La chasse aux ballerines

Chanson de gestes –oubliés, mis au rebut, injurieux, réprimés, automatiques, de séduction– lexique muet qui dit nos nouvelles manies, nos censures corporelles, nos abandons, nos égarements…

Comme chaque vendredi, nous nous rendons au marché place de la mairie. À la recherche d’une paire de chaussures pas trop chères et souples, nous avisons des ballerines à 5 euros. Alors que nous essayons le modèle très chou aux couleurs d’un gâteau à la pistache et à la fraise, une mère de famille nous prévient : « Oh ! Non, ne prenez pas ces chaussures, c’est complètement démodé et en plus, vous risquez de recevoir des tomates, des œufs ou tout autre chose. C’est la consigne qui s’est répandue sur les réseaux sociaux : plus de ballerines. Ma fille ne le savait pas, elle a été charriée dans son lycée. » Stupeur. Comment ces charmants chaussons conçus à Londres en 1932 par Jacob Bloch pour améliorer le confort des danseuses et si élégamment portés par Audrey Hepburn ou Brigitte Bardot ont-ils pu devenir une cible à abattre ? Mystère. Après avoir interrogé quelques lycéennes qui effectivement optent pour des baskets ou pour des chaussures plus fermées, nous n’en savons pas plus sur ce déchaînement de haine. Roland Petit, pour lequel sa mère Rose Repetto avait inventé une nouvelle technique de confection en cousant la semelle du chausson à l’envers, doit se retourner dans sa tombe.

Et nous, nous restons pantoise, la ballerine à la main tout en lorgnant sur d’autres savates. Finis les petits pieds légers, aérés, fini de gambader, de sauter, car la basket est plus lourde même si certaines marques y ajoutent de l’air. Afin de rester libre de vaquer dans les rues sans risquer une agression, nous allons peut-être opter pour l’escarpin. Mais nous n’aimons pas son côté banal et chichiteux. Brusquement, nous reviennent en mémoire les bottines, les godillots d’AnneTeresa De Keersmaeker qui ne semblaient nullement un handicap pour sa danse rapide, bondissante et précise.

Sur un autre étal, une paire de brodequins qui ressemblent à ceux d’une jeune fille qui vient de passer, nous paraît des plus adéquats pour calmer les gestes intempestifs conseillés par les réseaux sociaux. Et danser comme Anne Teresa ne serait pas pour nous déplaire. Nous chaussons donc les godillots en faux cuir sans doute pour la modique somme de 50 euros. Nous rentrons à la maison en claudiquant. Le soulier est rude et les ampoules n’ont pas manqué de faire leur rouge apparition. Rien de mieux alors que les pantoufles où le pied peut s’étirer à loisir, prendre ses aises, ce qui renvoie à une phrase de Jean-Claude Gallotta : « J’aime les femmes en pantoufles, je trouve cela très érotique ca l’accès au pied est direct. »

Exit donc les ballerines mais pas les danseuses éponymes dont les souffrances pédieuses sont pires que le lancer de peaux de banane, car la pointe est encore une autre paire de manches.

Marie-Christine Vernay
Chanson de gestes