Gaîté lyrique

Gilles Pétel interroge l’actualité avec philosophie. Les semaines passent et les problèmes demeurent. « Le monde n’est qu’une branloire pérenne » notait Montaigne dans les Essais

Je ne voulais pas laisser passer la bonne nouvelle que nous offre pour une fois l’actualité : mercredi dernier, le 15 novembre, les Australiens ont massivement voté en faveur du mariage pour tous. La consultation s’est déroulée sur deux mois et par voie postale. Près de 80% de l’électorat (12,7 millions de citoyens) a participé à la consultation. Le Premier ministre, Malcolm Turnbull, a en conséquence souhaité que la loi soit modifiée d’ici Noël.

​Hélas, le même jour, sous nos latitudes, la présidente par intérim de Sens commun, Madeleine de Jessey, déclarait sur les ondes de RTL que son groupuscule « ne renonce pas à être opposé à la loi » sur le mariage pour tous votée en 2013. Proche de Laurent Wauquiez, soutien officiel des Républicains, proche également de Marion Maréchal-Le-Pen, Sens commun manque décidément de bon sens. Sa proximité avec deux grands partis de France (par leur nombre d’électeurs) laisse craindre que ses idées ne soient encore largement répandues. Les préjugés rances sont hélas souvent ceux qui ont le plus de vitalité, ainsi des opinions racistes.

​Mais pourquoi la loi qui autorise les couples du même sexe à convoler en justes noces serait-elle une infamie ? En quoi les couples hétérosexuels seraient-ils de meilleurs couples et de meilleurs candidats à la procréation ou à l’adoption ? Y aurait-il une bonne et une mauvaise sexualité ?

​Quels que soient les arguments avancés ici et là contre ce que je préfère appeler le mariage universel plutôt que le mariage pour tous afin d’éviter tout amalgame avec le mouvement de la Manif pour tous, quelles que soient les imbécilités entendues plutôt à droite qu’à gauche, on en revient peu ou prou toujours à la même idée : l’homosexualité est contre nature.

Mais existe-t-il seulement une sexualité naturelle ?

​Deux idées fausses se mêlent à cette question.

Tout d’abord les gens croient volontiers que la nature poursuit des buts. C’est même selon Spinoza le préjugé le plus répandu, au point qu’il le place à l’origine de la plupart des croyances délirantes (Éthique, Appendice au livre I) :

« Les hommes supposent communément que toutes les choses de la Nature agissent, comme eux-mêmes, en vue d’une fin… » (Traduction de Charles Appuhn.)

Ainsi de nombreuses personnes considèrent que la sexualité a naturellement pour but la procréation. Le mariage ne ferait alors qu’entériner une loi de la nature (ce qui présuppose un peu vite qu’on ne se marie que pour avoir des enfants). Pourtant, lorsque les animaux s’accouplent, ce n’est pas dans le but d’avoir des rejetons mais parce qu’ils sont en rut. Dépourvues de conscience de soi et d’intention, les bêtes n’agissent pas de façon volontaire. Seuls les êtres humains, parce qu’ils sont plus ou moins conscients de ce qu’ils font, peuvent décider de s’accoupler pour fonder une famille. Mais on est alors moins dans l’expression d’un désir sexuel que dans un projet volontaire d’un certain type de vie. La sexualité est ici ravalée au rang d’un simple moyen, lequel n’apparaît pas toujours joyeux si l’on regarde le célèbre tableau de Grant Wood, American Gothic (1930), qui montre un couple de fermiers puritains au visage dur et fermé mais vraisemblablement à l’origine d’une nombreuse descendance. Je dois reconnaître que les représentants de la Manif pour tous me font immanquablement penser aux personnages de cette toile.

Ensuite, les gens attribuent volontiers à la sexualité un caractère animal ou bestial. Elle ne serait chez l’homme que le rejeton de ses origines primitives. Mais peut-on seulement parler de vie sexuelle chez les animaux ? Dans la plupart des cas, le coït est bref et rare : il est limité aux périodes où les femelles sont fécondes (exception faite de certains grands singes, précisément nos cousins). Chez l’être humain au contraire, la vie sexuelle occupe une bonne partie de son temps et souvent l’essentiel de ses pensées. Nous sommes la seule espèce animale capable de copuler à toute heure du jour et de la nuit de janvier à décembre. Je ne crois donc pas qu’il soit légitime de parler d’une sexualité naturelle. Ce que nous faisons quand nous faisons l’amour n’a plus grand chose à voir avec l’instinct. C’est, disons-le tout de go, un peu plus intéressant. En ce sens hétérosexualité et homosexualité ne sont que deux des nombreuses formes que peut emprunter le désir sexuel chez l’être humain.

Mais, « ils insisteront de nouveau car ils n’en finissent pas de poser des questions… » (Spinoza), n’y-a-t-il pas une certaine perversion à l’œuvre dans l’homosexualité ?
« […] sur la question du mariage pour tous, c’est un combat culturel qui doit être gagné… » affirme encore Madeleine de Jessey qui passe allégrement d’un vice contre nature à un combat pour la culture. L’homosexualité serait une forme de décadence, une perversion de la culture en somme.
La sexualité est indéniablement un fait de la culture. Lévi-Strauss, dans Les Structures élémentaires de la parenté, montre que la culture se définit à partir de l’imposition d’un certain nombre de règles ou d’interdits (comme l’interdit de l’inceste). Bataille, dans L’Érotisme, précise que le désir sexuel se déploie dans le jeu avec l’interdit. La culture, comme la langue, se définit à la fois par la contrainte et par la liberté alors que le monde de la nature est « le royaume de la nécessité » (Marx). Or l’interdit de l’inceste concerne de la même manière l’hétéro et l’homosexualité. On trouve d’ailleurs des expressions de ces deux variantes dans toutes les cultures connues. Pourquoi l’une de ces variantes serait-elle plus « civilisée » que l’autre ? Si par culture Madeleine de Jessey entend un certain raffinement, il est à parier que l’homosexualité ne le cède en rien sur l’hétérosexualité. Mais ce n’est certainement pas ce sens de la culture que cette doctorante en lettres a en tête. Quoi donc alors ? La capacité à se reproduire et à perpétuer l’espèce sans doute. Mais cette capacité est, elle, en revanche bien naturelle. Schopenhauer l’appelle la ruse de l’espèce.

J’ai beau chercher : je ne vois pas en quoi l’homosexualité serait décadente, à moins de la considérer comme perverse. Revenons donc à la définition de la perversion. Gilles Deleuze dans Logique du sens écrit que « le monde du pervers est un monde sans autrui ». Le pervers est celui qui ignore l’existence de l’autre, celui qui manipule ou violente l’autre, bref celui qui traite l’autre comme un simple objet, comme une chose. En ce sens Harvey Weinstein nous montre un bel exemple de perversion. De même Tarik Ramadan, du moins si les plaintes déposées récemment contre lui s’avèrent fondées. Tout violeur est un pervers. On voit bien pourtant sur ces deux exemples que ni l’un ni l’autre ne peuvent être suspectés d’homosexualité. Ils manifestent au contraire un désir hétérosexuel débordant. A vrai dire il ne s’agit pas réellement ici de désir mais de pulsion. Ce qui fait qu’une sexualité peut être dite perverse, ce n’est donc pas la forme dans laquelle elle s’exprime mais la façon dont elle se rapporte à l’autre. En ce sens ni l’homosexualité ni le sado-masochisme ni le fétichisme ni le bondage ni l’hétérosexualité (et j’oublie certainement de nombreuses variantes de la sexualité humaine) ne sont des perversions tant qu’elles reposent sur un libre consentement : elles manifestent simplement l’extraordinaire variété du désir sexuel humain, variété due à sa plasticité. Freud reconnaissait que l’objet du désir est indéterminé. De même que la nature ne nous fixe aucun but, elle ne nous impose aucun objet à désirer en particulier. Quant au sujet du désir, il est comme son objet bien souvent obscur. Savons-nous nous-mêmes ce qui nous porte à désirer telle personne plutôt que telle autre, tel sexe plutôt qu’un autre ?

Qu’on laisse donc les gens de tous bords se marier s’ils le désirent. La société ne s’écroulera pas. Les individus feront toujours des enfants. Et s’il faut des preuves factuelles, je rappellerai que la France qui a légalisé le mariage universel est un des pays les plus féconds d’Europe alors que la Russie qui criminalise l’homosexualité voit son taux de natalité baisser de façon régulière depuis des décennies. Que les sbires de Sens commun reconnaissent donc l’évidence : l’ouverture du mariage à tous les couples n’a aucune incidence sur la vitalité d’une nation. Quant à l’ouverture de la PMA aux couples du même sexe que la France continue d’interdire alors que sept pays européens l’ont déjà légalisée, elle ne fera qu’accroître le nombre des naissances ! Que demander de plus  ? Enfin il vaut mieux voir deux femmes ou deux hommes mariés que d’assister au triste spectacle d’un homme qui harcèle sans cesse les femmes sous prétexte que tel est son bon plaisir. Car le viol, qui n’a lui non plus rien à voir avec la nature, est bien en revanche un crime dans notre droit.

Gilles Pétel
La branloire pérenne

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