses acteurs. Imaginant une victoire de Marine Le Pen et ses conséquences, le récit construit une trajectoire possible — sinon probable — de la vie politique française, à partir d’une construction logique des enchaînements de situations. Le but de Durpaire était « de montrer comment on peut basculer dans une société totalitaire sans commettre de crimes ni de délits, mais avec les lois votées par la majorité actuelle [4] », et de proposer ainsi une véritable réflexion sur la Ve république et les limites que celle-ci peut atteindre au niveau de l’expression démocratique.

Mais c’est sans doute avec Quai d’Orsay [5] que la BD politique française que l’on pourrait qualifier « d’actualité » atteint un sommet, parce qu’elle associe merveilleusement le et la politique. Tirant son histoire de faits réels ayant eu lieu à l’époque de la seconde Guerre du Golfe, elle met en scène un jeune conseiller au Ministère des Affaires étrangères — le Quai d’Orsay — alors que Dominique de Villepin y officiait. Cependant, l’histoire ne se contente pas d’une narration des faits historiques, et cherche délibérément à déplacer le propos sur un terrain plus universel. Les personnages, dont les noms sont changés [6], ne correspondent pas exactement à leurs modèles réels, permettant ainsi aux auteurs une appropriation véritable des situations et un déplacement comique systématique. On découvre également des personnages secondaires hauts en couleur, comme l’ami poète du ministre qui veut sans cesse placer des citations de ses œuvres dans les discours, sans aucun rapport avec le propos, ou le directeur de cabinet surchargé de travail et toujours somnolent. Mais aussi les différents conseillers qui tout à la fois s’aident et se tirent dans les pattes, car « quand tu fais un coup de pute à quelqu’un, c’est pas que tu lui veux du mal. C’est comme une caresse. S’il est bon, il va te faire un coup de pute aussi, après. C’est une relation amoureuse ». L’exagération devient ainsi le moyen de mettre en évidence la vérité du politique, que la simple description ne permet pas de manifester, car seule l’hyperbole assure la révélation du caractère profond et caché de ce qui ne nous est pas familier.

Quai d’Orsay © Blain – Lanzac – Dargaud 2010

Les trouvailles graphiques de Blain constituent des éléments essentiels venant eux aussi amplifier le caractère des personnages, comme les déformations étirant ou compactant les corps,  ou encore les lignes et nuages qui accompagnent sans cesse les déplacements et les gestes du ministre, insistant ainsi sur sa perpétuelle précipitation. Mais aussi sur son génie inspiré, capable de motiver ses collaborateurs en piochant au hasard une citation dans Héraclite ou Démocrite, à partir de laquelle il parvient à produire une interprétation pertinente des événements en cours. Contrairement à l’idée souvent admise d’homme politiques calculateurs et machiavéliques, dont le comportement serait le fruit de stratégies patiemment élaborées, l’histoire met en scène une réalité plus triviale et, finalement, plus humaine, faite d’improvisations et d’approximations, ou l’absurde règne parfois en maître — ce qui, soit dit en passant, explique bien des choses… Pour souligner le comportement souvent extravagant et démesuré du ministre, les auteurs n’hésitent d’ailleurs pas (outre sa taille disproportionnée) à le métamorphoser en X-Or, en Minotaure ou même en Dark Vador [7], conduisant à la manifestation d’une vision fantastique du pouvoir et de ceux qui l’exercent. Si une lecture superficielle pourrait parfois laisser croire qu’il s’agit d’un panégyrique de Dominique de Villepin, il n’en est en réalité rien. Le propos est bien plutôt d’effectuer un déplacement constant des faits politiques réels (Guerre en Irak, discours à l’ONU, question des armes de destruction massive, etc.) vers une interprétation à la fois humoristique et mythique, réinscrivant la logique politique du pouvoir dans sa dimension héroïque et souvent démiurgique. Le jeu avec les références grecques — Héraclite ou le Minotaure — est à ce titre significatif, car c’est une authentique lecture tragi-comique de la politique qui est présentée. Loin d’une vision purement technocratique qui est parfois la seule que d’autres BD du même genre retiennent, Quai d’Orsay nous invite à chercher un sens plus haut, universel et intemporel, dans la mise en scène des jeux de pouvoir. En ce sens, cette œuvre donne à voir dans la vie politique d’un ministère la manière dont celle-ci se déporte toujours vers l’horizon fantastique et transcendant du politique.

Didier Ottaviani
S’il vous manque une case…

[1] Baudelaire, Curiosités esthétiques, VII, Michel Lévy Frères, 1868, p. 401. L’art de la caricature n’est pas sans danger sous la Monarchie de Juillet, Daumier ayant été condamné à 6 mois de prison en 1832 pour avoir représenté Louis-Philippe en Gargantua.

[2] Outre ses dessins, l’hebdomadaire satirique a aussi donné lieu à la publication d’une BD, L’incroyable histoire du Canard enchaîné (Didier Convard [scénario] et Pascal Magnat [dessin], Les arènes BD, 2016), qui retrace son histoire depuis sa fondation en 1915. Toutes les grandes affaires traitées par le journal sont présentées sous forme d’une sorte de jeu de l’oie, qui constitue la seconde moitié de l’ouvrage.

[3] Il ne s’agit pas d’entrer dans le débat concernant la ou les définitions de la BD, d’autant que de très bons ouvrages existent sur cette question, réalisés par d’éminents spécialistes. C’est donc un point de vue purement personnel et très limité que j’exprime ici. Pour une approche théorique plus approfondie, voir (entre autres) : Scott McCloud, L’art invisible, Delcourt, 2007 [1993] ; Benoît Peeters, Lire la bande dessinée, Champs-Flammarion, 2003 [1991] ; Pierre Fresnault-Deruelle, La bande dessinée, Armand Colin, 2009 ; Thierry Groensteen, Un objet culturel non identifié, Éditions de l’An 2, 2006.

[4] Entretien du 27 novembre 2016.

[5] BD en 2 tomes, sous-titrée « Chroniques diplomatiques », dessinée par Christophe Blain, Dargaud, 2010-2011. Le scénario est d’Abel Lanzac, pseudonyme d’Antonin Baudry, actuellement Conseiller culturel de l’Ambassade de France aux États-Unis. Il fut l’une des plumes de Dominique de Villepin lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères en 2002-2004. Une adaptation cinématographique de Bertrand Tavernier est sortie en 2013, bien plus fade que l’œuvre originale.

[6] Dominique de Villepin devient par exemple Taillard de Vorms, et l’Irak est dénommé le Lousdem.

[7] X-Or est une série télévisée japonaise créée en 1982 par Shotaro Ishinomori et diffusée en France à partir de l’année suivante, présentant un personnage venu d’une autre planète pour défendre la Terre contre les attaques des C-Rex, des extraterrestres agressifs. Je refuse de croire que vous ayez besoin d’une note pour Dark Vador (ou le Minotaure).

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