La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

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| 07 Oct 2018

Résumé des épisodes précédents : Arraché dès sa tendre enfance à sa Taïga orientale native, Tigrovich, tigre, prince et artiste, a quitté les rivages ostréicoles du bassin d’A et le petit cirque des Romanès-Volovitch où il avait connu la gloire et l’amour avec la belle Emma. Arrivé à Paris, il tombe sur le plus beau, le plus grand des dompteurs et même des Dompteurs, Ali Ibn-El-Fahed et autres noms. Le Providentiel lui a présenté un contrat d’artiste que nous avons eu l’occasion de découvrir dans l’épisode précédent. Il ne reste plus qu’à signer.

Tu crois donc, lecteur insouciant, que derechef tout ébloui, sans même lâcher son pépin bleu, notre tigre signa le contrat ? Étourdi, ou trop enthousiaste peut-être, as-tu déjà effacé de ta mémoire l’éducation princière qu’avait reçue Tigrovich ? Que cette éducation comporte, par nature, non seulement rudiments de langues diverses, d’art équestre et de combats, mais aussi éléments de droit international, initiation au droit des contrats et tout spécialement à l’exégèse juridique, tout cela t’a-t-il échappé ? Redisons-le, puisqu’il le faut : le tigre le plus ébloui par l’Art, s’il a grandi sous la férule des sévères mandarins tout dévoués à l’édification de la race tigresque et princière, ce tigre, quand bien même il aurait été arraché prématurément à l’affection des siens, transporté en un milieu peu favorable à l’épanouissement de son art, placé sous la coupe d’une famille à la moralité incertaine, exilé ensuite, à nouveau, en une grande capitale dont les codes ne lui sont pas familiers, cela sans oublier faux détectives privés, vrais retours de moustaches, buffets de gare et mousseux chaud, ce tigre jamais, quand bien même il ne serait plus qu’un mince fétu de paille, baladé dans la moisson d’un destin plus artiste encore que lui, jamais ne signera un contrat sans réflexion. Ce que fait maintenant Tigrovich. Il réfléchit. D’où un léger frémissement de ses moustaches. Laissons frémir. Point trop longtemps. Tout bien pesé, tout réfléchi, il déclare sous nos yeux inquiets : « Un point, je le crains, me dérange. » Regard interrogatif en face. Invitation à poursuivre. Enhardissement félin : « Mauve, peut-être, le satin ? ». Le métier de dompteur n’est pas une sinécure. Il exige une maîtrise de soi hors du commun. Le dompteur dont nous parlons, en cet instant précis, se maîtrisa. Et fit montre d’une habileté qui témoignait, s’il en eût été encore besoin, d’une aptitude certaine aux acrobaties qu’il exigeait de ses bêtes ; saisissant d’une main la plume (arrachée à un paon récemment engagé en vue d’un numéro qui ne devait jamais voir le jour) et du bras opposé à cette main, entourant l’épaule du tigre de manière à exercer sur son bras musculeux bien qu’un peu graisseux (voir plus haut) une pression du haut vers le bas, cela tout en levant haut la jambe jusqu’à la gueule de l’artiste dont il était fort souhaitable à présent qu’il se tût, il fit jouer ses propres triceps amoureusement entretenus, de manière à provoquer un mouvement latéral, de la droite vers la gauche, d’abord, à des fins de préhension de la plume entre les griffes du sujet, de la gauche vers la droite, ensuite, pour ramener la plume ainsi prise en griffes à l’endroit adéquat de la chose à signer que ne séparait plus de la plume (qui auparavant, faut-il le préciser, avait été imbibée d’une encre dont la couleur nous est inconnue) qu’un mince intervalle, franchi à l’aide d’une ultime pression qui conduisit, par un mouvement quasi spontané de l’artiste, à l’apposition d’un paraphe convaincant. C’était chose faite. Tigrovich avait signé. Mais non sans réflexion. Ainsi s’ouvrait, avec la bouche ébahie de notre héros, momentanément obstruée par la jambe du Providentiel, ce qu’il nous faut bien appeler, bon gré mal gré, c’est ainsi, la grande période de Tigrovich.

Sophie Rabau
Les aventures de Tigrovich

Épisode précédent :
« Y compris l’URSS »
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sur les Grands Boulevards »

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