Bowie, la vieillesse comme avatar

“Courrier du corps” : la mise en scène de soi caractérise le monde 2.0. où chacun est tour à tour corps montré et corps montrant. Que nous disent ces nouvelles représentations de l’usage que nous faisons de nous-mêmes ?

Rétrovision II. David Bowie a soixante-huit ans, le cinquième âge à l’aune du rock. La refonte par James Murphy de son morceau Love is Lost, intitulée Hello Steve Reich mix, n’arrive à nos oreilles que deux ans après sa sortie. L’album The Next Day s’usait assez vite, mais le laminage métallique de l’ex-LCD Soundsystem, culminant en un sample de Ashes to ashes apparié avec la rythmique de Fashion, font de ce Love is Lost une fusée qui donne délicieusement envie de mourir.

Le mix se décline en une version courte et une version longue, ce qui donne lieu à deux vidéos différentes. Mais quelle image montrer, passé un certain âge, quand on est supposé “venir d’ailleurs” ? La solution généralement adoptée consiste à se représenter en icône synthétique (Polnareff, Mina, …). Mais si, contrairement à tous les autres ex-fans des sixties rafistolés, on veut devenir un vieillard présentable ? Le problème est que personne ne sait à quoi ressemble un vieil extraterrestre. Heureusement, Bowie a toujours eu deux corps. Il a toujours été son propre “héros”, mettant en avant des avatars divers – ce dont rendait jadis compte avec humour certaine pub. Et sa musique ressemble à ce corps schizophrène qui, dans une certaine claudication, se contredit et se menace lui-même. Toujours deux pistes de voix s’harmonisant, mais frôlant souvent la dissonance, changements de rythme à vue ou arrangements atonaux. Même Let’s dance, en réalité, ne tient pas ensemble.

Bowie vieux, c’est donc une façon de se regarder autrement. Where are we now ?, le premier single de The Next Day, über mélancolique, se souvenait de Berlin en 1977-79 et des choses inaccomplies. La vidéo, réalisée par Tony Oursler, montrait le visage de la star sur un pantin. Dans le clip initial de Love is lost, supposément tourné et monté entre potes, idem.

On aperçoit Bowie dans l’encadrement d’une porte se rincer les mains de façon compulsive, Lady Macbeth d’un crime inconnu. Assez vite, il est remplacé par une projection de son visage, plus défait que nature, sur la tête d’un mannequin représentant le clown de Ashes to Ashes. L’effet est radical : comme dans Where are we now ? on dirait que ce visage est prisonnier d’une enveloppe décrépite dont il ne peut s’échapper. Angoisse. Derrière cet ectoplasme veille une autre poupée, qu’on dirait sortie de l’univers ventriloquiste de Gisèle Vienne : c’est Bowie en Thin White Duke cette fois. On revoit les mains sous l’eau. Elles ont des taches de vieillesse. Se regarder et ne pas se reconnaître. Dans quel nouveau corps suis-je tombé ? De fait, la dernière image reprend la première : un lavabo clinique, l’eau qui coule, mais Bowie a disparu.

Dans l’autre clip de Love is lost, réalisé par Barnaby Roper, c’est l’œil qui prévaut. On y voit la formation d’un couple sous forme d’avatars 3D. La trame, puis les couches de “peau”, laborieusement, lentement, les textures ensuite, les ombres, le tout déchiré de parasites qui brouillent les fantoches. Le garçon et la fille, une fois constitués, échangent un baiser avant de se dissoudre numériquement. Mais avant cela, c’est à la reformation synthétique des célèbres yeux vairons de Bowie qu’on a assisté. Lui n’apparaîtra que deux fois dans la vidéo, par flashes. A 6’43, en clown de Ashes to Ashes, puis à 9’37, Thin White Duke à nouveau, à peine détectable, tel une interférence, un souvenir. Plus de corps du tout. Ne reste que le regard. Stratégie blanchotienne : devenir une hantise avant sa propre mort.

Éric Loret
Courrier du corps

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