La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

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14 – Jeudi 18 mai, 20 heures
| 14 Juil 2022

Vous vous demandez probablement quelle surprise vous réserve aujourd’hui mon enquête. Elle avance, soyez-en certaine. Mais avant de vous faire part des derniers éléments, j’aimerais prendre un peu de temps pour causer avec vous.

Nous nous voyons souvent et pourtant nous nous connaissons à peine. Je crois que le moment est venu d’approfondir notre relation. Ne protestez pas. C’est bien naturel. Je voudrais d’abord vous dire à quel point j’apprécie nos rendez-vous désormais quotidiens. Pour être franc, j’y pense dès le réveil. Il m’arrive parfois d’y songer pendant mon sommeil. Ce ne sont pas des images, non, ce sont des mots capables de me sortir brutalement de mon lit par peur de les perdre. Les notes que je consulte devant vous portent la trace de mes élucubrations nocturnes. C’est peu dire que cette affaire me hante. Son fil est pourtant ténu. Je crois quelquefois le voir glisser entre mes doigts.

Hier par exemple je ne pensais pas vous entretenir de Fritz Reinhardt. Je suivais la piste brésilienne quand elle s’est perdue dans les sables. Ronaldo et Raoul avaient cessé de m’inspirer. Quel intérêt y avait-il à reprendre leur audition? Je ne voyais plus ce que je pouvais tirer de leur témoignage. Leurs bobines repassées tant de fois à la crème solaire commençaient à m’ennuyer. Leurs corps survitaminés comme étrangers aux affres du temps provoquaient chez moi une certaine irritation. Je n’allais tout de même pas leur casser la gueule. On n’efface pas deux suspects d’un simple trait de plume. Par chance un appel de Billot a mis fin à mes ruminations. Il avait des nouvelles de Reinhardt. Ce représentant de la Waffen-SS méritait toute mon attention. Ce n’était pas une prise ordinaire. J’ai commencé à mettre en ordre les notes de mon adjoint. Je cherchais comment vous présenter un homme de cette envergure.

Il est difficile d’intégrer à une enquête des personnages historiques. Ils prennent un peu trop de place. Ils bousculent le cadre ordinaire de l’investigation. Puis un policier, n’est-ce pas, n’a rien d’un historien. Où irait-on si les flics se mettaient à réécrire le passé? Il est vrai que dans d’autres pays, sous d’autres cieux, on le leur demande parfois. Comment ne pas désapprouver de telles méthodes? Je n’allais pas à moi seul éclairer la causalité des événements. Détailler Stalingrad? Non. Mon enquête est suffisamment complexe avec toutes ces disparitions, Jo est toujours aux abonnés absents, pour que je ne me perde pas dans des considérations savantes.

J’ai donc mis Fritz à la portion congrue. La seule évocation de son passé suffit à en montrer l’importance. Le risque est bien sûr de ne plus voir que ce colonel. Les autres témoins pâlissent devant sa présence. Ils présentent pourtant, du point de vue de mon enquête, un égal intérêt. Je me demande si j’ai eu raison de ne pas assister à l’interrogatoire de mes Brésiliens. Qui sait s’ils ne jouent pas un rôle complexe dans cette affaire? De nombreux dignitaires nazis ont fui vers l’Argentine et le Brésil après la guerre. Il y en a toute une colonie pas très loin de Rio, à Niteroi je crois, là justement où Raoul a un temps exercé le métier de coach sportif. C’est peut-être une piste. Et sans vous elle ne me serait probablement pas venue à l’esprit.

Nos rendez-vous, n’en doutez pas, sont bénéfiques à mon enquête. Mais répondez à ma question.

 

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