L’état de l’opinion

Gilles Pétel interroge l’actualité avec philosophie. Les semaines passent et les problèmes demeurent. « Le monde n’est qu’une branloire pérenne » notait Montaigne dans les Essais

Le nouveau projet de loi « pour une immigration maîtrisée et un droit d’asile effectif » présenté en conseil des ministres le 21 février suscite de vives critiques. Les Républicains le jugent d’ores et déjà laxiste, d’autres y voient au contraire un virage sécuritaire, dangereux pour les valeurs de notre démocratie et de plus inutile. Cette loi, si elle devait être votée, « va exclure des milliers de personnes de tout dispositif de protection » estime Laurent Giovannoni, cité par Le Monde dans son édition du 21 février.

Dans le même article le journal rapporte les propos tenus par une député de la majorité, Sonia Krimi, qui déclare : « J’entends le ministre lorsqu’il nous explique qu’il faut regarder l’état de l’opinion. C’est normal à la place où il est. »

L’opinion invoquée par Gérard Collomb est celle qu’on appelle publique. Mais qu’est-ce que l’opinion publique ? Que veut-elle ? Et comment le savoir ? Existe-t-elle seulement ?

Longtemps les philosophes ont considéré qu’une réflexion saine, c’est-à-dire rationnelle, ne pouvait émerger que sur la ruine des opinions. Les dialogues socratiques montrent comment le philosophe s’attache à combattre les croyances de son interlocuteur, notamment en le mettant en contradiction avec lui-même.

Dans la fameuse allégorie de la caverne, Platon décrit des hommes emprisonnés par les chaînes de leurs opinions. Celles-ci prennent leur origine à la fois dans l’ignorance et dans le corps. Car si nous sommes ignorants, c’est d’abord, pour Platon, parce que nous avons un corps. Les hommes jugent en effet en fonction de leurs désirs. Ce qui plaît à leur sens est appelé beau ou bien, ce qui flatte leurs passions (vanité, goût du pouvoir, paresse) est appelé vrai. Les opinions sont donc dépourvues de toute valeur et c’est pourquoi le philosophe a pour tâche principale de les extirper de l’âme des jeunes gens afin de les libérer et de les conduire sur le chemin de la vérité. La connaissance est ici dépendante d’un travail sur soi-même. C’est ce qu’exprime avec une rare vigueur un passage célèbre du Phédon : « Philosopher, c’est apprendre à mourir ». Comprenons : apprendre à mourir au corps, c’est-à-dire à nos désirs sensibles, source permanente d’erreurs et d’illusions.

Mais ce que dénoncent Socrate et tant d’autres philosophes à sa suite jusqu’au XVII° siècle n’a pas grand chose à voir, semble-t-il du moins, avec ce que nous appelons aujourd’hui l’opinion publique. D’un côté des opinions multiples, changeantes et irrationnelles : de simples croyances, pour ne pas dire des préjugés ; de l’autre une opinion présentée comme unique, ou du moins majoritaire, et censée représentée une réflexion. Le passage du pluriel (les opinions) au singulier (l’opinion publique) change tout.

Ce sont les philosophes des Lumières qui vont au XVIIIe siècle remodeler le concept d’opinion. Leur but est de faire apparaître une discussion collective où chacun, c’est-à-dire tout homme instruit (le public qui sait lire), puisse exprimer son avis. Il s’agit de créer un espace public d’échanges et de critiques que le prince est appelé à prendre en compte comme le souligne Kant dans Qu’est-ce que les Lumières ? L’opinion ainsi redéfinie apparaît alors comme la condition du progrès et de l’émancipation des peuples que Kant appelle « la sortie de la minorité ». Les hommes ne deviendront adultes (« majeurs ») que lorsqu’ils auront appris à faire usage d’une raison libre.

Ce qui importe dans l’analyse de Kant, c’est moins le fait de l’opinion que sa publicité. Là où la monarchie absolue censurait vigoureusement les opinions politiques, au point d’en faire un délit, Kant demande au contraire au monarque éclairé de les laisser s’exprimer librement, c’est-à-dire publiquement : à la politique du secret de l’Ancien régime doit succéder une politique de transparence.

Enfin cette opinion émerge à la faveur de débats et ceux-ci garantissent en quelque sorte sa rationalité.

Mais ce concept d’opinion publique est-il aussi limpide que le voudrait Kant ?

Dans son remarquable ouvrage Religion privée, opinion publique (Vrin, 2012), Bertrand Binoche propose une généalogie du concept d’opinion publique et montre comment l’opinion est devenue publique quand la religion est devenue privée. Quand cette dernière, sous l’effet de la tolérance religieuse, ne pouvait plus assurer le lien social et donc rapprocher les citoyens, l’opinion publique est apparue pour prendre la place laissée vacante par l’individualisation du sentiment religieux. Cette opinion publique que vont consacrer les Lumières, aussi bien en France qu’en Allemagne, va pourtant être vivement attaquée au siècle suivant.

Si l’opinion publique remplace la religion dans nos démocraties, ne risque-t-elle pas en effet de n’être elle-même qu’un nouveau credo ?

En d’autres termes, l’opinion publique est-elle reçue ou voulue ?

Kant insistait sur l’importance des débats pour former une opinion à la fois consciente, réfléchie et réformatrice. La presse devait notamment contribuer à l’émergence de ces discussions publiques.

Mais la presse est-elle libre ? Les opinions qui s’y expriment ne cachent-elles pas des intérêts puissants ? À l’idéalisme du concept d’opinion publique, Marx répond par le concept d’idéologie. Ce que nous appelons la voix de la majorité n’est que l’intériorisation par le peuple des idées, et donc des intérêts, d’une minorité. L’idéologie permet à la classe possédante de justifier des décisions qui n’avantagent qu’elle-même en les présentant comme des opinions communes, c’est-à-dire comme des décisions voulues par tous. Elle est enfin un excellent moyen de gouverner les esprits, comme avait pu l’être autrefois la religion.

Tocqueville dans De la démocratie en Amérique propose une analyse différente du concept d’opinion publique mais tout aussi inquiétante. Ce concept apparaît en effet liée à l’apparition des sociétés démocratiques et à leur égalitarisme. Les hommes ne veulent plus croire à des idées venues « d’en haut », qu’il s’agisse de Dieu ou d’un monarque au pouvoir absolu. Les hommes veulent bien obéir mais à eux-mêmes. C’est au demeurant ce qu’exprimait déjà Rousseau lorsqu’il affirmait : « l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté » (Du Contrat social). Mais cette autonomie avait chez Rousseau un tout autre sens que chez Tocqueville. Pour celui-ci en effet le refus de toute forme d’autorité transcendante se fait au bénéfice d’une autre forme de tyrannie : celle de l’opinion publique. Il paraît en effet de plus en plus difficile de se faire entendre, dans nos sociétés, dès lors que notre voix se distingue par trop de celle de la majorité. Tocqueville note alors que les démocraties « immatérialisent le despotisme » (cité par Bertrand Binoche, Religion privée, opinion publique).

Dans les deux cas, qu’il s’agisse des analyses de Marx ou de Tocqueville, l’opinion publique n’est pas une opinion libre. Elle n’est pas voulue par ceux qui s’en réclament pourtant. Elle est tantôt l’expression du discours de la classe dominante, tantôt l’expression d’une adhésion contrainte au discours du plus grand nombre. En ce sens l’opinion publique est un leurre.

Quand notre ministre invoque « l’état de l’opinion » pour justifier son projet de loi, il se montre sans doute habile. Mais cela ne signifie nullement que cette loi soit utile à tous ni encore moins aux personnes concernées. Je n’examinerai rapidement que quelques mesures de ce projet. Tout d’abord l’allongement de la durée maximale de rétention à 135 jours « si l’étranger insiste pour faire valoir ses droits » (Le Monde du 21 février). La condition préconisée pour emprisonner un réfugié en état d’être expulsé a de quoi surprendre : faut-il donc être sous les barreaux pour « faire entendre ses droits » ? Demander l’asile n’est pas un délit dans notre pays ou du moins pas encore. De plus à cet allongement de la durée de rétention répond un raccourcissement de la durée accordée à un réfugié pour demander l’asile : celle-ci passe de 120 à 90 jours après l’arrivée en France. De même le délai pour exercer son droit de recours passe d’un mois à quinze jours. Un enfermement plus long, des délais plus courts pour se faire reconnaître. Mais de quelle justice parle-t-on ? Nous savons tous que la justice réclame du temps afin d’éviter de bâcler l’instruction des dossiers mais aussi afin de permettre aux justiciables (clandestins ou non) de collecter les pièces nécessaires à leur défense, sans parler de la simple prise de connaissance des droits qui, tout de même, et ce détail n’est pas sans importance, changent d’un pays à un autre. Je dirai pour conclure que l’opinion publique, au sens des Lumières cette fois-ci, ne peut évidemment que condamner un tel projet de loi.

Gilles Pétel
La branloire pérenne

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