Lessivés

Chanson de gestes –oubliés, mis au rebut, injurieux, réprimés, automatiques, de séduction– lexique muet qui dit nos nouvelles manies, nos censures corporelles, nos abandons, nos égarements…

Le dimanche, dans le quartier, c’est jour de lessivage. Femmes et enfants arrivent les premiers. Ce n’est pas loin de la foire d’empoigne pour réquisitionner les machines. La dame qui porte une immense bassine bleue à l’africaine au sommet du crâne (nous n’avons jamais compris comment il fallait s’y prendre pour préserver l’équilibre) s’en empare de deux de 12 kilos et d’une de 8 kilos avant de retenir deux sèche-linge. Des hommes s’infiltrent alors que les quatre enfants de la dame ont déjà occupé les rares chaises de la laverie. Ils doivent être célibataires (avis à celles qui s’obstinent à recruter sur les sites de rencontre virtuels). Ils ont des petits sacs de sport. Nous nous tenons entre les deux avec notre chariot pour les courses pas adapté du tout, taché d’huile et où traîne un reste de moutarde d’un pot renversé.

Nous nous mettons au diapason, c’est-à-dire que nous restons plantée droit devant la machine n°12, en nous demandant bien pourquoi. Le linge ne risque pas de s’envoler avant arrêt définitif du programme de 20 minutes. Nous avions un livre sous la main qu’un chorégraphe franco-belge, Pierre Droulers nous avait donné : De la magie de l’hérétique Giordano Bruno (1). Mais la lecture semblait ici déplacée. Nous serions bien allée nous en jeter un au bistrot du coin mais comme personne ne bougeait, nous avons tenté l’expérience de l’immobilité. Et là, nous avons saisi toute l’importance de la chose. Quand on est lessivé, regarder les machines qui tournent, tournent, tou…ou…ournent est excellent pour la santé mentale. Pour 4,50 euros, si vous apportez votre produit de lessive (senteur savon de Marseille, en ce qui nous concerne), vous avez droit à une vraie séance de relaxation.

Qu’il est doux de se laisser entraîner par le roulis, de regarder les couleurs se mélanger dans le tambour, même si ça bave parce qu’on a omis une fois de plus de mettre la fameuse lingette avaleuse de couleur. La tête se met à balloter tranquillement, on dort debout alors qu’un vieux monsieur plie consciencieusement ses vêtements. On a intégré la communauté des lessivés, on est soi-même le linge qui tourne. Parfois, dans cette séance de lavage, il nous revient des souvenirs. Enfants, nous mettions notre ours en peluche dans le tambour et nous le regardions tourner pendant des heures, ce que mère ne comprit jamais. Il nous revient aussi un fait divers que nous avions occulté : un couple avait mis une fois son propre enfant dans la machine. Mais l’odeur du savon de Marseille nettoie l’horreur.

C’est dimanche dans le quartier et c’est jour de lessivage. Et même si le blanc est devenu rose, on ressort détendu. Trop détendu : le linge propre baigne dans la moutarde. Dimanche prochain, on nettoie le chariot.

Marie-Christine Vernay

(1) Giordano Bruno, De la magie, traduit du latin par Danielle Sonnier et Boris Donné, éditions Allia, 2000.

Giordano Bruno, opéra de Francesco Filidei, mise en scène Antoine Gindt, avec l’Ensemble Intercomporain, au Théâtre de Gennevilliers, du 14 au 21 avril.

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