La Bible entre les lignes

Chefs-d’œuvre retrouvés de la littérature érotique : chaque semaine, Edouard Launet révèle et analyse un inédit grivois ou licencieux, voire obscène, surgi de la plume d’un grand écrivain.

La Bible peut difficilement passer pour un manuel d’éducation sexuelle, même si l’on y trouve un certain nombre d’injonctions qui, au fil des âges, ont plus ou moins régi la sexualité des croyants. Comme les mœurs évoluent et que la Bible chrétienne est une collection de textes extrêmement divers, qui plus est régulièrement réinterprétés, ces injonctions sont à manier avec précaution.

Ainsi, dans l’Ancien testament, le Deutéronome ne fait pas de l’adultère une simple bricole puisqu’on y lit, dans son chapitre 22 : « Si l’on trouve un homme couché avec une femme mariée, ils mourront tous deux […] Si une jeune fille vierge est fiancée, et qu’un homme la rencontre dans la ville et couche avec elle, vous les amènerez tous deux à la porte de la ville, vous les lapiderez, et ils mourront, la jeune fille pour n’avoir pas crié dans la ville, et l’homme pour avoir déshonoré la femme de son prochain. » Heureusement le Deutéronome n’est plus vraiment pris au pied la lettre, du moins chez les chrétiens contemporains, et cela se comprend d’autant mieux qu’on y lit des choses aussi exotiques que « Tu ne laboureras point avec un bœuf et un âne attelés ensemble » ou « Tu ne porteras point un vêtement tissé de diverses espèces de fils, de laine et de lin réunis ensemble ». C’était avant les tracteurs, le Nylon et Tinder.

Beaucoup plus récente, l’épître aux Hébreux (Nouveau Testament) semble elle aussi réserver les rapports sexuels aux couples mariés, son chapitre 13 énonçant en termes impératifs : « Que le mariage soit honorable chez tous, et que le lit conjugal soit sans souillure, car Dieu condamnera les fornicateurs et les adultères. » Bien, mais où commence la fornication ? Elle semble avoir inclus dès l’origine la masturbation et l’homosexualité, et continue de le faire si l’on se réfère à la plus récente version de la doctrine de l’Église catholique sur la sexualité. Mais on ne parle plus guère de lapidation sans quoi une large fraction de la population serait décimée dans l’instant.

Au chapitre du sexe, le Cantique des Cantiques reste assurément le livre le plus joyeux de la Bible. Cet ensemble de poèmes et de chants d’amour n’est certes pas une incitation à la débauche, mais il donne à entendre de jolies choses : « Que tu es belle, que tu es agréable, ô mon amour, au milieu des délices. Ta taille ressemble au palmier et tes seins à des grappes. Je me dis : Je monterai sur le palmier, j’en saisirai les rameaux ! Que tes seins soient comme les grappes de la vigne, le parfum de ton souffle comme celui des pommes, et ta bouche comme un vin excellent ! ». Oui, c’est écrit dans la Bible, mais pas tout à fait comme une injonction.

Au bout du compte, les textes canoniques n’aident guère à se fixer une ligne de conduite. Et si la lumière se trouvait plutôt dans les évangiles apocryphes, c’est-à-dire non reconnus par l’Église ? L’improbable évangile de Marie-Madeleine, en particulier, contient des passages extrêmement édifiants. La fameuse Marie de Magdala, dont on dit (sans trop le savoir) qu’elle fut une prostituée et qu’elle devint (la chose est controversée) la femme de Jésus, n’y va pas par quatre chemins dans ce texte rapportant des propos tenus peu après la crucifixion :

Pierre dit à Marie :
– Sœur, nous savons que le Maître t’a aimée différemment des autres femmes. Dis-nous les paroles qu’Il t’a dites, dont tu te souviens et dont nous n’avons pas la connaissance…
Marie répondit :
– Ce qui ne vous a pas été donné d’entendre, je vais vous l’annoncer : j’ai eu une vision du Maître, et je Lui ai dit : “Seigneur, je Te vois aujourd’hui dans cette apparition.” Le Seigneur m’a répondu : “Bienheureuse, toi qui ne te troubles pas à ma vue. Sois bénie entre toutes.” Avant de me quitter, il m’a transmis ce message : “Là où est le corps, là est le trésor. N’imposez aucune règle, hormis celle dont je fus le Témoin. N’ajoutez pas de lois à celles de celui qui a donné la Loi, afin de ne pas en devenir les esclaves. Et toi, Marie, sois libre et comblée comme tu l’as été avec moi. D’autres hommes viendront.”
Ces paroles dites, Marie se leva, elle embrassa tous ses frères et leur dit :
– Ne soyez pas dans la peine et le doute, car Sa Grâce vous accompagnera et vous protégera. Louons plutôt Sa grandeur, car Il nous a préparés : il nous appelle à devenir pleinement des êtres humains. Jouissez !

Il est tentant de voir dans ces lignes une brillante apologie de la liberté sexuelle. Et qu’importe qu’elles soient apocryphes.

Édouard Launet
Chefs-d’œuvre retrouvés de la littérature érotique

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