Chalon dans la rue, revivre à 30 ans

Heureuse, ou du moins emballée d’aller pour la première fois traîner nos bottes au festival Chalon dans la rue (il y avait toujours un collègue déjà présent sur place), nous n’étions pas préparée. Car de bottes, nous n’en avions pas, ni même de chaussures de marche ou de sécurité, très appréciées pour battre le pavé. Première erreur ? Nous n’avions pas non plus les tongs ou sandales très prisées par les festivaliers. Nos nu-pieds étaient tenus à l’arrière par une fermeture éclair, ce qui nous valut d’acheter un rouleau de pansement. Deuxième erreur : pas de chapeau pour le soleil ni de parapluie pour les averses estivales, drues. Troisième faute dans le parcours : oubli irréparable de la tente pour le camping éphémère au bord de la Saône et de la Génise, ce que les habitants ne condamnent pas, déplorant seulement un peu trop de bruit mais sans plus. Il faut dire que les gens de la rue, du moins à Chalon, ne sont pas des saccageurs : même les cadavres de bouteilles sont rangés aux pieds des poubelles déjà trop pleines. Coup fatal, nous avions oublié les chaises pliantes qui se plient à nos âges et permettent de surplomber la masse des spectateurs afin d’atteindre le spectacle. Mais un verre de bière à la main a suffi à notre intégration dans cette manifestation familiale où les vieillards qui traînent des galoches se mêlent à l’ivrogne, où les professionnels côtoient les amateurs.

Si certains spectacles n’ont guère retenu notre attention car trop formatés par la prouesse, le spectaculaire, l’adresse au public plus qu’ostensible, avec des numéros qui se retrouvent d’une compagnie à l’autre, d’autres ont le goût de l’invention.  Outre l’excellente balançoire parallèle très prisée du public de la compagnie La Migration, fondue dans le paysage, façon land art très acrobatique (Landscape(s) #1), la compagnie Jeanne Simone (qui a d’ailleurs joué sous la pluie) sait prendre la dimension du pavé. Dans une chorégraphie très étudiée de Laure Terrier avec des mouvements d’ensemble, des disparitions dans la foule, des solos bien trempés, des envolées qui utilisent le décor naturel (en l’occurrence le parvis de l’hôtel de ville), les interprètes plus qu’à la hauteur se sont livrés à un ballet cassé, éclaté. Reliant les passants au spectacle, utilisant chaque micro événement, se reliant également aux uns et aux avant de repartir dans des courses solitaires, les danseurs, acrobates, comédiens offrent une image de la rue vibrante où l’on peut ralentir, stopper net, chuter, escalader. Vraie joie pour les yeux car rien n’est fixe, Nous sommes est un espace de répit où déposer sa solitude.

Compagnie Jeanne Simone © Michel Wiart - Un article de Marie-Christine Vernay au festival Chalon dans la Rue
Compagnie Jeanne Simone © Michel Wiart

Dans un tout autre genre, Fossil du groupe de création interdisciplinaire Fluo, est intrigante. Pour sa deuxième pièce, Benoit Canteteau a choisi le livre et le texte comme supports à acrobaties physiques et verbales. Dans un espace précisément délimité, les bouquins s’entassent en piles instables. C’est sur elles que le comédien couche ses acrobaties. Il s’empile lui aussi alors que sa co-équipière, Céline Chalet s’empare de texte selon la méthode empirique du cut-up initiée par William S. Burroughs [1], découpant et mêlant des textes de différents auteurs. Découpé, cadré, recadré, le duo est un incessant remue-ménage jusqu’à une scène de sexe inopinée et très pudique. Pour découvrir les raretés d’une bibliothèque secrète.

Fluo: Fossil - Un article de Marie-Christine Vernay au festival Chalon dans la Rue
Fluo: Fossil © Michel Wiart

Tout aussi étonnant et en lien direct avec l’environnement, Néo-Noé embarque les spectateurs dans un parcours qui commence dans une petite cité du bord de Saône avant de finir dans la rivière. Sur le thème de la fuite, à l’aide d’une simple mais très étudiée structure métallique, un comédien et trois acrobates dont deux femmes, le spectacle part en roue libre. On ne peut plus charmant plus aérien aussi, alors qu’un personnage passe-partout suit la procession en balançant de la musique. Voyage relaxant au bout de la presqu’île de Chavannes, appel du large, cette déambulation proposée par la Scène musicale mobile et un plongeon dans l’inconnu. La structure est devenue une barque de fortune et le groupe fait ses adieux aux spectateurs restés sur terre. Un marin passe et salue les artistes. L’embarcation est en effet des plus difficiles à manipuler.

Beaucoup moins romantiques, deux embrouilleuses, Rachel Huet-Bayelle et Morgane Lerest vous filent rendez-vous par sms, se présentant comme vos coaches virtuelles. Sorte de voyantes pour téléphones portables, elles vous tracent le portrait et vous prédisent un monde où réalité et illusion se confondent. Si on joue le jeu, on se retrouve dans un café après avoir appelé un numéro inconnu et s’être livré à un questionnaire, à une marche à l’aveugle, à un regard sur le ciel menaçant. Et comme on est en pleine fiction, on regarde les deux coaches s’embrouiller elles-mêmes dans un duo foutraque avant leur départ précipité. Normal, elles vous laissent la note de leur consommation à laquelle vous rajoutez un verre de mâcon. Dans un texte qu’elles remettent (un seul spectateur à chaque rendez-vous), il est dit d’appeler un numéro. Ce que l’on fait à 12h05 précises. On tombe sur un confrère, Mathieu, dont on reconnaît la voix et pour poursuivre le jeu, on ne se présente pas. Cela pourrait être interminable, ce piège, ce pistage par téléphone géolocalisé. Mais on s’en sort bien, pas plus parano qu’au début de Proust., une fiction du groupe GK Collective, concoctée par Gabriella Cserhati et son théâtre caché. On tient à disposition les numéros de téléphone des demoiselles Proust.

Marie-Christine Vernay
Danse

[1] Méthode définie ainsi par l’auteur américain de la Beat Génération : “La méthode est simple. Voici l’une des manières de procéder. Prenez une page. Maintenant coupez-là en long et en large. Vous obtiendrez 4 fragments. Maintenant, réorganiser les fragments. Et vous obtiendrez une nouvelle page. Parfois, cela veut dire la même chose. Parfois quelque chose de totalement différent-et dans tous les cas, vous découvrirez que cela signifie quelque chose, et quelque chose de tout à fait déterminé. Vous obtiendrez un nouveau poème, autant de poème que vous voulez”.

Proust. de GK Collective, les 10 et 11 septembre au festival Cergy, soit !, Cergy Pontoise (95).

Landscape(s) #1 de la compagnie La Migration, les 6 et 7 août à l’ile de la Vassivière (87), du 12 au 14 août, festival la Route du Sirque/Nexon (87), du 19 au 21 août, Château de Joinville (52).

Fossil du groupe Fluo, le 11 août à La Nuit du Livre, Bécherel (35).

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